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Arkadi et Gueorgui VAÏNER – L’Evangile du bourreau

Evangile du bourreauJe signe mes livres au salon du polar du Havre par un doux après-midi de juin. Mon voisin de table n’est autre que Patrick Raynal, l’ancien boss de la Série noire. Une idée me traverse l’esprit : « Quel est le plus grand livre que tu aies publié ? » Sans l’ombre d’une hésitation, il me répond : « L’Evangile du bourreau », des frères Vaïner. Coïncidence : deux semaines plus tôt, mon frangin, grand dévoreur de bouquins devant l’éternel, m’avait hurlé son enthousiasme pour ce roman. Ni une ni deux, je m’en procure un exemplaire. Et reçois l’une des plus grandes déflagrations de ma vie de lecteur – une gifle, un poing dans la gueule, une commotion. Je le lis d’une traite, le referme et m’avoue vaincu par KO technique. Je viens tout simplement de lire le « Voyage au bout de la nuit » de la littérature russe.

URSS, 1979. Pavel Khvatkine, 55 ans, professeur de droit à l’université de Moscou, se réveille un beau matin d’hiver à côté d’une inconnue, au fin fond d’une sordide banlieue moscovite. Comment a-t-il échoué là ? Mystère. Il se souvient juste que la veille au soir, il a participé à une beuverie au restaurant de la Maison des cinéastes. Lidia, une poétesse alcoolique, lui a confié son besoin de sexe masculin, elle qui préfère pourtant les femmes : « J’ai peur de me réveiller toute seule. Je suis en dépression. Et cet animal-là, quand il se met à me machiner le matin, j’ai les os qui craquent. Je sens que je vis encore… » Et puis ? Visiblement, il a fini la nuit avec une autre fille. Il se souvient aussi qu’un étrange Machiniste s’est incrusté dans son petit groupe de fêtards et qu’à mots couverts, il lui a rappelé son passé d’agent du MGB – l’ancien nom du KGB, de sinistre mémoire pour tout Russe ayant connu l’URSS des années 1946-1954. Mais était-il tout à fait humain, ce diable de Machiniste-là ?

Les ennuis ne venant jamais seuls, sa jeune épouse Marina l’attend de pied ferme au domicile familial. Lasse de ses infidélités, elle lui lance une série d’invectives dignes d’un Louis-Ferdinand Céline au meilleur de sa forme : « Que tes putains te donnent à bouffer de leur chatte, espèce de cabot en chaleur, charogne dévergondée ! Tu vas voir ce que tu vas bouffer, cent bites dans la gueule, reptile puant, raclure de bidet ! Porc ! Gueule de bandit ! » C’est sans importance : après quelques jours de bouderie, elle ira s’acheter une robe ou un manteau dans un magasin réservé à la nomenklatura soviétique et il aura la paix pour un certain temps. Non, le véritable souci, c’est la visite de sa fille Maïka, née d’une première union à la fin des années 1940, lorsqu’il était un jeune et fringant officier des Opérations spéciales – le département-action du MGB. Or Maïka a une sacrée nouvelle à lui annoncer : elle va se marier avec un étranger, un Allemand. Cela indifférerait au plus au point Pavel Khvatkine, qui a l’esprit large et le portefeuille encore plus béant, si le futur gendre ne s’appelait pas Magnus Borovitz. Un Juif. Maïka étant citoyenne de l’URSS, donc assignée à résidence dans sa patrie, le mariage ne peut s’obtenir sans le consentement du père. Malheureusement, il est impossible pour Pavel Khvatkine, honorable professeur de droit et bon citoyen russe, d’accorder la main de sa fille à un israélite, fût-il professeur de philosophie. Dans le but d’infléchir sa position, Magnus, délicatement rebaptisé la Mangouste par notre éminent juriste, donne rendez-vous dans un restaurant à son futur beau-père. Il apparaît qu’il en sait long sur l’ancien officier du MGB. Le voyage dans les souvenirs peut commencer…

Ou plutôt devrait-on parler de voyage au bout de l’abjection. Car l’ancien lieutenant-colonel Pavel Khvatkine incarne ce que le système soviétique a fabriqué de pire : un bourreau appointé par le Parti communiste, un de ces êtres dépourvus de conscience qui eurent pour seule fonction de supprimer ceux que leur supérieur demandait de supprimer. Il va de soi que la question de leur culpabilité était accessoire : Khvatkine était un criminel ordinaire, un carriériste qui jouait sa place dans le grand échiquier de la terreur, en équilibre entre cynisme, cruauté et évaluation de ses intérêts bien compris. Khvatkine arrêtait, interrogeait, torturait et assassinait sur ordre, sans états d’âme, et même avec une pointe de concupiscence car rien ne fait plus jouir un certain type d’homme que la souffrance de ses congénères. C’est même cette appétence pour le malheur des autres qui lui faisait désirer certaines femmes, comme par hasard celles qu’il devait statutairement détester le plus. Le système stalinien, cet immense train qui s’enfonçait dans une steppe d’ossements et de ténèbres, a réussi le prodige de couper toutes les têtes bien faites pour porter au pouvoir une élite de jeunes brutes incultes, sadiques et cupides – la servilité faite hommes. Ils se foutaient pas mal du prolétariat ou des paysans, ces ministres, sous-ministres, officiers supérieurs et moins supérieurs de la police politique : ivres de puissance, de rage et d’alcools forts, ils purgeaient là où on leur disait de purger.

Pavel Khvatkine constituait une sorte d’aboutissement dans le genre : bel homme, intelligent, rusé, brutal, insensible et très ambitieux. L’homme de fer dans toute sa splendeur, qui ne se différenciait du tueur psychotique que par sa carte de service estampillée de la faucille et du marteau de l’URSS. Sa première compagne, Rimma ? Une jeune femme dont il venait d’arrêter le père, un éminent chirurgien moscovite qui avait le tort d’être juif. Il la viole en lui promettant en échange la vie sauve pour le pauvre homme. Promesse de soudard : il sait pertinemment que le vieux a déjà été exécuté. De cette saillie naîtra une fille, Maïka – cette même Maïka qui a maintenant le toupet de vouloir épouser un Juif. Ses collègues de bureau ? Des flics cruels, bornés et bien décidés à monter dans la hiérarchie, faisant preuve pour cela d’une docilité à toute épreuve et d’une incroyable inventivité dans l’art d’extorquer les aveux les plus imaginaires. Que dire de ce Rioumine, qui frappait les prévenus à l’aide d’une statue de bronze ? Et de cet autre qui coinçait les testicules des détenus dans la porte pour leur arracher des aveux à défaut d’autre chose ? Et de cet autre qui se contentait de pinces pour extraire les ongles ? Tous serviteurs zélés et consciencieux de la barbarie. Et tout cet acharnement maniaque pour quoi ? Pour se faire bien voir de leur chef, qu’ils n’hésiteront évidemment pas à arrêter, torturer et exécuter s’ils en reçoivent l’ordre avant d’aller se soûler d’abondance puis de copuler avec la première femelle qui leur tombera sous la main. Bienvenue au carnaval de l’immonde, de la bêtise triomphante, de la cruauté joyeuse. Bienvenue dans la nouvelle religion de l’URSS, la religion de la purge prolétarienne. Bienvenue chez les nouveaux prêtres, les bourreaux de Staline.

Que nous apprend la discussion avec Magnus ? Que Khvatkine, qui était mouillé jusqu’au cou dans les pires agissements de cette clique de pourceaux galonnés, n’a sauvé sa peau qu’au prix de mille trahisons, d’autant de dénonciations et d’une absence d’humanité qu’on ne rencontre que rarement, y compris chez les tueurs professionnels. C’est qu’à la mort du Saint Patron, comme Khvatkine surnommait Staline, la course au pouvoir était lancée. Les clans se dévoilaient, les ambitieux sortaient du bois, les alliances devenaient moins opaques. Bien que liés par le pacte du sang, ce sang versé en abondance par le peuple soviétique au nom d’une révolution qui n’était déjà plus qu’un mot dans les manuels scolaires, tous ces hiérarques se détestaient. Certes, tous étaient coupables à des degrés divers, mais l’important était d’éliminer l’adversaire avant que celui-ci n’ait le temps de sortir un dossier compromettant, une preuve plus ou moins crédible pour un futur procès, à charge et expéditif comme il se doit. Et ce qui devait arriver arriva : voilà qu’Abakoumov, tout-puissant patron du MGB, sort un dossier contre Khvatkine – le passé ne meurt jamais dans les Organes de sécurité. Pour sauver sa peau, celui-ci comprend qu’il doit sacrifier Rioumine, son partenaire en massacre depuis dix ans, une authentique bête féroce mais d’un total dévouement pour son maître. Abakoumov est intouchable, il est protégé par Lavrenti Beria, l’âme damnée de Staline et son probable successeur à la tête du Parti. Beria, « cobra roux de la taille d’un gros cochon », devant lequel tout le monde tremble. Beria qui sait tout sur tout le monde et pour qui, à l’instar de son ancien maître, la vie humaine n’a strictement aucune valeur. Divine surprise, Beria a décidé de lâcher Abakoumov, devenu trop influent. Mais où s’arrêtera-t-il, ce porcelet à lorgnon ? Ne faudra-t-il pas le liquider aussi, l’équarisseur en chef ? Khrouchtchev et Malenkov se concertent… Immense jeu de poker menteur, la valse des purges se déchaîne. Khvatkine est entraîné dans la danse, sans savoir s’il survivra lui-même à un nouveau jour…

Car il cache un secret honteux, Pavel Khvatkine. Cette Juive qu’il aimée, ou plutôt qu’il a possédée, étant entendu que pour un bourreau seule la force est digne de respect. Il faut se souvenir qu’en cette période noire, le Parti communiste d’URSS déclencha une immense campagne antisémite. Pourquoi ? Tout simplement parce que, pour unir le bon peuple et le distraire de ses souffrances quotidiennes, rien de tel que d’attiser sa haine contre un ennemi héréditaire. Et qui fera mieux l’affaire que le Juif, par définition avide et calculateur ? La vérité est là, nauséeuse, sans appel : même au pays de la fraternité ouvrière, l’antisémitisme trouvait un écho très favorable dans les couches populaires. C’est donc avec la bénédiction du peuple que Staline et sa horde de bureaucrates décidèrent de lancer la chasse aux Juifs, au sein de la hiérarchie du Parti comme dans les sphères aisées de la société soviétique. Le célèbre complot des « Blouses blanches », ces médecins juifs qui rêvaient soi-disant d’empoisonner Staline, fut ainsi monté de toutes pièces. Le discours antisémite se déversa par louches entières dans cette marmite infernale et une nouvelle purge s’enclencha, confortant Staline dans son omnipotence.

C’est alors que « L’Evangile du bourreau » monte encore d’un cran dans l’exploration de l’ignominie humaine, et il est conseillé au lecteur d’avoir l’estomac bien accroché – car voici qu’entre en scène l’autre Céline, le répugnant. Tout est bon aux tortionnaires du MGB pour assouvir leur haine du youpin : ils vomissent le Juif, lui hurlent leur haine dans la figure, se gargarisent de cette malédiction. Les frères Vaïner, dont il n’est pas neutre de préciser qu’ils sont eux-mêmes de confession israélite, ne nous épargnent pas grand-chose de ces insultes, de ces crachats, de cet étalement d’horreur et de haine, de cet avilissement de l’esprit. Il est vrai qu’un rien sépare l’homme de la bête : il lui suffit souvent d’un uniforme et d’un discours mobilisateur. Le lyrisme du style allume des incendies, et l’on se rappelle soudain cette poignée de mains de 1939 entre Molotov et Von Ribbentrop. Simple alliance de circonstance ? Ou, plus fondamentalement, accolade du Diable avec le Diable ? Les systèmes totalitaires ont ceci de commun qu’ils procèdent par épurations successives pour instiller la terreur et conforter le pouvoir de leur élite nécrophage. Le nazisme pratiqua la chose en grand, de façon systématique et organisée, avec l’épouvantable efficacité qu’on connaît. Le pogrom soviétique fut plus artisanal, plus bon enfant dira-t-on, mais s’avéra non moins rapace. Par chance, la mort de Staline mit brutalement fin à ce qui menaçait de se transformer en second Holocauste. Les assassins, toute honte bue, firent comme si de rien n’était. Ils regagnèrent la vie civile et la respectabilité. Les bourreaux totalitaires sont de simples fonctionnaires, c’est bien connu.

Litanie des meurtres, bureaucratie des complots, épiphanie de la suspicion érigée en système de gouvernement… C’est bien une clique mafieuse qu’on découvre dans « L’Evangile du bourreau », un troupeau de gradés jaloux de leurs prérogatives et soucieux de conserver la mainmise sur leurs prébendes. Il n’y a plus de lumière dans ce monde, hormis celle de la lampe de bureau braquée sur la gueule du prévenu, ou plutôt du condamné – la suspicion valant arrêt de mort. Le seul objectif du Parti, au bout du compte, est de se survivre à lui-même malgré ces saignées délirantes et cette paranoïa du complot intérieur. Le peuple ? Il est singulièrement absent dans cette chronique de coups tordus. On compte sur lui pour travailler. Et, en ce qui concerne les plus lâches, pour moucharder.

Beria liquidé par ses propres collègues du Politburo, l’URSS allait recouvrer un minimum de raison. On relâcha les prisonniers du goulag, et Khrouchtchev entrouvrit même une parenthèse libérale dans laquelle allaient s’engouffrer quelques géants littéraires. Le plus grand de tous, Alexandre Soljenitsyne, allait par le truchement de livres définitifs saper les forces vives du rêve communiste. Longue dérive sur une mer de vodka, la période brejnévienne, dont l’atmosphère est remarquablement rendue dans « L’Evangile du bourreau », allait gentiment conduire l’URSS vers les récifs de la réalité économique pour un finale grand-guignolesque.

« L’Evangile du bourreau » est non seulement un grand roman noir : c’est un chef-d’œuvre de la littérature, qui convoque aussi bien la fantaisie d’un Boulgakov que la précision glacée d’un Artur London. Son style, lyrique et viscéral à la fois, a des flamboyances de hauts-fourneaux dans la nuit. Il sonde les chairs et les âmes avec des ténacités de scalpel. Ainsi Khvatkine, sur le modus operandi en dictature : « La véritable peur ne peut être provoquée et soutenue que par l’ignorance. L’ignorance et l’incohérence de la punition. On autorise quatre personnes à sortir et on l’interdit à la cinquième. Sans aucune raison ni explication. Il n’y a qu’une règle dans ce jeu : l’absence de règles. » Et sur sa charmante épouse : « Marina était très belle et ressemblait à un gros écureuil roux auquel un plaisantin aurait coupé la queue. C’est ainsi qu’elle devint rat. » Quant à la nature réelle du régime, personne ne la résume mieux que la douce Maïka : « Je voudrais te dire que notre patriotisme soviétique, c’est le sentiment naturel poussé jusqu’à l’absurde des liens de l’homme avec ses origines. C’est comme une sorte de complexe d’Œdipe, mais en beaucoup plus dangereux, parce que Œdipe, une fois qu’il a appris la triste nouvelle, s’est crevé les yeux. Tandis que vous, au contraire, vous crevez les yeux de tous ceux qui voient l’infâme vérité. Tout ça n’est qu’une perversion qui s’est muée en orgueil stupide et vulgaire. » Inutile de préciser que ce livre, écrit entre 1976 et 1980, ne fut publié qu’en 1990, à la chute de l’URSS. Et qu’il accéda immédiatement au statut d’œuvre culte : les frères Vaïner venaient de clouer le cercueil du Saint Patron et, avec lui, de toute l’arnaque communiste.

Bien sûr, tout cela paraît aujourd’hui assez lointain. Les Russes ont la nausée rien qu’à entendre le mot Communisme, une vieillerie réservée aux incurables nostalgiques de temps glorieux. La course aux armements a cédé la place à la course aux profits. Néanmoins, une lecture attentive du roman des frères Vaïner nous révèle quelque chose de fondamental sur le monde en général, et sur la Russie contemporaine en particulier. En ces temps de barbarie où l’on égorge des innocents par fidélité à une doctrine dévoyée, ce roman nous rappelle que les bourreaux sont toujours là, parmi nous, prêts à agir. Et qu’un mot d’ordre leur suffit pour détruire l’humanité en riant aux éclats. Il dévoile aussi la logique d’un monde en proie au chaos, réduit à la violence et adepte de la débrouille. Tandis que les fanatiques massacrent à tire-larigot, on assiste bras ballants au triomphe discret des astucieux, des cyniques, des affairistes sans scrupules. Est-ce le destin des empires que de se terminer en farce sanglante ? C’est ce que semble rappeler le Machiniste, cette figure inquiétante et grotesque qui vient hanter la conscience avinée de Pavel Khvatkine.

Louis-Ferdinand Céline affirmait que l’Histoire ne repassait pas les plats. Voire… A la lecture de « L’Evangile du bourreau », on s’aperçoit que l’Union soviétique brejnévienne annonce déjà, dans son titubement alcoolisé, la Russie poutinienne, cet hybride de grandeur, d’âpreté au gain et d’aveuglement féroce. Des petits fonctionnaires à l’âme en forme de casier métallique ont pris le pouvoir : ce sont eux, les nouveaux maîtres. Ils sont certes moins paranoïaques que le Saint Patron, mais saignent le peuple avec la même régularité et une jouissance identique. Sans cesser un instant d’amuser la galerie au moyen de grands slogans patriotiques, ils s’enrichissent de façon indécente, abandonnant leur pays à la misère et au chaos. Mais sans oublier de supprimer les gêneurs, qu’ils se nomment Anna Politkovskaïa, Alexandre Litvinenko ou Boris Nemtsov.

Oui, Céline avait tort : l’ogre ne semble jamais repu de la chair de ses enfants.

Gallimard, 1990.

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Nick TOSCHES – La religion des ratés

La religion des ratésL’Amérique est bonne mère. Elle a engendré le polar, l’a vu grandir, se perdre parfois dans la facilité, mais elle a toujours encouragé ses fils, même les plus turbulents, à découvrir de nouvelles voies. Elle les a tous aimés, quelle que soit leur manière : James Ellroy l’obsessionnel, Edward Bunker le vicieux, Harry Crews le foutraque, James Crumley le dur à cuire, Marc Behm le déjanté… Dans cette galerie de portraits, une silhouette se détache lentement, sans se presser. Haute stature légèrement voûtée, allure de dandy, sourire las, regard foudroyant. Voici que s’avance Nick Tosches, l’un des plus grands stylistes du genre.

« La religion des ratés » est son premier roman. Inutile de tourner autour du pot : coup d’essai, coup de maître, coup d’éclat, coup de poing dans la gueule. Rares sont les auteurs qui imposent d’emblée leur atmosphère. Celle de Tosches oscille entre résignation et bouillonnement tripal, complainte et hurlement – Nick Tosches ou l’élégance du désespoir.

New York, début des années 80. Luigi, dit Louie, est un petit truand minable, un usurier à la manque qui court après son argent. Agé d’une bonne trentaine d’années, il entretient une relation orageuse avec Donna Lou, une jeune et belle dessinatrice. Son QG, c’est le bar de nuit du vieux Giacomo. Là-dedans végète une faune d’alcoolos, de mythomanes, de camés et de vieux mafieux comme Frank « Il Capraio » Scarpia, ou son homme de main, le sinistre Joe Brusher qui tue comme d’autres se mouchent. Et bien sûr, bourdonnant par-dessus tout ça, les bookmakers.

Le jeu. Voilà la grande affaire. Tout le monde parie à peu près sur tout. Et perd, parfois beaucoup. C’est alors qu’arrive Louie, le compagnon de la débine, la providence des poissards. Il prête de l’argent, à un taux prohibitif évidemment. Louis n’a que mépris pour les joueurs, ces pauvres types qui se sont trompés de rêve : la chance, c’est la religion des ratés. Et l’usure, « l’arithmétique de l’inutile », selon ses propres termes. Comme il vit de leur faiblesse, il s’épanouit sur leur dèche. C’est sa chance et sa malédiction à la fois : il a choisi ce mode de vie parce que, fondamentalement, il est comme eux, un pauvre type tiraillé entre son intelligence – quand il est question de taux d’intérêt et d’échéancier, Louie devient un véritable ordinateur ambulant – et ses instincts les plus médiocres.

Louie a toujours gravité dans le petit monde des books. Il a de qui tenir : son oncle, Giovanni Brunellesches, a été le créateur des loteries clandestines à la fin des années 1920. Grâce à cet attrape-gogos, il aurait pu se faire des montagnes de fric. Mais, faiblesse ou imprévoyance, c’est surtout son rival, Frank « Il Capraio » Scarpia, qui a tiré les marrons du feu. Il ne fallait pas faire confiance… L’oncle Giovanni a continué son petit bonhomme de chemin dans la pègre, vaille que vaille. Le voilà au crépuscule de sa vie et il rêve de finir ses jours dans son village natal, Casalvecchio, un bled minable au fin fond de la botte de l’Italie. Perspective plutôt étrange pour quelqu’un qui n’a pour ainsi dire jamais quitté le quartier de Little Italy à Manhattan. Autre bizarrerie, le vieux Giovanni a déjà son passeport tout prêt. Et voilà même qu’il se fait installer le téléphone… Tant d’extravagance a de quoi surprendre Louie et son solide bon sens de truand. A moins qu’il n’y ait anguille sous roche. Il apparaît bientôt qu’il sera, à son insu, mêlé à une étrange affaire… Car dans ce petit monde, la vie est un livre de comptes qu’on ne ferme que lorsque toutes les dettes sont apurées.

« La religion des ratés » vaut tant par l’ambiance qui s’en dégage que par l’intrigue proprement dite. Nick Tosches ressuscite un New York oublié, à cheval entre les années 70 et 80. Lorsqu’on se balade aujourd’hui entre les boutiques de luxe et les restaurants végétariens, il est difficile d’imaginer qu’en ces années-là certains quartiers de Soho et de Tribeca étaient laissés à l’abandon. Entrepôts désaffectés, immeubles borgnes, impasses jonchées de débris, autant de lieux propices aux règlements de comptes. On est à des années-lumière du New York brillant et raffiné de Woody Allen. D’ailleurs, les personnages de Tosches font pâle figure dans le casting… Entre les poivrots, les tenanciers de sex-shops, les yuppies accros à la coke, les belles de nuit prêtes à s’ouvrir le cœur pour le premier crétin venu ou les vieux capos mafieux racornis dans leurs souvenirs et leurs rancoeurs, il y a peu de place pour la lumière. Louie a toutes les cartes en main pour sortir du lot : il est intelligent, perspicace et bien plus cultivé que la moyenne. Mais comme tous les joueurs, il ne résiste pas à ses tendances autodestructrices. Il suffit qu’il gagne un peu de fric pour qu’il le claque dans des paris débiles. Il boit un verre ? Il ne dessoûle plus pendant une semaine. Il aime Donna Lou ? Il fait tout pour saboter leur relation. Louie ne vaut pas mieux que ces épaves dont il pressure le portefeuille : il a un vrai potentiel, mais il éprouve une authentique jouissance à torpiller ses chances. Parce qu’à ses yeux de petite frappe, la vie ne vaut le coup que dans le défi sans cesse relevé de la chute et de la renaissance… Et tant pis si ces calculs le ramènent sans cesse à son point de départ : Louie le tocard fauché.

Louie a pourtant un atout majeur dans sa manche : une lucidité à toute épreuve. Il ne se fait d’illusions sur rien ni personne – et surtout pas sur lui-même. Il sait que dans son petit monde de minable, on ne respecte que la force. Peu importe qu’on soit un fieffé connard tant qu’on a du pouvoir. Frank Scarpia a un beau costard et un larbin qui lui ouvre la portière de sa Buick ? Bravo. Joe Brusher est un tueur sans âme qui décimerait une famille entière pour quelques billets de cent dollars ? Rien à dire. Son oncle Giovanni a vécu toute sa vie sur la crédulité de ses semblables ? Il est arrivé jusqu’à l’âge de 70 ans, c’est un exploit digne d’être salué. Il n’y a pas d’amour possible dans ce monde-là, juste du respect. Du moins tant que les comptes sont à l’équilibre. Car l’humanité se partage en deux catégories : ceux à qui on doit quelque chose, que l’on craint, et ceux qui nous doivent quelque chose, que l’on méprise. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, qu’on peut espérer s’en sortir tout en grappillant les quelques billets qui permettront de se soûler ou de se taper une gonzesse. Proies et prédateurs : tels sont les deux genres d’hommes que fréquente Louie.

Pourtant, au fil de l’histoire, il sent que quelque chose est en train de se fissurer. Ce vieux monde est emporté par la modernité. Le téléphone chez son oncle, bien sûr – lui qui a passé toute sa vie à rencontrer les gens pour les rançonner ou partager un verre. Mais aussi ces jeunes Noirs et leur ghettoblaster. Et les Twin Towers, au bout de Manhattan, dressées comme deux pierres tombales sur leur petit milieu d’usuriers, de trafics de drogue et de costumes tape-à-l’œil. Un monde étroit, géographiquement et, plus encore, intellectuellement. Et immobile, comme ces vieux truands qui passent leur journée assis au café ou dans leur appartement poussiéreux, attendant que l’argent leur tombe dans les fouilles pour se taper une pute. On est loin des flamboyances du Parrain ou de la verve des Sopranos : Tosches nous montre des petits bourgeois du crime accrochés à leurs rentes, et qui voient leurs heures de gloire s’éloigner lentement dans un crépuscule sans gloire ni illusions. Ces gens n’ont jamais voulu aller au-delà d’eux-mêmes, ni de leurs désirs primaires qu’ils assouvissaient d’un verre de whisky, d’une balle dans la tête ou d’un coup de queue. Arrivés au bout du chemin, ils restent là, figés dans leurs traditions et leur méfiance intrinsèque à l’égard de tout ce qui ressemble à un autre être humain – car faire confiance, c’est se condamner à la trahison. Proie ou prédateur, choisis ton camp.

Louie connaît lui aussi ce dilemme : peut-il prendre le risque d’aimer Donna Lou, dont il est fou amoureux ? Ou doit-il la traiter comme les autres, par la défiance et la moquerie ? Aimer, c’est un risque à prendre : un risque beaucoup trop élevé pour un homme de son acabit, un petit voyou qui ne doit jamais faire preuve de faiblesse – usurier jusque dans l’âme. Un minable ? Oui, Louie est minable. Sauf que lui, contrairement à ses collègues en truande, en a parfaitement conscience. Et qu’il lui appartient de changer s’il en a la volonté.

Le futur sera-t-il meilleur pour autant ? Comme une menace, les tours jumelles du World Trade Center étendent leur ombre lugubre sur l’horizon. Tosches, et ce n’est pas là son moindre trait de génie, pressent que l’avenir ne sera pas exempt de périls. Et que la nouvelle Amérique, celle des financiers arrogants et des traders sous coke, n’aura rien à envier en cupidité à sa devancière, tranquillement assise devant son scotch de contrebande et son croc de boucher. Il l’a si bien compris qu’à la fin du livre, on le voit expliquer à Donna Lou, enfin reconquise, les multiples placements boursiers qu’il vient d’effectuer. Pour la même débine finale ? Les récents errements de l’économie mondialisée laissent à penser que bon nombre d’investisseurs ont, eux aussi, fini par communier à la religion des ratés – les grandes théories économiques en prime.

Par-dessus ces petits désastres, on voit planer le visage désabusé de Nick Tosches, son regard revenu de tout et sa bouche tirée par l’amertume. A-t-il fréquenté de près ce monde interlope, celui des paris jetés au vent, du whisky de six heures du matin et de la fille traînée de bar en bar jusqu’au plumard ou n’importe quel support digne de présider à un coït expéditif ? On peut le penser tant son œil est précis et son langage imagé. « L’autre jour, grogne le tueur Joe Brusher, je regardais la télé. Y avait un type, une espèce de tapette, qui descend un autre type, avec de la musique en arrière-fond, et ensuite, on voit le type qui a buté l’autre sur une terrasse, à siroter du châteauneuf-de-mes-deux avec une gonzesse qui se lèche les babines en le dévorant des yeux comme si c’était le Christ en train de bander. Putain ! Moi, la dernière fois que j’ai tiré mon coup, ça m’a coûté cent dollars. » Louie est un philosophe à sa manière, brutale et sans fioritures, mais non sans justesse : « Prends l’exemple des Kennedy, ou des gens comme ça. Ils nous disent qu’on est tous égaux. Mais jamais tu verras un négro à Hyannis Port, à moins qu’il porte un plateau en argent avec des gants blancs. Les chiens le dépèceraient. En morceaux égaux, évidemment. Ce qu’ils veulent dire, en fait, c’est qu’on est tous égaux, mais après eux. C’est eux, les Kennedy et les Kennedy noirs, les Jesse Jackson, qui parlent sans cesse des Blancs et des Noirs. Ils veulent pas que les gens s’aperçoivent – peut-être qu’ils s’en aperçoivent pas eux non plus – qu’en fait il y a les Blancs, les Noirs et eux. C’est leur pognon que tout le monde caresse pendant dix minutes les jours de paie. » Et quand il se regarde en face, Louie n’a pas de mots assez durs pour signifier ce qu’il pense de lui-même – et cet examen de conscience est magnifique. « Son mauvais œil ne remarquait que les imperfections. Son mauvais œil ne cherchait que les motifs de grief. Il espionnait perfidement dans tous les coins. En lui interdisant toute confiance, son mauvais œil lui avait évité d’être victime de la trahison. Mais il l’avait éloigné également de cette providence intérieure, cette lumière humaine qu’on appelle la sagesse, sans laquelle la méfiance était tout aussi désastreuse que la confiance elle-même, et aussi aveugle que pouvait l’être la confiance. Son mauvais œil, ainsi qu’il commençait à le redouter, l’avait privé des quelques bienfaits qui accompagnent parfois le mal, et avait nourri en lui une chose plus redoutable que tout ce qui le menaçait à l’extérieur. »

Nick Tosches est un immense écrivain, l’un des plus doués du roman noir. Trop doué ? Peut-être. Sa production romanesque s’est limitée à quatre titres, à la qualité inégale. « La Main de Dante », par exemple, est très en-deçà de la « Religion des ratés ». Le narrateur, un écrivain revenu de tout, ressemble comme un frère à Nick Tosches, à croire que l’auteur a été rattrapé par ses doubles de papier. Pourtant, le génie est encore là, lorsqu’il évoque en quelques pages fulgurantes la vocation de l’écrivain et son combat, perdu d’avance, contre les forces maléfiques de l’édition – ce commerce du papier imprimé qui asservit la créativité.

En-dehors de ça, il a consacré pas mal de temps à écrire la biographie de personnalités qui, à l’instar de Louie, se sont appliquées à passer gentiment à côté d’une belle destinée. Le boxeur Sonny Liston, par exemple, qui avait préféré se coucher devant Cassius Clay moyennant une bonne somme d’argent plutôt que défendre son titre de champion du monde des poids lourds. Ou le lymphatique crooner Dean Martin, dont le portrait doux-amer doit autant à Louie l’usurier qu’à Nick Tosches himself – même don exceptionnel en partie gâché par une même indolence, qui est l’autre nom de la peur. Il n’en reste pas moins que « La religion des ratés » est une réussite absolue, l’un des plus grands romans noirs de ces cinquante dernières années. Œuvre habitée et à maints égards prophétique, œuvre d’un écrivain trop grand pour ses personnages peut-être, ou trop semblable à eux, allez savoir…

Gallimard, 1988.

P.S. : Nick Tosches est allé voir ce qui se passe dans l’au-delà le 20 octobre 2019. Il avait 69 ans. Le plus étonnant n’est pas qu’il soit mort si jeune, mais qu’il ait tenu jusque-là.

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Robin COOK – On ne meurt que deux fois

On ne meurt que deux foisLes polars peuvent se répartir en deux grandes catégories : les romans à énigme (le fameux whodunit anglo-saxon, ou la recherche du criminel parmi une brochette de suspects) et les romans à ambiance, dans lesquels l’essence du récit réside autant dans la description de l’univers où évoluent les protagonistes que dans la résolution d’une intrigue. Dans ceux-ci, l’évocation du contexte n’est pas sans lien avec l’évolution psychologique du héros ; on peut même affirmer qu’elle le conditionne. En résumé, qu’il pleuve ou qu’il vente, Sherlock Holmes restera toujours un gentleman vaguement misogyne qui procède à des déductions stupéfiantes en fumant la pipe. Les héros de l’Anglais Robin Cook – rien à voir avec son homonyme américain, fabricant de best-sellers médicaux et narcoleptiques – sont soumis à de plus fortes turbulences : le déroulement de l’enquête dépendra grandement de leur appréhension du réel. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que leur créateur ne les ménage pas.

Nous sommes à Londres, au début des années 80. Le corps d’un homme est retrouvé dans une de ces banlieues impersonnelles qui semblent proliférer autour de cette ville tentaculaire. Charles Staniland avait 51 ans et un nez d’alcoolique. Pour l’anecdote, il avait aussi les quatre membres brisés et une partie de la matière cervicale répandue sur la joue droite. Un crime particulièrement atroce, y compris pour l’enquêteur-narrateur dont on devine qu’il en a pourtant vu d’autres. C’est un boulot pour la section A 14 – les décès non éclaircis – à qui sont confiées les affaires obscures et les disparitions de sans-grades qui ne feront jamais la une des journaux. Notre flic ne s’en formalise pas. Au contraire de l’ambitieux inspecteur principal Bowman, que cette piétaille rebute, il ne cherche pas la publicité tapageuse. Il est juste là pour rétablir la justice, peu importe le pedigree la victime. L’anonymat est le lot quotidien de ce policier solitaire. Pour preuve, il ne sera jamais nommé au cours du récit.

Il rassemble les affaires personnelles du défunt et entreprend de fouiller le passé de cet homme mystérieux. Issu d’une bonne famille, Staniland correspond point pour point à la définition du raté. Ancien scénariste pour la BBC, il a laissé tomber l’indigence des séries télévisées pour s’installer avec femme et enfant dans le sud de la France. Quelques disputes plus tard, son épouse l’a quitté lorsqu’elle a compris que son penchant pour la bouteille annihilerait un jour ou l’autre ses velléités littéraires. De retour à Londres, Staniland s’est appliqué à dilapider un petit héritage pour finir chauffeur de taxi, un boulot qu’il n’a même pas réussi à conserver. Depuis, il vivotait grâce à l’aide sociale, criblé de dettes. Cette décadence ne trouverait-elle pas son origine dans la fréquentation d’une certaine Barbara Spark, jeune femme aussi aguichante que venimeuse ?

Entre pubs, squats et boîtes de nuit, le flic remonte la piste, sondant les bas-fonds de Londres. Sa force, c’est sa connaissance intuitive de l’être humain et son absence totale d’illusions quant à sa nature véritable. L’homme est peut-être bon mais la société l’a définitivement pourri, c’est une chose entendue. Il n’en reste pas moins courtois pour un flic, bien qu’il lui arrive d’user de violence, notamment envers des skinheads rasés aussi bien du cuir chevelu que de la cervelle. A l’occasion, ses pas le conduisent dans de belles demeures victoriennes, où il mène ses investigations avec un semblable désabusement : il est payé pour savoir que la corruption touche autant le rejeton de bonne famille que le junkie terminal. Seule boussole dans ce monde en déréliction : sa soif de justice. Mais cette quête de vérité ne risque-t-elle pas de brûler ses ailes déjà bien fatiguées ? Surtout lorsque sa route croisera celle de la fameuse Barbara ?

On ne rigole pas tous les jours avec Robin Cook : sa vision du monde est franchement et définitivement noire. A l’instar d’un ciel d’hiver londonien, son scepticisme ne laisse filtrer aucune lueur d’espoir. Qu’est-ce qui rend donc ses ouvrages si intéressants, si passionnants, si vivants en somme ? Sa perception aiguisée de l’être humain, précisément. L’exploration quasi entomologique de ses errements, de ses contradictions, de ses tentatives désespérées pour trouver un sens à toute cette mascarade. Cette salutaire prise de recul lui permet de glisser une ironie typiquement british entre les pages. Dès la première scène, le ton est donné : le sort de Charles Staniland importe moins que les luttes d’ego qui opposent les différents flics chargés de se pencher sur sa dépouille. Le héros lui-même n’échappe pas aux sarcasmes : tout ce qu’on saura de lui, c’est qu’il est divorcé, qu’à 41 ans il n’a pas dépassé le grade de sergent et qu’il n’y a aucune raison pour que cela change. Il fait partie des cocus du système et il le sait. Il n’a pas l’étoffe d’un chef, contrairement à l’inspecteur principal Bowman qui s’attribue les succès de son équipe et fait porter la responsabilité de ses échecs sur l’un ou l’autre de ses subordonnés, voire sur l’administration toute entière. Notre flic sans nom n’est pas coulé dans cette matière hautement malléable qu’on appelle l’ambition. Il espère juste résoudre les affaires qui lui sont confiées. Dans une société normalement constituée, cela suffirait à faire de lui un héros. Dans la société britannique où l’origine sociale et la réussite matérielle jouent un rôle prépondérant, cela le relègue au rang de pauvre type.

Voilà bien ce qui caractérise cet auteur singulier et cinglant : à l’image d’un Ellroy, indissociable de Los Angeles et de ses lumières factices, Robin Cook est profondément, substantiellement, génétiquement anglais. Il porte en lui le sourire hautain et moqueur des grands auteurs d’outre-Manche, les Tom Sharpe, William Boyd et autres David Lodge. Son regard clair émerge d’un brouillard de scepticisme : la grandeur de l’empire et l’avachissement des classes populaires entraînent chez lui un même haussement d’épaules. Seul un écrivain de la turpide Albion peut rendre avec un même amusement écoeuré le couple bourgeois en pleine dispute conjugale et le toxico en pleine descente d’héroïne. C’est un fait intangible : la société anglaise est par nature inégalitaire, elle ne donnera jamais la même chance au puissant ou au misérable. Rien de neuf depuis Dickens, et ce n’est pas la politique libérale de Maggie Thatcher qui changera quelque chose à l’ordre du royaume, bien au contraire.

Cook décrit une Angleterre en plein délabrement, tant matériel que spirituel : la règle capitaliste du chacun pour soi a fait exploser tous les repères moraux et tous les vestiges de solidarité, libérant les pulsions les plus sauvages et jetant les pires prédateurs dans la jungle des villes. Dans son œuvre, on ne compte plus les pubs infestés de crapules et les appartements délabrés, passés au laminoir d’une crise économique sans fin. Les classes supérieures ne sont pas en reste : avides et corrompues, elles sont prêtes à tout pour garder leur rang et, surtout, le pouvoir économique qui l’accompagne. Le scandale des écoutes téléphoniques réalisées par les journalistes véreux de News of the World avec la complicité de flics ripoux ? Du Robin Cook tout craché. Visionnaire, l’auteur dresse le portrait d’une société qui s’effondre. Sa mission accomplie, il s’en va écluser une bière au pub, sans révolte ni pathos. Gardons en mémoire que l’Anglais est flegmatique en toutes circonstances, y compris lorsqu’il a les deux pieds dans la fange.

Le principal atout romanesque de Cook tient paradoxalement dans sa propre vie. Fils d’un grand industriel, il était destiné à mener l’existence tranquillement hypocrite d’un membre de la gentry. Hélas pour lui et heureusement pour ses futurs lecteurs, une indignation de bon aloi doublée d’un sens aigu de l’embrouille l’ont poussé à fréquenter la pègre de Soho. On parle de trafics en tous genres et de séjours en prison, de paris clandestins, de business pornos aussi. Ses multiples romans portent témoignage de sa bonne connaissance des caniveaux de Londres, décrits sans complaisance mais avec l’élégance d’un ancien d’Eton. Sous la plume de Cook, sex-shops et boîtes de nuit prennent des dimensions allégoriques où le bien et le mal se livrent un combat inégal – il est acquis que le mal aura toujours une longueur d’avance. De son œil d’aigle, Robin Cook balaie toute la société anglaise : bouge ou château, il se sent partout chez lui. Il confesse toutefois une prédilection pour le bon vieux pub tapissé de nicotine et suintant de bière. Centre de la vie sociale et lieu de brassage aussi bien démographique qu’éthylique, c’est le lieu des amitiés et des solitudes. C’est donc là que le flic donne la plupart de ses rendez-vous et procède à ses interrogatoires les moins officiels. On y croise une faune bigarrée, du publicitaire en attaché-case au gros bras du National Front. Certains débits de boisson réservent un accueil similaire aux notables et aux voyous : quoi d’étonnant, puisqu’ils sont aussi décavés les uns que les autres ?

Ainsi navigue l’Angleterre de Robin Cook, immense rafiot nostalgique de sa splendeur, et qui préserve le pourrissement de ses cales sous les lambris de la tolérance. Tout semble aller pour le mieux au royaume de Sa Majesté. En vérité, riches et pauvres coexistent dans une rancœur butée, d’où les pauvres ressortiront lessivés et les riches confortés dans leur puissance. Quant aux transfuges qui, tels Charles Staniland, ont tenté de briser le carcan de cette société de castes, ils finiront en miettes, reniés des forts et méprisés des faibles. On perçoit ici la dimension autobiographique du personnage de Staniland, pauvre hère aux accents shakespeariens, à la fois abuseur et abusé. Trop à l’étroit dans son milieu d’origine pour ne pas prendre son envol, mais trop lesté d’illusions pour ne pas chuter lourdement, il a péché contre l’ordre : le transgresseur n’avait donc plus qu’à disparaître. Au-delà du sordide fait divers, c’est à un constat d’échec que nous convie l’auteur : ci-gisent nos libertés fondamentales et nos illusions démocratiques. On n’échappe pas au conditionnement dans l’Angleterre selon Robin Cook : les riches tricheront et les pauvres payeront. Entre ces deux rives inconciliables, rien d’autre qu’un long fleuve de bière.

Tous les romans de Robin Cook sont écrits sur le fil du rasoir. Oscillant entre intrigue et rumination, ils menacent à chaque instant de se replier sur eux-mêmes, au risque de lasser le lecteur. Reconnaissons-le, certains titres ne valent pas le détour : « Cauchemar dans la rue » est, du propre aveu de l’auteur, un échec total, comme si le texte n’avait pas réussi à se désengluer de la désespérance de son auteur. D’autres sont des demi-réussites : « J’étais Dora Suarez » est miraculeux dans sa première partie avant de s’essouffler en dialogues stériles et péripéties inutiles, comme si la dépression, cette compagne des mauvais jours, avait fini par convaincre l’écrivain de ne pas se donner tout ce mal pour si peu. Nonobstant, le reste de sa production est de haut niveau et des romans tels que « Bombe surprise », « Comment vivent les morts » ou « Les mois d’avril sont meurtriers » constituent d’authentiques chefs-d’œuvre. Leur capacité à mêler récit d’investigation et atmosphère a exercé une influence décisive sur de nombreux auteurs de littérature noire.

D’aucuns voient dans « On ne meurt que deux fois » – intitulé également « Il est mort les yeux ouverts » pour des raisons de copyright – le roman le plus abouti de Robin Cook. Il y déploie une palette de dons qui confine à la perfection. On suit l’enquêteur pas à pas, on s’arrête avec lui au comptoir d’un pub de Londres pour l’écouter disserter sur la mort ou le destin, puis on l’accompagne au fond d’une banlieue délabrée où végètent ruines de quartiers autrefois prospères et enfants vieillis avant l’âge. Sa science du dialogue, qui a peu d’égale dans le polar contemporain, est à son sommet : les répliques fusent, les impressions se bousculent, les invectives surgissent aussi vite que les crans d’arrêt. Des dérobades sont esquissées, qui ne résistent pas longtemps à la perspicacité de ce policier trop marqué par la vie pour en ignorer les lignes de fuite. Des non-dits imposent leurs zones d’ombre, où il faut pourtant s’aventurer. Au fil de ses rencontres, l’univers mental du flic s’enrichit de nouvelles couleurs, entre gris clair et noir absolu. Chacune lui permet de cerner un peu mieux la personnalité du meurtrier. Peut-être a-t-il croisé celui-ci au détour d’un comptoir ? Et la belle Barbara Spark mérite-t-elle qu’on perde la tête pour ses beaux yeux ? La seule certitude dans ce pauvre monde, c’est que ce policier sans nom ira au bout de son enquête, quoi qu’il arrive. Il doit bien cela au pauvre Charles Staniland, aristocrate dévoyé et alcoolo sublime, son semblable, son frère.

Robin Cook est mort en 1994. S’il existe un pub en enfer, sûr qu’on y croisera sa silhouette longiligne, le béret sur les yeux, la cigarette au bec et une pinte de bière à la main.

Gallimard, 1983.

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Douglas KENNEDY – Cul-de-sac

Cul-de-sacIls ne sont pas légion, les polars qui situent leurs intrigues dans un environnement franchement insolite. Avec « Cul-de-sac », Douglas Kennedy – qui allait conquérir la reconnaissance internationale avec son roman suivant, « L’homme qui voulait vivre sa vie » – réussit l’exploit de nous dépayser de façon radicale. De mémoire de lecteur, on n’avait jamais lu de polar dont l’intrigue se situe dans un coin aussi perdu que cette charmante bourgade de l’outback australien, affublée du singulier nom de Wollanup – un trou paumé qui, s’il n’est pas le trou du cul du monde, n’en est sûrement pas très loin. Encore fallait-il s’y rendre pour y poser armes et bagages. Et c’est là que Douglas Kennedy fait très fort.

Nick Hawthorne est un journaliste américain sans famille ni attaches. Il gagne sa vie en écrivant des piges pour d’obscurs canards de province. Dès qu’il sent poindre l’ennui, il change d’employeur et de région par la même occasion. Voilà pourquoi il quitte un titre aussi prestigieux que l’Augusta Kennebec Journal, dans le Maine, pour le Beacon Journal d’Akron, Ohio. Bref, Nick Hawthorne a l’impression de tourner en rond. Et c’est bien ce qui va le pousser à prendre la décision la plus absurde de sa vie : avant d’intégrer son nouveau poste, il décide de retirer toutes ses économies de la banque et de partir pour quelques semaines de vacances à la découverte de l’Australie. Son trip ultime : la traversée du bush, ce désert intérieur qui occupe la plus grande partie du continent. Une contrée pour le moins inhospitalière où ne poussent que des cailloux, et où la terre rouge, passée au gril d’un soleil perpétuel, n’accorde aucune prise à la rêverie. Dans ce genre de paysage, le voyageur qui tombe en panne d’essence n’a plus qu’à rédiger son testament.

Qu’à cela ne tienne, Nick Hawthorne se lance à la découverte des grands espaces australiens. Après un court séjour dans la ville de Darwin, où il échoue à sympathiser avec ses outres à bière, il fait l’acquisition d’un vieux combi VW, racheté à un fondu qui prêchait la bonne parole de Jésus-Christ dans le désert. Pas de panique, ce ne sont pas les déjantés qui manquent dans ce coin du planisphère. Les périls non plus : contrevenant à la règle numéro 1 en matière de conduite dans la région, il a l’inconscience de rouler de nuit. Les conséquences ne se font pas attendre et il emboutit un kangourou qui ne l’a pas vu venir. Il faut dire que cette sautillante engeance ne respecte aucune règle de priorité.

Il ne reste plus à Hawthorne qu’à trouver un garage pour effectuer les réparations et c’est là qu’il va rencontrer une jeune auto-stoppeuse, Angie. Une grande fille blonde d’une vingtaine d’années, solidement charpentée, qui parcourt le pays sac au dos. Plutôt franche et directe, jolie dans sa catégorie « fille de l’outback », championne de descente de bibine, et par-dessus tout ça vraiment pas le genre à se laisser marcher sur les arpions. En d’autres termes, la partenaire idéale pour un trentenaire style ado attardé qui veut profiter du paysage tout en dégustant les spécialités locales. Nick Hawthorne se fait donc un devoir de séduire la donzelle qui n’en demandait pas tant, se révélant au passage d’une voracité débridée. Mais quand elle lui avoue avec de grands yeux énamourés qu’elle était encore pucelle lorsqu’il l’a entreprise, ce bon vieux Nick sent pointer les ennuis. Car il est hors de question de s’embarrasser de bagages superflus pour son périple. Ce que mademoiselle Cœur tendre a parfaitement compris. Mais n’a absolument pas l’intention d’accepter. Et c’est là que les grosses emmerdes commencent pour Nick Hawthorne.

Un soir, après une séance de jambes en l’air particulièrement éprouvante, il tombe plus ou moins dans les pommes. Il reste inconscient de longues heures. De loin en loin, de fugitives sensations l’envahissent, une camionnette qui roule, un soleil aveuglant, une chaleur à crever.

Puis il émerge, un matin, dans un cagibi puant. Une sorte de poulailler abandonné. Un homme l’y réveille au moyen d’un jet d’eau. Après une période d’isolement où son corps se purge des substances qu’Angie lui a inoculées pour le faire tenir tranquille, il est enfin autorisé à sortir à l’air libre. Bienvenue à Wollanup. Ses 50° à l’ombre. Ses taudis en guise de maisons. Ses cinquante-trois habitants plus proches de la bête que de l’homme. Son abattoir de kangourous. Son saloon, seul lieu de convivialité où la bière coule à flots. Sans oublier la femme de sa vie, Angie. Car le maire du patelin, qui est aussi le père de sa promise, a profité de son coma opiacé pour les déclarer mari et femme. Bien obligé, Angie est enceinte. C’est même pour ça qu’elle parcourait l’Australie : pour se trouver un mari et le ramener à Wollanup. Maintenant que c’est chose faite, Nick Hawthorne n’a d’autre choix que de finir ses jours au milieu de brutes épaisses et de carcasses de kangourous. On lui a confisqué son argent ainsi que les clés de son combi, la ville la plus proche est à 700 kilomètres et son beau-père, Daddy, un colosse aussi musclé qu’irascible, se révèle un grand sensible de la gâchette. Tout cela pour dire que Nick Hawthorne est fait comme un rat.

Le reste pourrait s’intituler « Le prisonnier chez les bouseux » et se lit d’une traite. Comment un plumitif livré à lui-même pourrait-il s’échapper de cette geôle à ciel ouvert ? L’aventure paraît impossible, mais par chance il a deux atouts en main : un don certain pour la mécanique, et la présence de la sœur d’Angie, la douce Krystal. C’est elle qui lui révélera l’histoire cachée de Wollanup. Car ce lieu maudit, premier cercle de l’enfer de Dante, n’est pas né du hasard…

On ne sait ce qui subjugue le plus dans « Cul-de-sac » : l’aisance de l’auteur, qui avec l’agilité d’un kangourou nous balade de page en page au gré de sa fantaisie et dont les ressources narratives semblent inépuisables ; sa virtuosité à camper des personnages à la fois rustres et profondément humains, cuirassés par des années de lutte contre un environnement hostile ; ou sa langue haute en couleurs où se mêlent drôlerie et bons mots vachards. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne s’épargne pas dans ce livre, et Nick Hawthorne va user de tous les subterfuges pour dégoûter son Angie, dont les rêves matrimoniaux vont voler en éclats pour révéler un cœur de pierre et un machiavélisme à toute épreuve. Pucelle, Angie ? Wollanup en rit encore… On suit le héros pas à pas, on souffre avec lui, on cherche la pièce manquante au fond d’un garage, on espère et on se décourage dans un même élan. Toutes ses tentatives se heurtent à la vigilance de Daddy et de ses sbires. Il ne reste plus qu’à noyer ses rêves déçus dans la bière, l’un des aliments de base de tout Wollanupien digne de ce nom.

Et pourtant, magie de ce livre, on n’arrive pas à les détester tout à fait, ces hommes et ces femmes qui ont choisi l’exil intérieur. On comprend leur combat, on partage leur rage et leur frustration, on admire leur persévérance. Ils parviennent même à susciter une forme de respect, tant est grande leur quête de dignité. Leur présence à Wollanup prouve que tout est possible, qu’il est permis de rêver,