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Arkadi et Gueorgui VAÏNER – L’Evangile du bourreau

Evangile du bourreauJe signe mes livres au salon du polar du Havre par un doux après-midi de juin. Mon voisin de table n’est autre que Patrick Raynal, l’ancien boss de la Série noire. Une idée me traverse l’esprit : « Quel est le plus grand livre que tu aies publié ? » Sans l’ombre d’une hésitation, il me répond : « L’Evangile du bourreau », des frères Vaïner. Coïncidence : deux semaines plus tôt, mon frangin, grand dévoreur de bouquins devant l’éternel, m’avait hurlé son enthousiasme pour ce roman. Ni une ni deux, je m’en procure un exemplaire. Et reçois l’une des plus grandes déflagrations de ma vie de lecteur – une gifle, un poing dans la gueule, une commotion. Je le lis d’une traite, le referme et m’avoue vaincu par KO technique. Je viens tout simplement de lire le « Voyage au bout de la nuit » de la littérature russe.

Moscou, 1979. Pavel Khvatkine, 55 ans, professeur de droit à l’université de Moscou, se réveille un beau matin d’hiver à côté d’une inconnue, au fin fond d’une sordide banlieue moscovite. Comment a-t-il échoué là ? Mystère. Il se souvient juste que la veille au soir, il a participé à une beuverie au restaurant de la Maison des cinéastes. Lidia, une poétesse alcoolique, lui a confié son besoin de sexe masculin, elle qui préfère pourtant les femmes : « J’ai peur de me réveiller toute seule. Je suis en dépression. Et cet animal-là, quand il se met à me machiner le matin, j’ai les os qui craquent. Je sens que je vis encore… » Et puis ? Visiblement, il a fini la nuit avec une autre fille. Il se souvient aussi qu’un étrange Machiniste s’est incrusté dans son petit groupe de fêtards et qu’à mots couverts, il lui a rappelé son passé d’agent du MGB – l’ancien nom du KGB, de sinistre mémoire pour tout Russe ayant connu l’URSS des années 1946-1954. Mais était-il tout à fait humain, ce diable de Machiniste-là ?

Les ennuis ne venant jamais seuls, sa jeune épouse Marina l’attend de pied ferme au domicile familial. Lasse de ses infidélités, elle lui lance une série d’invectives dignes d’un Louis-Ferdinand Céline au meilleur de sa forme : « Que tes putains te donnent à bouffer de leur chatte, espèce de cabot en chaleur, charogne dévergondée ! Tu vas voir ce que tu vas bouffer, cent bites dans la gueule, reptile puant, raclure de bidet ! Porc ! Gueule de bandit ! » C’est sans importance : après quelques jours de bouderie, elle ira s’acheter une robe ou un manteau dans un magasin réservé à la nomenklatura soviétique et il aura la paix pour un certain temps. Non, le véritable souci, c’est la visite de sa fille Maïka, née d’une première union à la fin des années 1940, lorsqu’il était un jeune et fringant officier des Opérations spéciales – le département-action du MGB. Or Maïka a une sacrée nouvelle à lui annoncer : elle va se marier avec un étranger, un Allemand. Cela indifférerait au plus au point Pavel Khvatkine qui a l’esprit large et le portefeuille encore plus béant, si le futur gendre ne s’appelait pas Magnus Borovitz. Un Juif. Maïka étant citoyenne soviétique, donc assignée à résidence dans sa patrie, le mariage ne peut s’obtenir sans le consentement du père. Malheureusement, il est impossible pour Pavel Khvatkine, honorable professeur de droit et bon citoyen russe, d’accorder la main de sa fille à un israélite, fût-il professeur de philosophie. Dans le but d’infléchir sa position, Magnus, délicatement rebaptisé la Mangouste par notre éminent juriste, donne rendez-vous dans un restaurant à son futur beau-père. Il apparaît qu’il en sait long sur l’ancien officier du MGB. Le voyage dans les souvenirs peut commencer…

Ou plutôt devrait-on parler de voyage au bout de l’abjection. Car l’ancien lieutenant-colonel Pavel Khvatkine incarne ce que le système soviétique a fabriqué de pire : un bourreau appointé par le Parti communiste, un de ces êtres dépourvus de conscience qui eurent pour seule fonction de supprimer ceux que leur supérieur demandait de supprimer. Il va de soi que la question de leur culpabilité était accessoire : Khvatkine était un criminel ordinaire, un carriériste qui jouait sa place dans le grand échiquier de la terreur, en équilibre entre cynisme, cruauté et évaluation de ses intérêts bien compris. Khvatkine arrêtait, interrogeait, torturait et assassinait sur ordre, sans états d’âme, et même avec une pointe de concupiscence car rien ne fait plus jouir un certain type d’homme que la souffrance de ses congénères. C’est même cet appétence pour le malheur des autres qui lui faisait désirer certaines femmes, comme par hasard celles qu’il devait statutairement détester le plus. Le système stalinien, cet immense train qui s’enfonçait dans une steppe d’ossements et de ténèbres, a réussi le prodige de couper toutes les têtes bien faites pour porter au pouvoir une élite de jeunes brutes incultes, sadiques et cupides – la servilité faite hommes. Ils se foutaient pas mal du prolétariat ou des paysans, ces ministres, sous-ministres, officiers supérieurs et moins supérieurs de la police politique : ivres de puissance, de rage et d’alcools forts, ils purgeaient là où on leur disait de purger.

Pavel Khvatkine constituait une sorte d’aboutissement dans le genre : bel homme, intelligent, rusé, brutal, insensible et très ambitieux. L’homme de fer dans toute sa splendeur, qui ne se différenciait du tueur psychotique que par sa carte de service estampillée de la faucille et du marteau. Sa première compagne, Rimma ? Une jeune femme dont il venait d’arrêter le père, un éminent chirurgien moscovite qui avait le tort d’être juif. Il la viole en lui promettant en échange la vie sauve pour le pauvre homme. Promesse de soudard : il sait pertinemment que le vieux a déjà été exécuté. De cette saillie naîtra une fille, Maïka – cette même Maïka qui a maintenant le toupet de vouloir épouser un Juif. Ses collègues de bureau ? Des flics cruels, bornés et bien décidés à monter dans la hiérarchie, faisant preuve pour cela d’une docilité à toute épreuve et d’une incroyable inventivité dans l’art d’extorquer les aveux les plus imaginaires. Que dire de ce Rioumine, qui frappait les prévenus à l’aide d’une statue de bronze ? Et de cet autre qui coinçait les testicules des détenus dans la porte pour leur arracher des aveux à défaut d’autre chose ? Et de cet autre qui se contentait de pinces pour extraire les ongles ? Tous serviteurs zélés et consciencieux de la barbarie. Et tout cet acharnement maniaque pour quoi ? Pour se faire bien voir de leur chef, qu’ils n’hésiteront évidemment pas à arrêter, torturer et exécuter s’ils en reçoivent l’ordre avant d’aller se soûler d’abondance puis de copuler avec la première femelle qui leur tombera sous la main. Bienvenue au carnaval de l’immonde, de la bêtise triomphante, de la cruauté joyeuse. Bienvenue dans la nouvelle religion, la religion de la purge prolétarienne. Bienvenue chez les nouveaux prêtres, les bourreaux de Staline.

Que nous apprend la discussion avec Magnus ? Que Khvatkine, qui était mouillé jusqu’au cou dans les pires agissements de cette clique de pourceaux galonnés, n’a sauvé sa peau qu’au prix de mille trahisons, d’autant de dénonciations et d’une absence d’humanité qu’on ne rencontre que rarement, y compris chez les tueurs professionnels. C’est qu’à la mort du Saint Patron, comme Khvatkine surnommait Staline, la course au pouvoir était lancée. Les clans se dévoilaient, les ambitieux sortaient du bois, les alliances devenaient moins opaques. Bien que liés par le pacte du sang, ce fleuve de sang versé par le peuple soviétique au nom d’une révolution qui n’était déjà plus qu’un mot dans les manuels scolaires, tous ces hiérarques se détestaient. Certes, tous étaient coupables à des degrés divers, mais l’important était d’éliminer l’adversaire avant que celui-ci n’ait le temps de sortir un dossier compromettant, une preuve plus ou moins crédible pour un futur procès, à charge et expéditif comme il se doit. Et ce qui devait arriver arriva : voilà qu’Abakoumov, tout-puissant patron du MGB, sort un dossier contre Khvatkine – le passé ne meurt jamais dans les Organes de sécurité. Pour sauver sa peau, celui-ci comprend qu’il doit sacrifier Rioumine, son partenaire en massacre depuis dix ans, une authentique bête féroce mais d’un total dévouement pour son maître. Abakoumov est intouchable, il est protégé par Lavrenti Beria, l’âme damnée de Staline et son probable successeur à la tête du Parti. Beria, « cobra roux de la taille d’un gros cochon », devant lequel tout le monde tremble. Beria qui sait tout sur tout le monde et pour qui, à l’instar de son ancien maître, la vie humaine n’a strictement aucune valeur. Divine surprise, Beria a décidé de lâcher Abakoumov, devenu trop influent. Mais où s’arrêtera-t-il, ce porcelet à lorgnon ? Ne faudra-t-il pas le liquider aussi, l’équarisseur en chef ? Khrouchtchev et Malenkov se concertent… Immense jeu de poker menteur, la valse des purges se déchaîne. Khvatkine est entraîné dans la danse, sans savoir s’il survivra lui-même à un nouveau jour…

Car il cache un secret honteux, Pavel Khvatkine. Cette Juive qu’il aimée, ou plutôt qu’il a possédée, étant entendu que pour un bourreau seule la force est digne de respect. Il faut se souvenir qu’en cette période noire, le Parti communiste d’URSS déclencha une immense campagne antisémite. Pourquoi ? Tout simplement parce que, pour unir le bon peuple et le distraire de ses souffrances quotidiennes, rien de tel que d’attiser sa haine contre un ennemi héréditaire. Et qui fera mieux l’affaire que le Juif, par définition avide et calculateur ? La vérité est là, nauséeuse, sans appel : même au pays de la fraternité ouvrière, l’antisémitisme trouvait un écho très favorable dans les couches populaires. C’est donc avec la bénédiction du peuple que Staline et sa horde de bureaucrates décidèrent de lancer la chasse aux Juifs, au sein de la hiérarchie du Parti comme dans les sphères aisées de la société soviétique. Le célèbre complot des « Blouses blanches », ces médecins juifs qui rêvaient soi-disant d’empoisonner Staline, fut ainsi monté de toutes pièces. Le discours antisémite se déversa par louches entières dans cette marmite infernale et une nouvelle purge s’enclencha, confortant Staline dans son omnipotence.

C’est alors que « L’Evangile du bourreau » monte encore d’un cran dans l’exploration de l’ignominie humaine, et il est conseillé au lecteur d’avoir l’estomac bien accroché – car voici qu’entre en scène l’autre Céline, le répugnant. Tout est bon aux tortionnaires du MGB pour assouvir leur haine du youpin : ils vomissent le Juif, lui hurlent leur haine dans la figure, se gargarisent de cette malédiction. Les frères Vaïner, dont il n’est pas neutre de préciser qu’ils sont eux-mêmes de confession israélite, ne nous épargnent pas grand-chose de ces insultes, de ces crachats, de cet étalement d’horreur et de haine, de cet avilissement de l’esprit. Il est vrai qu’un rien sépare l’homme de la bête : il lui suffit souvent d’un uniforme et d’un discours mobilisateur. Le lyrisme du style allume des incendies, et l’on se rappelle soudain cette poignée de mains de 1939 entre Molotov et Von Ribbentrop. Simple alliance de circonstance ? Ou, plus fondamentalement, accolade du Diable avec le Diable ? Les systèmes totalitaires ont ceci de commun qu’ils procèdent par épurations successives pour instiller la terreur et conforter le pouvoir de leur élite nécrophage. Le nazisme pratiqua la chose en grand, de façon systématique et organisée, avec l’épouvantable efficacité qu’on connaît. Le pogrom soviétique fut plus artisanal, plus bon enfant dira-t-on, mais s’avéra non moins rapace. Par chance, la mort de Staline mit brutalement fin à ce qui menaçait de se transformer en second Holocauste. Les assassins, toute honte bue, firent comme si de rien n’était. Ils regagnèrent la vie civile et la respectabilité. Les bourreaux totalitaires sont de simples fonctionnaires, c’est bien connu.

Litanie des meurtres, bureaucratie des complots, épiphanie de la suspicion érigée en système de gouvernement… C’est bien une clique mafieuse qu’on découvre dans « L’Evangile du bourreau », un troupeau de gradés jaloux de leurs prérogatives et soucieux de conserver la mainmise sur leurs prébendes. Il n’y a plus de lumière dans ce monde, hormis celle de la lampe de bureau braquée sur la gueule du prévenu, ou plutôt du condamné – la suspicion valant arrêt de mort. Le seul objectif du Parti, au bout du compte, est de se survivre à lui-même malgré ces saignées délirantes et cette paranoïa du complot intérieur. Le peuple ? Il est singulièrement absent dans cette chronique de coups tordus. On compte sur lui pour travailler. Et, en ce qui concerne les plus lâches, pour moucharder.

Beria liquidé par ses propres collègues du Politburo, l’Union soviétique allait recouvrer un minimum de raison. On relâcha les prisonniers du goulag, et Khrouchtchev entrouvrit même une parenthèse libérale dans laquelle allaient s’engouffrer quelques géants littéraires. Le plus grand de tous, Alexandre Soljenitsyne, allait par le truchement de livres définitifs saper les forces vives du rêve communiste. Longue dérive sur une mer de vodka, la période brejnévienne, dont l’atmosphère est remarquablement rendue dans « L’Evangile du bourreau », allait gentiment conduire l’URSS vers les récifs de la réalité économique pour un finale grand-guignolesque.

« L’Evangile du bourreau » est non seulement un grand roman noir : c’est un chef-d’œuvre de la littérature, qui convoque aussi bien la fantaisie d’un Boulgakov que la précision glacée d’un Artur London. Son style, lyrique et viscéral à la fois, a des flamboyances de hauts-fourneaux dans la nuit. Il sonde les chairs et les âmes avec des ténacités de scalpel. Ainsi Khvatkine, sur le modus operandi en dictature : « La véritable peur ne peut être provoquée et soutenue que par l’ignorance. L’ignorance et l’incohérence de la punition. On autorise quatre personnes à sortir et on l’interdit à la cinquième. Sans aucune raison ni explication. Il n’y a qu’une règle dans ce jeu : l’absence de règles. » Et sur sa charmante épouse : « Marina était très belle et ressemblait à un gros écureuil roux auquel un plaisantin aurait coupé la queue. C’est ainsi qu’elle devint rat. » Quant à la nature réelle du régime, personne ne la résume mieux que la douce Maïka : « Je voudrais te dire que notre patriotisme soviétique, c’est le sentiment naturel poussé jusqu’à l’absurde des liens de l’homme avec ses origines. C’est comme une sorte de complexe d’Œdipe, mais en beaucoup plus dangereux, parce que Œdipe, une fois qu’il a appris la triste nouvelle, s’est crevé les yeux. Tandis que vous, au contraire, vous crevez les yeux de tous ceux qui voient l’infâme vérité. Tout ça n’est qu’une perversion qui s’est muée en orgueil stupide et vulgaire. » Inutile de préciser que ce livre, écrit entre 1976 et 1980, ne fut publié qu’en 1990, à la chute de l’URSS. Et qu’il accéda immédiatement au statut d’œuvre culte : les frères Vaïner venaient de clouer le cercueil du Saint Patron et, avec lui, de toute l’arnaque communiste.

Bien sûr, tout cela paraît aujourd’hui assez lointain. Les Russes ont la nausée rien qu’à entendre le mot Communisme, une vieillerie réservée aux incurables nostalgiques de temps glorieux. La course aux armements a cédé la place à la course aux profits. Néanmoins, une lecture attentive du roman des frères Vaïner nous révèle quelque chose de fondamental sur le monde en général, et sur la Russie contemporaine en particulier. En ces temps de barbarie où l’on égorge des innocents par fidélité à une doctrine dévoyée, ce roman nous rappelle que les bourreaux sont toujours là, parmi nous, prêts à agir. Et qu’un mot d’ordre leur suffit pour détruire l’humanité en riant aux éclats. Il dévoile aussi la logique d’un monde en proie au chaos, réduit à la violence et adepte de la débrouille. Tandis que les fanatiques massacrent à tire-larigot, on assiste bras ballants au triomphe discret des astucieux, des cyniques, des affairistes sans scrupules. Est-ce le destin des empires de se terminer en farce sanglante ? C’est ce que semble rappeler le Machiniste, cette figure inquiétante et grotesque qui vient hanter la conscience avinée de Pavel Khvatkine.

Louis-Ferdinand Céline affirmait que l’Histoire ne repassait pas les plats. Voire… A la lecture de « L’Evangile du bourreau », on s’aperçoit que l’Union soviétique brejnévienne annonce déjà, dans son titubement alcoolisé, la Russie poutinienne, cet hybride de grandeur, d’âpreté au gain et d’aveuglement féroce. Des petits fonctionnaires à l’âme en forme de casier métallique ont pris le pouvoir : ce sont eux, les nouveaux maîtres. Ils sont certes moins paranoïaques que le Saint Patron, mais saignent le peuple avec la même régularité et une jouissance identique. Sans cesser un instant d’amuser la galerie au moyen de grands slogans patriotiques, ils s’enrichissent de façon indécente, abandonnant leur pays à la misère et au chaos. Mais sans oublier de supprimer les gêneurs, qu’ils se nomment Anna Politkovskaïa, Alexandre Litvinenko ou Boris Nemtsov.

Oui, Céline avait tort : l’ogre ne semble jamais repu de la chair de ses enfants.

 

Gallimard, 1990.

Nick TOSCHES – La religion des ratés

La religion des ratésL’Amérique est bonne mère. Elle a engendré le polar, l’a vu grandir, se perdre parfois dans la facilité, mais elle a toujours encouragé ses fils, même les plus turbulents, à découvrir de nouvelles voies. Elle les a tous aimés, quelle que soit leur manière : James Ellroy l’obsessionnel, Edward Bunker le vicieux, Harry Crews le foutraque, James Crumley le dur à cuire, Marc Behm le déjanté… Dans cette galerie de portraits, une silhouette se détache lentement, sans se presser. Haute stature légèrement voûtée, allure de dandy, sourire las, regard foudroyant. Voici que s’avance Nick Tosches, l’un des plus grands stylistes du genre.

« La religion des ratés » est son premier roman. Inutile de tourner autour du pot : coup d’essai, coup de maître, coup d’éclat, coup de poing dans la gueule. Rares sont les auteurs qui imposent d’emblée leur atmosphère. Celle de Tosches oscille entre résignation et bouillonnement tripal, complainte et hurlement – Nick Tosches ou l’élégance du désespoir.

New York, début des années 80. Luigi, dit Louie, est un petit truand sans envergure, un usurier à la manque qui court après son argent. Agé d’une bonne trentaine d’années, il entretient une relation orageuse avec Donna Lou, une jeune et belle dessinatrice. Son QG, c’est le bar de nuit du vieux Giacomo. Là-dedans végète une faune d’alcoolos, de mythomanes, de camés et de vieux mafieux comme Frank « Il Capraio » Scarpia, ou son homme de main, le sinistre Joe Brusher qui tue comme d’autres se mouchent. Et bien sûr, bourdonnant par-dessus tout ça, les bookmakers.

Le jeu. Voilà la grande affaire. Tout le monde parie à peu près sur tout. Et perd, parfois beaucoup. C’est alors qu’arrive Louie, le compagnon de la débine, la providence des poissards. Il prête de l’argent, à un taux prohibitif évidemment. Louis n’a que mépris pour les joueurs, ces pauvres types qui se sont trompés de rêve : la chance, c’est la religion des ratés. Et l’usure, « l’arithmétique de l’inutile », selon ses propres termes. Comme il vit de leur faiblesse, il s’épanouit sur leur dèche. C’est sa chance et sa malédiction à la fois : il a choisi ce mode de vie parce que, fondamentalement, il est comme eux, un pauvre type tiraillé entre son intelligence – quand il est question de taux d’intérêt et d’échéancier, Louie devient un véritable ordinateur ambulant – et ses instincts les plus médiocres.

Louie a toujours gravité dans le petit monde des books. Il a de qui tenir : son oncle, Giovanni Brunellesches, a été le créateur des loteries clandestines à la fin des années 1920. Grâce à cet attrape-gogos, il aurait pu se faire des montagnes de fric. Mais, faiblesse ou imprévoyance, c’est surtout son rival, Frank « Il Capraio » Scarpia, qui a tiré les marrons du feu. Il ne fallait pas faire confiance… L’oncle Giovanni a continué son petit bonhomme de chemin dans la pègre, vaille que vaille. Le voilà au crépuscule de sa vie et il rêve de finir ses jours dans son village natal, Casalvecchio, un bled paumé au fin fond de la botte de l’Italie. Perspective plutôt étrange pour quelqu’un qui n’a pour ainsi dire jamais quitté le quartier de Little Italy à Manhattan. Autre bizarrerie, le vieux Giovanni a déjà son passeport tout prêt. Et voilà même qu’il se fait installer le téléphone… Tant d’extravagance a de quoi surprendre Louie et son solide bon sens de truand. A moins qu’il n’y ait anguille sous roche. Il apparaît bientôt qu’il sera, à son insu, mêlé à une étrange affaire… Car dans ce petit monde, la vie est un livre de comptes qu’on ne ferme que lorsque toutes les dettes sont apurées.

« La religion des ratés » vaut tant par l’ambiance qui s’en dégage que par l’intrigue proprement dite. Nick Tosches ressuscite un New York oublié, à cheval entre les années 70 et 80. Lorsqu’on se balade aujourd’hui entre les boutiques de luxe et les restaurants végétariens, il est difficile d’imaginer qu’en ces années-là certains quartiers de Soho et de Tribeca étaient laissés à l’abandon. Entrepôts désaffectés, immeubles borgnes, impasses jonchées de débris, autant de lieux propices aux règlements de comptes. On est à des années-lumière du New York brillant et raffiné de Woody Allen. D’ailleurs, les personnages de Tosches font pâle figure dans le casting… Entre les poivrots, les tenanciers de sex-shops, les yuppies accros à la coke, les belles de nuit prêtes à s’ouvrir le cœur pour le premier crétin venu ou les vieux capos mafieux racornis dans leurs souvenirs et leurs rancoeurs, il y a peu de place pour la lumière. Louie a toutes les cartes en main pour sortir du lot : il est intelligent, perspicace et bien plus cultivé que la moyenne. Mais comme tous les joueurs, il ne résiste pas à ses tendances autodestructrices. Il suffit qu’il gagne un peu de fric pour qu’il le claque dans des paris débiles. Il boit un verre ? Il ne dessoûle plus pendant une semaine. Il aime Donna Lou ? Il fait tout pour saboter leur relation. Louie ne vaut pas mieux que ces épaves dont il pressure le portefeuille : il a un vrai potentiel, mais il éprouve une authentique jouissance à torpiller ses chances. Parce qu’à ses yeux de petite frappe, la vie ne vaut le coup que dans le défi sans cesse relevé de la chute et de la renaissance… Et tant pis si ces calculs le ramènent sans cesse à son point de départ : Louie le tocard fauché.

Louie a pourtant un atout majeur dans sa manche : une lucidité à toute épreuve. Il ne se fait d’illusions sur rien ni personne – et surtout pas sur lui-même. Il sait que dans son petit monde, on ne respecte que la force. Peu importe qu’on soit un fieffé connard tant qu’on a du pouvoir. Frank Scarpia a un beau costard et un larbin qui lui ouvre la portière de sa Buick ? Bravo. Joe Brusher est un tueur sans âme qui décimerait une famille entière pour quelques billets de cent dollars ? Rien à dire. Son oncle Giovanni a vécu toute sa vie sur la crédulité de ses semblables ? Il est arrivé jusqu’à l’âge de 70 ans, c’est un exploit digne d’être salué. Il n’y a pas d’amour possible dans ce monde-là, juste du respect. Du moins tant que les comptes sont à l’équilibre. Car l’humanité se partage en deux catégories : ceux à qui on doit quelque chose, que l’on craint, et ceux qui nous doivent quelque chose, que l’on méprise. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, qu’on peut espérer s’en sortir tout en grappillant les quelques billets qui permettront de se soûler ou de se taper une gonzesse. Proies et prédateurs : tels sont les deux genres d’hommes que fréquente Louie.

Pourtant, au fil de l’histoire, il sent que quelque chose est en train de se fissurer. Ce vieux monde est emporté par la modernité. Le téléphone chez son oncle, bien sûr – lui qui a passé toute sa vie à rencontrer les gens pour les rançonner ou partager un verre. Mais aussi ces jeunes Noirs et leur ghettoblaster. Et les Twin Towers, au bout de Manhattan, dressées comme deux pierres tombales sur leur petit milieu d’usuriers, de trafics de drogue et de costumes tape-à-l’œil. Un monde étroit, géographiquement et, plus encore, intellectuellement. Et immobile, comme ces vieux truands qui passent leur journée assis au café ou dans leur appartement poussiéreux, attendant que l’argent leur tombe dans les fouilles pour se taper une pute. On est loin des flamboyances du Parrain ou de la verve des Sopranos : Tosches nous montre des petits bourgeois du crime accrochés à leurs rentes, et qui voient leurs heures de gloire s’éloigner lentement dans un crépuscule sans gloire ni illusions. Ces gens n’ont jamais voulu aller au-delà d’eux-mêmes, ni de leurs désirs primaires qu’ils assouvissaient d’un verre de whisky, d’une balle dans la tête ou d’un coup de queue. Arrivés au bout du chemin, ils restent là, figés dans leurs traditions et leur méfiance intrinsèque à l’égard de tout ce qui ressemble à un autre être humain – car faire confiance, c’est se condamner à la trahison. Proie ou prédateur, choisis ton camp.

Louie connaît lui aussi ce dilemme : peut-il prendre le risque d’aimer Donna Lou, dont il est fou amoureux ? Ou doit-il la traiter comme les autres, par la défiance et la moquerie ? Aimer, c’est un risque à prendre : un risque beaucoup trop élevé pour un homme de son acabit, un petit voyou qui ne doit jamais faire preuve de faiblesse – usurier jusque dans l’âme. Un minable ? Oui, Louie est minable. Sauf que lui, contrairement à ses collègues en truande, en a parfaitement conscience. Et qu’il lui appartient de changer s’il en a la volonté.

Le futur sera-t-il meilleur pour autant ? Comme une menace, les tours jumelles du World Trade Center étendent leur ombre lugubre sur l’horizon. Tosches, et ce n’est pas là son moindre trait de génie, pressent que l’avenir ne sera pas exempt de périls. Et que la nouvelle Amérique, celle des financiers arrogants et des traders sous coke, n’aura rien à envier en cupidité à sa devancière, tranquillement assise devant son scotch de contrebande et son croc de boucher. Il l’a si bien compris qu’à la fin du livre, on le voit expliquer à Donna Lou, enfin reconquise, les multiples placements boursiers qu’il vient d’effectuer. Pour la même débine finale ? Les récents errements de l’économie mondialisée laissent à penser que bon nombre d’investisseurs ont, eux aussi, fini par communier à la religion des ratés – les grandes théories économiques en prime.

Par-dessus ces petits désastres, on voit planer le visage désabusé de Nick Tosches, son regard revenu de tout et sa bouche tirée par l’amertume. A-t-il fréquenté de près ce monde interlope, celui des paris jetés au vent, du whisky de six heures du matin et de la fille traînée de bar en bar jusqu’au plumard ou n’importe quel support digne de présider à un coït expéditif ? On peut le penser tant son œil est précis et son langage imagé. « L’autre jour, grogne le tueur Joe Brusher, je regardais la télé. Y avait un type, une espèce de tapette, qui descend un autre type, avec de la musique en arrière-fond, et ensuite, on voit le type qui a buté l’autre sur une terrasse, à siroter du châteauneuf-de-mes-deux avec une gonzesse qui se lèche les babines en le dévorant des yeux comme si c’était le Christ en train de bander. Putain ! Moi, la dernière fois que j’ai tiré mon coup, ça m’a coûté cent dollars. » Louie est un philosophe à sa manière, brutale et sans fioritures, mais non sans justesse : « Prends l’exemple des Kennedy, ou des gens comme ça. Ils nous disent qu’on est tous égaux. Mais jamais tu verras un négro à Hyannis Port, à moins qu’il porte un plateau en argent avec des gants blancs. Les chiens le dépèceraient. En morceaux égaux, évidemment. Ce qu’ils veulent dire, en fait, c’est qu’on est tous égaux, mais après eux. C’est eux, les Kennedy et les Kennedy noirs, les Jesse Jackson, qui parlent sans cesse des Blancs et des Noirs. Ils veulent pas que les gens s’aperçoivent – peut-être qu’ils s’en aperçoivent pas eux non plus – qu’en fait il y a les Blancs, les Noirs et eux. C’est leur pognon que tout le monde caresse pendant dix minutes les jours de paie. » Et quand il se regarde en face, Louie n’a pas de mots assez durs pour signifier ce qu’il pense de lui-même – et cet examen de conscience est magnifique. « Son mauvais œil ne remarquait que les imperfections. Son mauvais œil ne cherchait que les motifs de grief. Il espionnait perfidement dans tous les coins. En lui interdisant toute confiance, son mauvais œil lui avait évité d’être victime de la trahison. Mais il l’avait éloigné également de cette providence intérieure, cette lumière humaine qu’on appelle la sagesse, sans laquelle la méfiance était tout aussi désastreuse que la confiance elle-même, et aussi aveugle que pouvait l’être la confiance. Son mauvais œil, ainsi qu’il commençait à le redouter, l’avait privé des quelques bienfaits qui accompagnent parfois le mal, et avait nourri en lui une chose plus redoutable que tout ce qui le menaçait à l’extérieur. »

Nick Tosches est un immense écrivain, l’un des plus doués du roman noir. Trop doué ? Peut-être. Sa production romanesque s’est limitée à quatre titres, à la qualité inégale. « La Main de Dante », par exemple, est très en-deçà de la « Religion des ratés ». Le narrateur, un écrivain revenu de tout, ressemble comme un frère à Nick Tosches, à croire que l’auteur a été rattrapé par ses doubles de papier. Pourtant, le génie est encore là, lorsqu’il évoque en quelques pages fulgurantes la vocation de l’écrivain et son combat, perdu d’avance, contre les forces maléfiques de l’édition – ce commerce du papier imprimé qui asservit la créativité.

En-dehors de ça, il a consacré pas mal de temps à écrire la biographie de personnalités qui, à l’instar de Louie, se sont appliquées à passer gentiment à côté d’une belle destinée. Le boxeur Sonny Liston, par exemple, qui avait préféré se coucher devant Cassius Clay moyennant une bonne somme d’argent plutôt que défendre son titre de champion du monde des poids lourds. Ou le lymphatique crooner Dean Martin, dont le portrait doux-amer doit autant à Louie l’usurier qu’à Nick Tosches himself – même don exceptionnel en partie gâché par une même indolence, qui est l’autre nom de la peur. Il n’en reste pas moins que « La religion des ratés » est une réussite absolue, l’un des plus grands romans noirs de ces cinquante dernières années. Œuvre habitée et à maints égards prophétique, œuvre d’un écrivain trop grand pour ses personnages peut-être, ou trop semblable à eux, allez savoir…

Gallimard, 1988.

 

Gillian FLYNN – Les apparences

Les apparencesNick et Amy Dunne ont tout pour être heureux. Ils sont jeunes, la trentaine. Ils sont beaux. Ils sont libres, pas d’enfant à charge. Ils ont la vie devant eux. Sauf que… Comme tant d’autres, Nick a perdu son boulot dans le journal new-yorkais où il bossait depuis dix ans. Amy a elle aussi perdu son job. Pour elle, c’est moins grave : ses parents sont les auteurs très riches et très célèbres d’une fameuse collection de livres pour enfants : « L’épatante Amy ». Ils lui ont laissé une importante somme d’argent sur un compte en banque. Pas de problèmes financiers. Sauf que… La mère de Nick tombe malade – cancer. Son père sombre lentement dans l’Alzheimer. Sa soeur Margo appelle au secours depuis leur Missouri natal. Et Nick-le-looser décide que le temps du retour aux sources est venu. Il emprunte de l’argent à Amy – elle a dû restituer la plus grosse partie de sa fortune à ses parents, qui ont tout perdu dans le krach financier de 2007 – et ouvre un bar. En parallèle, il donne des cours de journalisme à la fac locale. La belle Amy, la New-yorkaise générique, s’ennuie dans cette vie provinciale. Les liens se distendent, le couple se fissure. Nick se comporte de plus en plus en connard égoïste et arrogant. Les disputes deviennent si fréquentes qu’Amy commence à craindre pour sa vie. Un beau matin, elle disparaît. Traces de lutte dans le salon, sang maladroitement épongé dans la cuisine… Effraction ? Enlèvement ? La police penche pour cette hypothèse. Sauf que… On trouve des cartes de crédit au nom de Nick Dunne. D’énormes dépenses ont été effectuées sur ces comptes. On s’aperçoit aussi que le plafond de l’assurance-vie d’Amy a été relevé peu de temps avant le drame. Et Nick ne semble pas plus affecté que cela par la disparition de sa femme. Il reçoit des appels mystérieux sur un second téléphone portable. On retrouve le journal intime d’Amy. Il révèle le désenchantement d’une femme amoureuse et peu à peu délaissée par un mari irascible, je m’en-foutiste et parfois violent. Bref, un meurtrier en puissance. Sauf que…

On ne dévoilera pas ici les ressorts de l’intrigue. Ils sont tellement bien agencés, tellement surprenants qu’on en reste bluffé longtemps après avoir tourné la dernière page. Rarement on aura aussi bien pénétré les arcanes du psychisme humain. Qui dit vrai ? Qui ment ? A peine a-t-on trouvé une conclusion plausible qu’un nouvel événement vient bouleverser toutes les perspectives. Les rebondissements sont tellement bien amenés qu’on ne peut plus arrêter la lecture. Comment Nick va-t-il pouvoir sé défendre ? Peut-il même se défendre encore ? Qui peut l’écouter ? Qui peut accorder sa confiance à un type pareil ? Car Nick Dunne n’est pas sympathique. Avouons-le : il a eu tellement de chance dans la vie qu’on se félicite secrètement de ce qui lui arrive. Les médias se ruent sur l’occasion : voilà l’homme que vous aimerez détester. Puis que vous aimerez quand même. Puis que vous détesterez encore plus. Toutes les apparences sont contre lui. Sauf que…

C’est bien le sujet du livre, dissimulé en filigrane dans chaque page du récit. Dans un monde connecté, ultramédiatisé, surveillé, dans un monde où chacun peut à tout moment se voir projeté dans la lumière aveuglante de la suspicion, on ne voit que la surface, on ne juge que la vraisemblance. Ce monde est sans pitié pour les dilettantes, les faibles, les spécialistes de l’à-peu-près. Il faut toujours être sur le qui-vive. Se protéger. Anticiper. Garder à l’esprit que le pire est possible. Et se résigner à l’idée que les gens ne demandent qu’une chose : passer leurs frustrations sur un coupable idéal. Surtout si les apparences sont contre lui.

Dans ce petit chef-d’oeuvre de mise en scène – Gillian Flynn a été scénariste – chaque élément occupe une place bien déterminée. Tout s’enchaîne sans à-coup. Une anecdote ? Voilà qui change l’image qu’on avait d’un des personnages. Un rebondissement ? On le redoutait, sans le croire possible. Un accident ? Mais peut-être était-il prévu… Chaque détail est pensé, soupesé, agencé minutieusement. Tous les protagonistes semblent entraînés dans les rouages d’une fatalité qui broie les êtres sous le couvert du papier glacé. La finesse du décortiquage psychique a des grâces d’autopsie. Oui, nous sommes bien à Carthage, une petite ville du Missouri. C’est l’été, il fait beau, et tout a été pulvérisé par la crise économique. Les pavillons de banlieue restent inhabités, les centres commerciaux abandonnés sont occupés par des SDF et les rues sont désertes… « Les apparences », c’est aussi l’Amérique d’aujourd’hui, une réalité qui se veut triomphante et qui n’est qu’un spectacle sinistre et drôle, parfois obscène lorsque la télévision s’en mêle, parfois cruel lorsque vos meilleurs amis finissent par douter de vous. Le spectacle de la désintégration, que seules contiennent la peur et la paranoïa. Chacun s’illusionne sur lui-même, chacun fait semblant, chacun triche, et la somme de tous ces mensonges fait l’Amérique. C’est superbe, haletant et désespérant. Sauf que…

Sonatine, 2012

 

 

Heinrich STEINFEST – Requins d’eau douce

Requins d'eau douceOn a toujours raison d’ouvrir ses horizons. Qui, de ce côté-ci du Rhin, connaissait Heinrich Steinfest avant la sortie en Folio de « Requins d’eau douce » ? Convenons-en, pas grand monde, y compris parmi les aficionados du roman noir. Pourtant, cet auteur d’origine autrichienne est considéré comme une véritable pointure du polar en Allemagne. La lecture de « Requins d’eau douce » nous permet de mesurer l’abîme qui sépare la tradition française du roman policier-noir-social et la culture germanique, mélange détonant de pragmatisme et d’hallucinations maîtrisées.

« Requins d’eau douce », dont l’intrigue débute à Vienne, met en scène un enquêteur pour le moins atypique, l’inspecteur principal Richard Lukastik. Sortons des clichés du flic endurci au grand cœur ou du limier hanté par d’inavouables cauchemars. Ce policier se caractérise par une banalité relative. Doté d’un physique ordinaire pour un homme de 47 ans, il possède un sens de l’observation plutôt correct, des facultés de déduction raisonnables pour un officier de police judiciaire et des capacités physiques qui se heurtent aux limites d’un début d’embonpoint. De toute façon, Richard Lukastik ne goûte ni l’action ni la violence. Tout ce qu’il aime, c’est mener ses enquêtes à son rythme, avec la pondération intellectuelle qui s’impose. Même quand les circonstances semblent inouïes.

En l’occurrence, le meurtre qui est proposé à sa sagacité appartient à la catégorie des meurtres inouïs. Le cadavre d’un homme partiellement dévoré par un requin est retrouvé dans une piscine, sur le toit d’un immeuble viennois. Une prothèse auditive est découverte sur la scène de crime. L’inspecteur Richard Lukastik se met en devoir de découvrir le meurtrier. Non pas le requin, mais celui ou celle qui a poussé la victime dans les mâchoires du méchant poisson. Voilà en gros à quoi se résume l’intrigue de « Requins d’eau douce ».

Pas de quoi en faire un polar ? Tout dépend du narrateur, et Heinrich Steinfest s’y entend pour conduire les évolutions de son enquêteur avec l’indolence pensive qui est le propre des héros pittoresques. Un héros, Lukastik ? Pas le moins du monde. Mis à part le fait qu’il couchait avec sa sœur quand il avait 22 ans et l’autre fait, à peine moins étrange, qu’il roule à tombeau ouvert dans une Ford Mustang dorée ayant échappé à l’anéantissement programmé d’une performance d’art contemporain, rien ne le distingue de ses semblables. Certes, il confesse une admiration raisonnée pour le philosophe Ludwig Wittgenstein et pour un musicien dodécaphonique passablement abscons, Josef Matthias Hauer, mais cela ne doit pas suffire à le classer dans la catégorie des anormaux. Son parcours, en revanche, peut être considéré comme relativement hors normes. Après avoir entamé des études de musicologie, il s’est réorienté vers la criminalistique. Conséquence de ses relations incestueuses avec sa sœur ? Libre au lecteur de le penser. Quoi qu’il en soit, sa mère en a conçu un vif désappointement : un musicologue, cela vous a quand même plus de classe qu’un flic. Mais Lukastik pouvait-il agir autrement ? Là encore, rien n’est moins sûr. Par conséquent, on ne sera pas surpris d’apprendre qu’à 45 ans, Lukastik est retourné vivre chez ses parents qui, bien sûr, se détestent avec une constance glacée. Et auprès de sa sœur qui, après un mariage raté, est rentrée elle aussi au bercail familial. Drame oedipien ? On n’en saura pas davantage. Lukastik ayant une affaire à résoudre, l’analyse de la chronique familiale sera renvoyée à des jours meilleurs.

A l’instar de ses réminiscences, l’enquête de Lukastik procède par glissements successifs. L’originalité de ce personnage de policier est qu’il porte autant d’attention au contexte qu’aux faits. Certes le docteur Paul est un médecin légiste reconnu mais ce qui en fait un être d’exception, c’est qu’il a épousé une femme superbe et bien plus jeune que lui. Ses avis ont donc valeur d’oracle. Quant au spécialiste des requins, Slatin, il n’a d’intérêt pour Lukastik que dans la mesure où il est devenu expert par hasard, par contrebande serait-on tenté d’écrire. Seul l’intéresse le commerce des lithographies anciennes mais comme il avait imaginé dans le cadre d’un travail universitaire l’existence d’une nouvelle variété de requin et que cette hypothèse s’est accidentellement vérifiée, il est obligé d’assumer un rôle de spécialiste qui l’indiffère complètement. Tout ce que l’on peut conclure de cette histoire, c’est que le poisson qui a tué l’inconnu appartient à la famille des Swan River Whaler. Un requin d’eau douce, soulignerait l’amateur d’oxymores.

L’enquête suit son cours vaguement expressionniste, entre auberge typique et station-service ultramoderne perdue au milieu des bois. Rien ne surprend Lukastik, ce riverain de l’absurde. Ainsi, son bureau est encombré d’œuvres d’art pour la bonne raison que les locaux de la PJ ont été répartis entre les services de police et une annexe de musée. L’opulente patronne de la station-service sert des bières en habits de cow-boy. Un éminent coiffeur vit dans une petite chambre d’hôtel au bout du monde. Ces événements ont beau paraître singuliers, ce qui est intéresse vraiment Lukastik, c’est de comprendre pourquoi une jeune femme paraît avoir dix-huit ans alors qu’elle en a vingt-cinq. Ou l’inverse. Et pourquoi les romans policiers s’appliquent à mettre du suspense là où une véritable investigation consiste en un jeu d’essais et d’erreurs, d’approximations plus ou moins raisonnées qui aboutissent en règle générale à l’arrestation du coupable. Lukastik, c’est l’anti-Sherlock Holmes. Un philosophe perdu au milieu des cadavres.

On comprendra aisément que les amateurs de polars formatés seront déçus avec Heinrich Steinfest. Dans ses livres, on ne croise ni serial killer, ni secrets ésotériques cachés dans quelque manuscrit surgi du fond des âges. En somme, il n’y a pas de mystère. Juste des télescopages de faits qui débouchent sur un crime, dont la résolution ne peut s’effectuer que par une analyse logique des événements – voilà pourquoi Lukastik se réfère sans cesse à la philosophie wittgensteinienne. Quant à Wittgenstein lui-même et ses consternantes lubies, il n’inspire au policier qu’un soupir de résignation et un hochement de tête navré. Il ne faut pas en déduire pour autant que Richard Lukastik est un flic aigri ou désabusé. En aucune manière. Il se fait un point d’honneur à élucider chaque dossier qui lui est confié. Mais ce n’est pas par scrupule moral, ni pour asseoir une quelconque primauté du bien sur le mal. Il s’agirait plutôt d’une question de correction vis-à-vis de la réalité. Une volonté de démystification. Un scrupule esthétique, en quelque sorte.

On conçoit que ce genre de personnage n’a pas le don de déclencher les passions. Il est si peu attachant, et il se soucie si peu de l’être, que l’identification semble quasi impossible. Et pourtant, les romans de Heinrich Steinfest dégagent une atmosphère unique, envoûtante, qui ne sont pas sans rappeler les histoires biscornues d’un autre écrivain autrichien, le sulfureux et génial Thomas Bernhard. Comme son illustre prédécesseur, Heinrich Steinfest maîtrise à merveille l’art de la digression qui fait déraper son récit de la banalité la plus triviale à la singularité absolue, mais dénuée de lyrisme au point que les circonstances, pour exceptionnelles qu’elles apparaissent, perdent aussitôt de leur poids symbolique pour devenir des faits, de simples faits. Des circonstances qui appellent la méditation correspondante. Car on ne voit vraiment pas pourquoi la découverte d’un cadavre déchiqueté dans une piscine juchée au sommet d’un immeuble viennois serait plus stupéfiante que la rage du père de Lukastik à préparer de la soupe tous les soirs.

Quand on y regarde bien, nous rappelle sans relâche l’inquiétant inspecteur principal Richard Lukastik, la vie n’est que le résultat d’une suite de circonstances extravagantes. Autant la considérer avec un maximum d’objectivité. Le délire s’invitera bien tout seul.

Carnets Noirs, 2011.

Roger SIMON – Le clown blanc

Le clown blancLe hasard fait parfois bien les choses. Ainsi, l’auteur de ces lignes a-t-il découvert « Le clown blanc » traînant dans un hall d’immeuble. De prime abord, rien de bien affolant. Titre neutre, auteur inconnu, couverture quelconque. Et… le coup de foudre. Une merveille de polar. Rythme, sens de l’observation, vision du monde acérée, humour cinglant, personnages inoubliables, tout y était. Il est des moments de lecture, des moments de grâce serait-on tenté d’écrire, qui justifient un bon paquet de romans indigents ou convenus.

Hollywood, 1986. Sacrifiant à une convention bien établie parmi la classe moyenne américaine, le détective Moses Wine entame une psychanalyse. Il a le profil-type du dépressif : père divorcé de deux grands adolescents, il vient de perdre son boulot de directeur de la sécurité dans une compagnie d’ordinateurs et vit assez mal la mort de son propre père, ancien avocat d’affaires en vue à New York que, en bon rejeton des sixties, il s’est toujours appliqué à décevoir. Figure archétypale du mâle dominant américain, Wine est partagé entre angoisse et culpabilité : est-il opportun d’ouvrir une agence de détective privé alors que tout devrait l’inciter à trouver un boulot plus respectable ? Son psy, le docteur Nathanson, s’applique à le renvoyer à ses questions en l’initiant à la Gestalt thérapie, laquelle consiste en simagrées plus ou moins signifiantes. Mais un jour, Nathanson évoque une de ses patientes, Emily Ptak. Celle-ci vient de perdre son mari, Mike Ptak, un comique télévisuel de seconde zone qui, détail troublant, vient de faire le saut de l’ange depuis le sommet de l’Albergo Picasso, un hôtel de luxe dont il occupait la suite au 15ème étage. Contrairement à ce qu’affirme la police, qui plaide pour la thèse du suicide, la veuve est persuadée qu’il s’agit d’un meurtre. Tout accuse l’ex-partenaire de Mike Ptak, l’émulsif Otis King, qui vient de mettre fin à leur duo d’amuseurs pour s’en aller tourner des films à Hollywood. Emily Ptak charge Moses Wine de l’enquête. La paie est bonne, il accepte.

Doté d’un culot à toute épreuve, Wine ne tarde pas à rentrer en contact avec les quelques personnes qui ont côtoyé le rigolo avant le grand plongeon. Il fait ainsi la connaissance d’une jolie jeune femme, Chantal Barrault, qui s’essaie à une carrière de comique dans le club situé en contrebas de l’hôtel, le Fun Zone. La perspective de se reconvertir dans l’enquête privée séduit la donzelle, d’autant que ses sketches n’intéressent absolument personne. Leurs investigations les conduiront à rencontrer une belle brochette d’artistes de télévision, de dealers et de psychanalystes qui rivalisent de dinguerie. Quelques-uns resteront sur le tapis. Le dénouement surprendra par son cynisme. Bienvenue à Los Angeles, la ville du cauchemar climatisé.

A priori, rien ne distingue « Le clown blanc » d’une tripotée d’autres thrillers mettant en scène un détective privé – on songe à Chandler, Hammett ou Ross Mac Donald. Mais Roger Simon possède un ton, une ironie, une finesse d’observation qui emportent tout sur leur passage. On écarquille les yeux, on réfléchit, on encaisse des coups, on se marre franchement avec Moses Wine, croisement de Dick Tracy et de Woody Allen.

En un mot, Simon maîtrise quelque chose de suffisamment rare dans le monde du roman noir pour être souligné : un style. Qu’on en juge : « Le projet de la psychothérapie est le lavage de cerveaux de gens, dans le but de leur faire accepter la société telle qu’elle est, et de les adapter à ses disfonctionnements, de telle manière qu’ils s’y sentent à l’aise et ne désirent plus y changer quoi que ce soit. » « Un type trapu à la tête rasée et donc le corps truité semblait bâti de couches sédimentaires alternées de muscle et de graisse, s’est matérialisé instantanément de derrière un pilier. Un crucifix dansait à son cou et son haleine exhalait une faible senteur d’ail, ce qui lui conférait, en dépit de son obligatoire vareuse « Période Bleue », l’allure d’un homme évadé de la photo de groupe de quelque championnat de lutte gréco-romaine. » « Vous avez déjà parlé avec un ado moyen d’aujourd’hui ? Ils ne savent même pas s’ils sont mâles, ou femelles, ou kangourous. » Roger Simon, ou la métaphore au karcher.    

On aura compris que sous ses airs de polar, « Le clown blanc » constitue un impitoyable réquisitoire contre l’Amérique des yuppies, société hédoniste, immergée dans le culte du moi et de la performance. Il cible en priorité ses adjuvants les plus caricaturaux, les psys et les comiques, aspirines de l’homme moderne : le psy calme les angoisses, le comique fait diversion. Los Angeles, cité clinquante et repue, crève de saturation : trop d’argent facile, de cocaïne, d’ego. La célébrité ? Une drogue comme une autre, qui enferme l’artiste dans une logique de performance absolument écrasante. La séance chez le psy ? Une sorte de cérémonie païenne, oasis de sérénité passagère lourdement facturée. Le gala de bienfaisance ? La meilleure façon de gérer une culpabilité taraudante.

Moses Wine est l’Américain générique des années 80. Parti de très haut sur l’échelle de l’ambition existentielle comme bon nombre de hippies, il a dégringolé les échelons un à un, au fil de ses désillusions. Aujourd’hui, on le qualifierait de bobo : s’il conduit une BMW de bonne cylindrée, c’est avec un joint entre les doigts. Pas question de sacrifier une miette de plaisir, ni de laisser aux jeunes générations le monopole de la coolitude. En bon libéral-libertaire, Moses Wine excipe de son passé de révolutionnaire pour justifier tous ses renoncements. Les grands rêves pacifistes ont cédé la place à une société dorée sur tranche, mais où la compétition s’annonce impitoyable. Reste la culpabilité, et un persistant sentiment de vide. En se penchant un peu, on voit déjà pointer le bout du nez des jeunes traders en costume Armani, amateurs de nourriture macrobiotique, de vins fins et de coke. La suite logique, ce sera « American psycho » du génial Bret Easton Ellis.

Tous les personnages valent le détour, tant ils envahissent le récit de leur énergie et de leur esprit mordant. Moses Wine mêle un sens de l’autodérision typiquement juif à une sagacité psychologique d’une grande acuité, de celle qui permet de jauger les hommes en un seul regard. Ses démêlés hilarants avec ses deux ados de fils le replacent devant ses propres contradictions, entre volonté d’en imposer et crainte de vieillir. Chantal Barrault n’est pas en reste, jeune trentenaire en quête d’elle-même, capable aussi bien de pondre une thèse sur Freud que de cuisiner de bons petits plats, de changer la roue d’un camion ou de conduire une filature avec l’aplomb d’un détective chevronné. Mais le pompon revient à Otis King, le jeune comique qui monte et dont Mike Ptak n’était que le simple faire-valoir. Avec un sens prodigieux sens du détail, Simon campe une sorte d’Eddie Murphy perfusé au sexe et à la cocaïne, capable de balancer dix vannes de cul à la seconde puis de susciter l’attendrissement des demoiselles. Irresponsable jusqu’au délire, il n’est qu’égotisme pré-pubère et besoin éperdu de reconnaissance. A-t-il des circonstances atténuantes ? Ecoutons son manager : « La propre mère d’Otis était une pute, morte d’overdose quand il avait quatre ans. Son père s’est envoyé une peine de dix à vingt ans à Riker’s Island, pour avoir poignardé un type dans le dos. Otis était lui-même à la rue dès ses neuf ans. A onze, il écopait de sa première condamnation pour vol, et il a passé ses années douze à quinze en maison de correction. S’il n’avait pas été capable de faire marrer les gens, il y a de fortes chances pour que ce soit presque toute sa vie qu’il aurait passée en prison. Parce que ç’aurait été sa seule façon de survivre. Sa seule chance de manger, parce que ce bâtard ne sait pas lire, pas même épeler. Il aurait du mal à compter jusqu’à vingt. Il n’est en rien différent de ces trous du cul qui passent leur vie dans la rue à se repeindre l’intérieur des artères au blanc de Chine, parce que c’est la seule façon de passer la journée sans s’entretuer. Et si vous croyez que c’est les gens de mon monde qui viennent foutre leur merde dans le vôtre, c’est que vous êtes frappé. C’est exactement le contraire qui se passe ! » Sans coup férir, Roger Simon annonce l’émergence d’une nouvelle culture urbaine, celle du ghetto avec ses tags, ses dealers-hommes d’affaires et ses rappeurs armés comme des porte-avions.

Le personnage le plus pathétique en définitive, c’est bien celui qu’on ne verra jamais mais dont la présence en creux irrigue le roman d’une atmosphère douce-amère. Qui était vraiment ce Mike Ptak dont la mort semble laisser tout le monde indifférent ? Un drogué ordinaire ? Un maître-chanteur ? Simple second rôle voué à la gloire d’Otis King, il n’était doté d’aucun talent particulier et n’avait pas pour destinée de laisser la moindre trace dans l’histoire du show business – clown blanc sacrifié sur l’autel des vanités. Ce n’était pas un saint, mais ce n’était certainement pas un salaud intégral. Il se peut même que sa seule tentative pour regarder ailleurs qu’au fond de son nombril lui ait coûté la vie. Constat implacable : l’Amérique est une jolie piscine où croisent des requins dopés à l’autosatisfaction. Malheur à celui qui baissera la garde…

Il ne fait aucun doute que « Le clown blanc » se situe dans une veine réaliste. Le style est rapide, le vocabulaire cru, les descriptions sans complaisance – la question raciale est omniprésente. Néanmoins, on y apprend des choses qui peuvent se révéler utiles comme la confection du speedball – deux doses de neige, trois doses de bourrin –, la gestion d’une vedette sur-vitaminée ou la manière la plus efficace d’échapper à un tueur à gages dans une arrière-cour du Bronx. Oubliez les détectives suédois qui mettent trois cent pages à faire une déduction qu’un enfant de cinq ans a faite en trois minutes : le récit est précis, percutant, sans temps mort. On songe à ces séries américaines gonflées à l’adrénaline, les Oz, Sopranos ou Breaking Bad. Action, tension, humour : un cocktail détonant, qui vous parcourt l’échine comme un rail de blanche. Et, à la fin, une vérité, provisoire comme toutes les vérités. 

Bien plus qu’un grand polar, « Le clown blanc » constitue une formidable, une grandiose, une exceptionnelle plongée dans l’esprit de l’Amérique.

Rivages, 1989.

Marin LEDUN – Les visages écrasés

Les visages écrasésDans l’immense galaxie du polar, l’œil averti distingue les romans à énigme, les romans coup-de-poing, les romans historiques et les romans à suspense. Avec « Les visages écrasés », Marin Ledun inaugure un polar d’un genre nouveau : le thriller étouffoir, qui vous saisit à la gorge et ne vous lâche plus jusqu’à la dernière page. On le recommande vivement à un très large public, sauf aux quelques-uns qui souffrent de harcèlement au travail. A ceux-là, réitérons l’avertissement de Dante : « Toi qui entres ici, abandonne toute espérance. »

L’action se situe dans un centre d’appels de la banlieue de Valence, dans la Drôme. Une de ces plateformes de réception téléphonique comme il en existe des milliers en France – une suite d’alvéoles où les téléopérateurs réceptionnent à longueur de journée les appels de clients mécontents et en profitent pour tenter de leur vendre de nouveaux abonnements.

Nous nous retrouvons en présence de l’un d’eux, ou du moins de ce qu’il en reste : Vincent Fournier, la petite cinquantaine, ancien cadre supérieur dans les télécoms rétrogradé au rang de téléconseiller suite à une restructuration. Travail répétitif, cadence infernale, salaire misérable, brimades de ses supérieurs hiérarchiques. Horizon professionnel réduit à néant. Psychisme pulvérisé. Dépression chronique. Une tentative de suicide. Une tentative de meurtre sur la personne de sa superviseuse.

Face à lui, le docteur Carole Matthieu, médecin du travail rattachée à cette entreprise. Elle suit Vincent Fournier depuis plusieurs années. Elle sait qu’il ne s’en sortira pas. Que sa vie s’est écroulée, morceau par morceau. Et que le reste de sa vie sera plus qu’une longue souffrance. Pour le docteur Matthieu, il n’y a qu’une seule solution : une injection de tranquillisant suivie d’une balle de Beretta 92 en pleine tête. Pas un meurtre : un acte médical. Un pur élan de compassion. Ce geste de miséricorde enfin posé, elle peut rentrer chez elle pour une nouvelle nuit d’insomnie.

Carole Matthieu sait qu’elle n’échappera pas à la police. Que tôt ou tard l’enquête remontera jusqu’à elle. Mais elle veut tenir encore quelques jours, le temps de terminer son travail. Elle veut raconter l’autre Histoire. Non pas l’histoire officielle, qui déplorera la mort tragique d’un employé en proie à des problèmes personnels. Ce qui l’intéresse, c’est de faire éclater au grand jour l’horreur que lui inspire un système basé sur l’exploitation outrancière de l’individu et la négation de toute dignité humaine. Vincent Fournier n’est pas un cas isolé : il représente l’aboutissement d’une logique de destruction de l’individu par l’entreprise.

Pendant qu’elle reconstitue ses dossiers en secret, une incommensurable souffrance vient échouer par vagues successives dans son cabinet. Elle les voit tous défiler, ceux pour qui elle se bat depuis des années. Le téléconseiller Hervé Sartis, deux tentatives de suicide. Christine Pastres, la superviseuse détestée de Vincent Fournier, sous anxiolytiques. Le vigile Patrick Soulier, choc post-traumatique suite à trois agressions en six mois, dépressif et alcoolique. Salima Yacoubi, la femme de ménage du site, harcèlement moral et tentative de viol. Le docteur Carole Matthieu tient le coup comme elle peut, entre amphétamines et antidépresseurs. Elle s’est juré d’aller au bout de sa mission, dénoncer la logique du chiffre et de l’humiliation. Elle n’hésite pas à affronter le directeur du site, Vuillemenot. Un directeur général pas pire qu’un autre, pourtant. Ce n’est pas qu’il soit indifférent au malheur qui a frappé Vincent Fournier : il n’y a pas de place dans son agenda pour une minute d’affliction. Quant aux syndicalistes de la boîte, ils se réfugient derrière leur mandat pour mieux protester en silence. Tous complices. Tous emportés par ce vaste processus de fabrication de valeur ajoutée, un œil sur le chronomètre et un autre sur l’emprunt immobilier à rembourser.

Carole Matthieu a les preuves. Les rapports de consultation. Les ordonnances. Les préconisations thérapeutiques, jamais suivies d’effets. Elle va tout dévoiler. Les suicides ne sont pas le fait de pauvres types confrontés à des problèmes personnels, comme l’insinue la direction. Non, les suicides constituent l’aboutissement logique d’un système qui fait passer l’impératif de rentabilité à court terme avant toute autre considération. Elle n’a besoin que de quelques jours pour reconstituer l’écheveau des conflits, souffrances et agressions qui ont émaillé la vie de l’entreprise ces dernières années et provoqué le dépérissement de dizaines d’employés. Encore faut-il que la police, en particulier le dangereusement séduisant lieutenant Richard Revel, lui en laisse le temps. La course poursuite est engagée. Valse au bord de l’abîme.

On ne rigole pas avec Marin Ledun, et la question est posée sans précaution oratoire : la vie a-t-elle encore la moindre signification lorsqu’elle se résume à un travail dépourvu de toute forme de reconnaissance ? En filigrane, « Les visages écrasés » constitue un impitoyable réquisitoire contre un système économique qui a élevé le productivisme au rang d’impératif catégorique. Un système barbare – car c’est bien aux effets d’une nouvelle barbarie que nous assistons. Comme toutes les barbaries, le capitalisme se pare d’atours scientifiques afin de légitimer sa toute-puissance. C’est le règne de l’objectif. Objectif du téléopérateur : vendre un maximum d’abonnements, trois minutes par communication, pas une seconde de plus. Objectif du superviseur : maintenir un niveau élevé de performance, quitte à sermonner, fliquer et humilier ses subordonnés. Objectif du top management : faire tourner le centre d’appels, générer un maximum de profits. Objectif de la maison-mère, tout là-haut dans les limbes : dégager la plus grande marge bénéficiaire possible pour les actionnaires.

A la base, l’employé n’est rien. Un maillon d’une chaîne de production, insatisfaisant par définition et jetable à volonté. Pour s’en débarrasser, rien de plus simple : il suffit de relever le niveau de ses objectifs, de le muter dans un autre service sans aucune explication, de lui assigner de nouvelles tâches à intervalles de plus en plus rapprochés. Tout être humain normalement constitué ne peut résister à un déracinement aussi systématique. En perdant ses repères, il est condamné à l’implosion. Marin Ledun démonte avec sang-froid la mécanique de la violence au travail : une violence diffuse faite de politesse glacée, de consignes débilitantes envoyées par mail et de recommandations tatillonnes et aliénantes. On n’interdit pas, on incite fortement. On ne punit pas, on fait un point. On ne vire pas, on procède à un plan de sauvegarde de l’emploi. Langage scientifique et déshumanisé qui dissimule une réalité autrement plus tragique : la destruction de l’homme sur l’autel de la rentabilité immédiate. Tel Charlot dans son usine, le télévendeur doit s’adapter à la consigne : trois minutes par communication, et surtout garder le sourire. De cette somme d’injonctions contradictoires – soyez humain à distance – se dégage une souffrance indicible. Le pire, c’est que l’employé ne peut s’en prendre qu’à lui-même : il a signé un contrat, il a donné son accord. Victime consentante, il n’a d’autre choix que de se dissoudre dans la structure de l’entreprise pour la bonne raison qu’il ne trouve plus en lui la force de se révolter. Dans un passage remarquable de lucidité, Marin Ledun dresse le constat de cette défaite : « La souffrance naît de la disparition progressive de tous ces minuscules espaces de liberté nécessaires et vitaux sur lesquels le top management rogne pour accroître les marges de productivité : la minute de pause en moins, les réponses à formuler au client chronométrées à la seconde – pas une de plus –, la pause cigarette réduite de moitié, le téléphone directement branché sur celui du supérieur, le script standardisé au mot près à servir à chaque client ou le sourire programmé. » L’employé n’a d’autre échappatoire que de retourner sa violence contre lui-même. Stress, alcoolisme, dépression, burn out, suicide. Simple question de temps. Usure progressive, rien de plus.

Il n’est pas anodin que l’action prenne place dans une plateforme de réception d’appels – et c’est l’une des nombreuses lignes de force de ce roman au lyrisme de banquise. Symbole de l’atomisation de la société, perversion ultime d’une technologie qui réduit la communication à une simple procédure, la plateforme d’appels éclaire d’une lumière crue la condition de l’homme moderne : prisonnier d’une alvéole, coupé de ses semblables, le téléconseiller répète à longueur de journée un discours pseudo empathique dans le seul but de vendre un soi-disant service, le tout sous la surveillance d’un superviseur chargé de maintenir son rendement à un taux élevé – en fait, de l’épuiser à la tâche. Des passerelles pourraient être jetées entre les interlocuteurs, de l’humanité pourrait naître de ces échanges. L’impératif des trois minutes – et pas une seconde de plus – balaie ces possibles pour rédimer le télévendeur à un chiffre, son indice de rentabilité. Enfermé dans sa consigne, le travailleur doit s’évertuer à atteindre l’épanouissement professionnel, donc personnel. Le centre d’appels comme épitomé de la civilisation occidentale.

Au bout du compte, la question essentielle que pose « Les visages écrasés » est celui du sens de la valeur travail : dégager de la plus-value pour une entreprise suffit-il à justifier une existence ? L’homme n’existe-t-il qu’en terme d’employabilité ? Les personnages de Marin Ledun répondent comme ils le peuvent à cette question, tels des rats pédalant dans la roue d’une cage, logiques et obstinés. C’est bien ce qui les rend si effrayants et, hélas, si familiers. De voir cette horreur si cliniquement exposée, on est saisi de vertige : et si c’était moi ? Et si moi aussi, je participais de cet immense jeu de dupes, de cette entreprise globale qui ne vise qu’à pressurer les individus comme des citrons pour en extraire jusqu’à l’ultime goutte de force vive ? Et si de moi ne subsistait en définitive qu’un lambeau de peau séchée ?

La question renvoie de façon inexorable aux thématiques totalitaires, si magistralement formulées par Hannah Arendt. Comme dans le communisme stalinien ou le nazisme, l’individu capitaliste se résume à une seule dimension, sa dimension utilitaire. Il n’est qu’un élément parmi d’autres, inséré dans un système qui le dépasse infiniment – l’empire de la création de richesse – et le justifie. Car comme dans le communisme ou le nazisme, l’individu n’a de valeur qu’en fonction de son utilité dans la perpétuation du système. Et comme dans le communisme ou le nazisme, les instances de régulation procèdent à l’élimination systématique des individus qui ne répondent plus à l’impératif de conformité – c’est la mise au rebut des éléments inaptes à remplir leurs objectifs. A la différence de ses épouvantables prédécesseurs toutefois, l’autorité suprême ne procède pas d’un chef ou d’un parti, mais d’un bilan comptable. La méthode est à peine plus douce : il s’agit simplement de persuader le travailleur qu’il n’a plus sa place dans la chaîne de production. Il ne lui reste plus qu’à se résigner – s’adapter ou périr. La question de la justice ou de l’injustice de telle ou telle décision s’efface derrière la nécessité scientifique : autrefois neutralisation des éléments contre-révolutionnaires ou élimination des individus biologiquement nuisibles, aujourd’hui renouvellement nécessaire des effectifs.

Plus insidieux encore, et c’est bien là qu’on touche au caractère totalitaire de l’entreprise capitaliste, l’homme de peine intègre peu à peu l’idée qu’il ne sera jamais suffisamment digne d’adhérer au système. Il ne sera jamais suffisamment motivé, convaincant, énergique, enthousiaste, en un mot il ne sera jamais assez rentable pour atteindre les objectifs assignés par sa hiérarchie. Qui elle-même ne sera jamais assez performante pour faire progresser le chiffre d’affaires de l’entreprise. Qui ne sera lui-même jamais à la hauteur des ambitions du conglomérat qui chapeaute la boîte. Employé, contremaître, cadre supérieur, directeur d’entreprise, potentiellement tous indignes. A chacun de prouver son innocence et sa docilité en atteignant le seuil de rentabilité qui l’autorisera à poursuivre son parcours au sein de la communauté. On n’a jamais fait mieux que la culpabilité pour tenir les hommes en laisse.

On voit ainsi que le néo-taylorisme mis en œuvre au sein de la plateforme d’appels, comme dans bien d’autres entreprises dans le monde, n’a pas pour seule conséquence de vider les êtres humains de leur chair : il tend aussi à assujettir leur esprit, à l’aliéner à un chiffre, un indice, un pourcentage, consécration de théories managériales aussi péremptoires qu’invérifiables. Historicisme marxiste, biologisme nazi, productivisme occidental : même logique de négation de l’individu au profit d’une Instance soi-disant supérieure. L’ultralibéralisme, ou quand la théorie rejoint la fantasmagorie. Le nettoyage par l’Idée, n’aurait pas manqué de ricaner Louis-Ferdinand Céline.

En état de choc, on suit la dérive du docteur Matthieu dans sa quête de vérité – une vérité minuscule, et d’autant plus précieuse qu’elle menace d’ouvrir grand les fenêtres sur ce cloaque. Au fil des pages, tandis que Carole Matthieu s’enferme dans sa logique mortifère, une question ne cesse de tarauder le lecteur : comment en sommes-nous arrivés là ? Comment pouvons-nous accepter aussi servilement les consignes ? Comment est-il possible d’endurer autant de brimades, de remises en cause, d’humiliations ? Comment aboutissons-nous à ce sentiment de claustration, à cette rumination épuisante autour de cas cliniques, à cette litanie sans fin de marques de médicaments ? La réponse est dans le roman, jamais énoncée, infiniment subtile : les personnages doivent suivre la procédure. Tel Joseph K en son château, les « visages écrasés » s’accrochent à une logique, une explication, un sursaut de rationalité face aux ordres et contrordres qu’une volonté capricieuse jette régulièrement dans leurs jambes. Plus que jamais, Kafka fait figure de visionnaire : l’homme occidental s’épuisera dans ses procédures. Ce que le génial Praguois n’avait toutefois pas prévu, et que Ledun exprime avec finesse, c’est que ces procédures allaient suivre un cours de plus en plus tortueux, imprévisible, absurde. Egarer pour mieux fidéliser : c’est à ce prix qu’on s’achète des employés modèles. L’entreprise du 21ème siècle, c’est l’union du château et de l’open space.

On sort pareillement sonné du roman de Marin Ledun. Pris aux tripes. Un peu nauséeux aussi. On n’a pas beaucoup vu la lueur du jour. On respire à grandes goulées. Et, paradoxalement, la rage qui innerve chaque page de ce livre a un effet thérapeutique. On se sent habité d’une conviction nouvelle. Non, ils ne me passeront pas dessus. Non, je ne m’abaisserai pas à faire n’importe quoi pour conserver un boulot que je méprise. Non, la machine à faire des chiffres n’a pas toujours raison. L’Homme n’est pas à vendre. Il reste cet être de chair et de déraison suffisamment fou pour refuser la loi des grands nombres et la fatalité des règles managériales.

Suffisamment rêveur aussi pour se dire, au milieu des ténèbres : ma vie m’appartient. Et il relève la tête vers la lumière. Qu’on se le dise : nul n’écrasera son visage.

Le Seuil, 2011.

Patrick SÜSKIND – Le Parfum

Le ParfumAvouons-le sans honte, nous sommes tous un peu jaloux de celui ou celle qui n’a jamais lu « Le Parfum ». Car un grand moment de bonheur l’attend, un de ces bonheurs de lecture qu’on n’éprouve que trois ou quatre fois dans une vie. Les qualificatifs se bousculent : passionnant, stupéfiant, inoubliable, parfait. En vérité, rares sont les livres qui atteignent un équilibre aussi miraculeux entre narration et réflexion, divertissement et questionnement. Ce roman abolit les genres, à la fois brillant récit littéraire, chronique historique et thriller haletant. On rit, on pleure, on s’indigne, on tourne les pages. Ne jamais commencer « Le Parfum » à dix heures du soir : c’est la nuit blanche assurée.

Reconnaissons-le aussi : avec une idée aussi géniale, l’auteur était certain d’écrire un bon livre. Pour ceux qui l’ignorent encore, « Le Parfum » raconte l’histoire terrible et fascinante de Jean-Baptiste Grenouille, né à Paris le 17 juillet 1738. Cet être disgracieux offre la particularité de ne posséder aucune odeur. Quant à son odorat, en revanche, il est surdéveloppé. Ce don du ciel sera sa chance, il sera également à l’origine de sa chute. En tout état de cause, il lui sera d’un grand secours pour échapper au sort misérable qui lui est réservé.

Qu’on en juge : dès sa naissance, il est rejeté par sa garce de mère, une poissonnière qui l’enfante derrière son étal et l’abandonne au milieu des écailles et des carcasses puantes. Le vagissement que poussera le nouveau-né lui sauvera la vie, et condamnera dans le même élan la bougresse aussitôt arrêtée, condamnée à mort et pendue en place de Grève. Comme souvent à l’époque, l’orphelin est recueilli par une institution religieuse. Le supérieur du monastère, le brave père Terrier, le confie à une nourrice, Jeanne Bussie, qui le lui restitue aussitôt. A l’évidence, elle a affaire à une créature diabolique : si l’appétit du petit monstre est insatiable, son odeur est inexistante, ce qui constitue selon elle la marque d’une prédestination maléfique. Le père Terrier, lui-même incommodé par le regard fixe et inexpressif du nourrisson, ne voit d’autre issue que de le confier à une seconde nourrice, madame Gaillard, dont l’insensibilité absolue s’accordera avec l’impression de froid et de vide qui émane de cette inquiétante créature. N’étant pourvue d’aucun odorat et de guère plus de cœur, madame Gaillard élèvera le bambin à la dure, comme ses autres pensionnaires, sans percevoir de prime abord la singularité du petit Jean-Baptiste.

A moitié idiot, extraordinairement laid et tout à fait indifférent au monde qui l’entoure, Grenouille va pourtant révéler un don tout à fait extraordinaire : à l’instar d’un animal, il possède un odorat surdéveloppé, au point de pouvoir prédire l’arrivée d’un visiteur ou de retrouver un objet perdu rien qu’à son odeur. Avant même de connaître les mots, il identifie les fragrances, qu’il stocke dans sa prodigieuse mémoire olfactive. Peu à peu incommodée par ce don de double-vue, madame Gaillard préfère se débarrasser de l’enfant, qu’elle confie à un artisan tanneur, maître Grimal. L’homme, rustre et sans scrupules, l’exploite sans vergogne. C’est que le môme abat de la besogne, lui qui n’est même pas rebuté par la puanteur qui s’élève des peaux. Aucun mystère dans cette apparente indifférence aux miasmes : pour Jean-Baptiste Grenouille, toutes les odeurs sont dignes d’intérêt, y compris les pires remugles. Son rêve secret, c’est de connaître tout l’univers des odeurs. Il veut se l’approprier, puisque c’est la seule richesse qu’il puisse avoir en propre. Sa conscience, si l’on peut appeler ainsi la somme de complots et de manœuvres qu’il échafaude jour après jour pour survivre, lui souffle que cette arme lui permettra d’échapper à sa condition subalterne.

Poursuivant un plan mûrement réfléchi, le jeune garçon se débrouille pour se faire embaucher comme apprenti par Giuseppe Baldini, un vieux parfumeur dont la boutique a connu des jours meilleurs. A la stupéfaction de l’honorable artisan, le gnome difforme et boiteux se révèle être un extraordinaire créateur de parfum. Rien qu’en se fiant à son odorat, il peut copier n’importe quelle essence, l’améliorer en quelques manipulations, voire en inventer d’autres plus capiteuses encore. Conscient de l’immense fortune qui lui tend les bras, Baldini rachète le gamin à Grimal et le met aussitôt au travail. Grâce à son nez, Grenouille crée aussitôt les parfums les plus étonnants. Mais cela importe peu : il a désormais un objectif bien plus grand, infiniment plus ambitieux. Un rêve fou, qu’il entretient depuis sa plus tendre enfance et qui lui est apparu clairement un soir d’été. Ce soir où il a croisé, au hasard d’une rue, l’odeur très singulière d’une jeune fille rousse…

Il faudrait relire dix fois, vingt fois ce roman pour en exprimer tout l’arôme, tant les images, les sensations et les idées jaillissent à chaque page. On reste stupéfait par le talent de l’auteur à susciter les senteurs de ce Paris du XVIIIème siècle, un lieu et un temps où, ainsi qu’il le précise d’emblée, tout puait. On ne compte plus les passages où fourmillent ces odeurs âcres ou douces-amères, sueur, urine, haleine, fruits blets, cadavres en décomposition, pestilence des rues où fermentent les émanations corporelles. Quelle jouissance, par contraste, que les fragrances des bouquets, l’ivresse des flacons, l’onctuosité des graisses où macèrent les fleurs nécessaires à la préparation des onguents les plus exquis ! C’est un festival : tel un promeneur, on passe de la suffocation d’une bauge à la splendeur odorante d’une chevelure de femme, de la tourbe des bas-fonds à l’azur des essences florales. On est tour à tour horrifié, interpelé, grisé par les mille et une nuances olfactives qui se succèdent à vive allure.

Cette virtuosité n’est en rien gratuite, et on touche là au cœur de l’œuvre, à son exceptionnelle profondeur : l’auteur englobe dans un même nuage de senteurs l’abîme de la condition humaine et la futilité des subterfuges qui lui permettent de s’en distraire. Dans cette fable cruelle en effet, ni les parfums ni ceux qui les portent ne sont innocents. Comme l’animal qu’il demeure envers et contre tout, l’homme pue, et cette puanteur n’est pas seulement l’empreinte de son corps, elle constitue bien plus fondamentalement la substance même de son âme. On cherche en vain un personnage doué de bonté dans ce récit. Sans parler de Grenouille, un être fourbe incapable du moindre sentiment humain, on ne croise au fil du récit que mégères dépourvues de cœur et commerçants qui l’ont remplacé par un portefeuille. Bêtise, mensonge, vanité, avarice et goût du lucre sont les seules passions capables de motiver les personnages. La nourrice abandonne l’enfant qui lui inspire une terreur superstitieuse, l’abbé se défait d’un colis encombrant, l’artisan écrase son apprenti sous le labeur. Si Baldini soigne Grenouille lorsque celui-ci tombe gravement malade, c’est dans le seul but de lui soutirer de nouvelles compositions de parfum qui accroîtront encore son indécente fortune. La seule valeur incarnée dans ce texte à la fois drôle et dérangeant est l’Egoïsme. L’homme, et Grenouille en tout premier, est un mammifère égoïste, uniquement préoccupé de son bien-être immédiat. Aucune place pour l’amour, la générosité, la bonté ou l’altruisme dans cet univers de prédateurs : « Le Parfum » nous invite au théâtre de la cruauté, dans lequel les protagonistes se présentent sous les atours grotesques des figures de la Commedia dell’arte, Polichinelle, Scaramouche ou Pantalon. C’est l’avidité qui guide les pas des personnages ; c’est l’avidité aussi qui causera leur perte. Comme par l’effet d’une justice immanente, tous ceux qui croiseront la route de Jean-Baptiste Grenouille le paieront de leur vie. Non qu’il le recherche – Grenouille n’a que mépris et indifférence pour les autres – mais parce que leur monstrueux, leur consubstantiel égoïsme les condamne à l’avance. Ainsi la maison de Giuseppe Badini, qui s’effondre sous le poids de sa cupidité et des richesses accumulées. Les seuls personnages positifs, en définitive, sont les jeunes filles qui obsèdent Grenouille. Elles offrent l’image de la douceur et de la pureté – sans doute parce que leur visage n’a pas encore eu le temps de se racornir en grimace.

Et pourtant, il ne serait pas de vie sociale possible sans une part de comédie, de feinte, de dissimulation : c’est ici qu’intervient le parfum, ce paravent immatériel, cette grâce divine qui rend son attrait aux êtres les plus veules. Comment imaginer que quelques gouttes de liquide odorant suffisent à transformer un vieillard fleurant l’égout en prince des élégances ? Par quel miracle une femme bouffie de suffisance se métamorphose-t-elle en petite chose adorable et délicate ? Le miracle, il se cache dans les fleurs, cette part infime de la création qui dote le monde de beauté et, plus essentiel encore, de délectables effluves. Ce n’est pas le moindre paradoxe qu’il faille cueillir ces trésors, les broyer, les réduire en une bouillie informe, pour en extraire des fragrances subtiles et chatoyantes. L’homme n’a-t-il donc d’autre alternative que de détruire la beauté la plus éphémère pour se hisser à la hauteur de son Créateur ? Pour un Grenouille, qui n’a ni cœur ni odeur, la question ne fait même pas débat. Non seulement il doit procéder à cette atroce moisson, mais il ne voit aucune autre façon d’assouvir sa vengeance. Lui, le réprouvé, le boiteux, le difforme rejeté partout et par tous, s’est juré de gagner l’estime de ses contemporains, fût-ce par la ruse, le mensonge et le crime. A-t-il vraiment le choix ? Un homme sans odeur, c’est un homme qu’on ne peut pas sentir : l’expression s’applique littéralement à cet être trop lucide pour succomber à l’illusion de l’amour. Le parfum est sa réponse, sa parade à ce monde hypocrite, bigot, pourri de l’intérieur, ainsi que l’illustre la scène d’anthologie qui clôture le roman. Cela le sauvera-t-il pour autant de son néant intérieur ?

En fin de compte, « Le Parfum » est l’une des plus extraordinaire fables jamais écrites sur l’altérité et la différence. Qui est cet autre qui n’est pas moi ? Mon semblable, mon frère ? Jamais de la vie. Je ne peux m’identifier à cette gargouille au pied bot, ce malfaisant au regard fuyant, aux éloges calculés et aux dérobades imprévisibles. Quelles que soient les circonstances, Jean-Baptiste Grenouille arrive à point nommé pour endosser toutes les disgrâces de l’univers, nous exonérant au passage de nos propres laideurs. Il est coupable puisqu’il est seul et sans défense. Par ce saisissant raccourci, les protagonistes du roman de Süskind s’achètent une bonne conscience à moindre frais. Ils s’aspergent de parfum, se mirent dans la glace et n’aperçoivent que beauté et harmonie. L’illusion sur soi-même est la vérité la mieux partagée des hommes : voilà ce que nous rappelle le fourbe Jean-Baptiste Grenouille, qui porte sa laideur avec lui comme une malédiction. Et si c’était lui, notre plus fidèle miroir ? « Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau » : sûr que Jean-Baptiste Grenouille aurait pu faire sien l’aphorisme de Paul Valéry.

Pour nous divertir avec tant de noirceur, il fallait un écrivain d’exception. Patrick Süskind est de ceux-là. D’emblée, on est saisi par le ton du roman, précis et enlevé. A peine a-t-on le temps de découvrir un Grenouille vagissant au milieu des carcasses de poissons qu’on le retrouve dans le panier d’une nourrice, puis dans les rues du faubourg Saint-Antoine errant en quête d’odeurs. Le voici apprenti tanneur, et déjà il extrait des essences dans l’extravagante boutique du parfumeur Baldini. A peine s’est-on familiarisé avec l’art des senteurs qu’il faut se hâter sur les pas du gnome, lequel a abandonné l’artisan pour partir sur les routes en direction du Midi. Süskind réussit l’alliage idéal entre roman d’aventure et fable philosophique. Risque-t-il de s’appesantir en descriptions techniques ? L’intrigue rebondit sur une savoureuse joute verbale. Un voile de nostalgie s’abat-il sur le vieux parfumeur ? La démonstration très personnelle de Grenouille le laisse pantois – et le lecteur avec lui. La langue de Süskind est prodigieuse d’élan et d’efficacité, faisant preuve d’un pouvoir de suggestion rarement égalé. Ce n’est pas tant l’éventail du vocabulaire utilisé qui étonne – et l’on sent que l’auteur s’est soigneusement documenté dans le domaine mystérieux des essences – que son déploiement échevelé, ludique et joyeux. L’érudition n’est jamais lourde, l’art du conteur jamais anecdotique. Süskind jongle avec les mots comme Grenouille avec les fioles de Baldini, c’est éblouissant et cocasse. L’histoire se tend comme un fil, on s’y attache, captivé, on ne peut plus le quitter. Quel est donc le but poursuivi par Grenouille, ce criminel qui n’aimait que les odeurs ? On referme l’ouvrage à regret, marqué à vie. Et on sait déjà que le destin de Jean-Baptiste Grenouille flottera pour toujours dans un coin de notre mémoire, à la manière d’un parfum entêtant.

Parler de chef-d’œuvre serait encore en-dessous de la vérité. Avec « Le Parfum », Patrick Süskind nous a tout simplement livré un classique de la littérature du 20ème siècle.

Fayard, 1986.

Edward BUNKER – La Bête contre les murs

La Bête contre les mursIl est un mythe dans l’univers du polar : l’écrivain taulard. Celui qui a vraiment vécu les aventures qu’il raconte dans ses bouquins. Pas d’intrigues invraisemblables, pas de chichis. Que du lourd. Aux Etats-Unis, ce mythe avait un nom : Edward Bunker. Gueule de pirate burinée par des années de gnons, de drogue et de taule, Bunker est l’écrivain qui a le mieux analysé la psychologie criminelle – avec James Ellroy, autre habitué des postes de police de Los Angeles dans sa jeunesse. A la différence près qu’Ellroy était juste un pauvre type à la dérive, un clodo bouffé par l’alcool et la came avant d’être sauvé par la littérature. Tandis qu’avec Bunker, on change de catégorie. On se retrouve en présence du vrai dur : trafic de drogue, vols à main armée, et une kyrielles d’années sous les verrous au milieu d’hommes tout aussi enragés que lui. Il était encore en pension à San Quentin lorsqu’est sorti en 1973 son premier opus, « Aucune bête aussi féroce », récit époustouflant de ses prouesses de gangster. Avec ce deuxième roman publié en 1977, il nous entraîne encore plus loin dans la nuit – celle du mitard. Nul mieux que Bunker n’a décrit avec une telle force l’Autre Côté, l’Ombre, l’Envers du Décor où le moindre faux pas se paie cash. Bienvenue en enfer.

« La Bête contre les murs » raconte l’amitié de deux hommes que tout aurait dû séparer, hormis les murs d’enceinte d’un pénitencier. Ronald Decker, 25 ans, est issu d’une bonne famille californienne. C’est le goût de la vie facile qui l’a amené à devenir un important dealer. Comme il est en récidive, il écope de deux ans à San Quentin – la pire prison des Etats-Unis, quatre mille fauves prêts à s’entre-tuer au moindre prétexte. On ne relève plus les règlements de comptes à coups de couteau : il y a autant d’homicides à San Quentin que dans toutes les autres prisons des States réunies. Circonstance aggravante, Decker est plutôt joli garçon. Ses chances d’échapper au viol sont donc minimes.

Earl Copen a 37 ans, dont la moitié passée derrière des barreaux. C’est sa troisième peine d’emprisonnement à San Quentin. Il est l’un des détenus les plus respectés du pénitencier, membre influent de la Fraternité aryenne – le principal gang de détenus blancs. Impressionné par le calme et l’intelligence du jeune Decker, Copen le prend sous son aile et lui enseigne la loi non-écrite du pénitencier. Et, du même coup, lui sauve la vie.

Car San Quentin constitue un monde à part, une société recluse et sauvage qui se résume aux pulsions les plus primitives : manger, dormir, rester en vie. Le cas échéant, voler et violer ce qui peut l’être. Pour avoir une chance d’en sortir intact, il faut apprendre, et vite. La première règle, fondamentale : les races ne se mélangent pas – jamais. Les gangs règnent en maître à San Quentin. Blancs et Chicanos ont conclu un pacte de non-agression, ils se respectent et s’associent ponctuellement pour commettre l’un ou l’autre mauvais coup. Les Noirs restent entre eux : les Blancs les maintiennent à l’écart, même dans la cour de la prison où chaque communauté veille sur son territoire. L’inconscient qui transgresse la règle raciale n’a aucune chance d’échapper au lynchage. La deuxième règle : ne faire confiance à personne. En corollaire, ne jamais accepter le moindre cadeau : c’est la meilleure façon de se retrouver coincé dans un cagibi, à servir d’exutoire sexuel à une cinquantaine de détenus rendus fous par le manque de femme. Et malheur à celui qui se fera attraper :  sa réputation sera faite, il ne pourra plus en changer. Troisième règle : ne pas chercher les ennuis – ils viendront tout seul. Corollaire : être toujours sur le qui-vive. Le danger déboule au moment où on s’y attend le moins.

Sous ses airs de dur, Earl Copen s’est assagi. Il est employé aux écritures dans les locaux administratifs et n’aime rien tant que la lecture d’un bon bouquin. Il consacre aussi quelques heures à l’exercice physique, jeu de paume et course à pied. Bien sûr, il ne répugne pas à dérober une boulette d’héroïne à un autre détenu, mais à condition que l’affaire soit montée dans les règles. Ce n’est jamais gagné : ses amis ont généralement plus de muscles que de jugeote. Raison de plus pour approfondir ses liens avec Ron, plus réfléchi et infiniment moins émulsif.

Sauf que Ron a une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Sa condamnation à deux ans de prison peut être révoquée à tout instant. Au moindre faux pas, il sera renvoyé devant un juge. Et là, il risquera entre dix ans et perpète. Et voilà que Buck Rowan, un détenu qui tient plus de l’animal que de l’être humain, s’est mis en tête de l’honorer de la plus biblique des façons. L’affront étant public, il doit être lavé sous peine de passer pour une fiotte. Mais si Ron se fait coincer par un gardien, c’est la perpète assurée. Earl Copen aura-t-il le temps d’intervenir pour désamorcer la fureur de son ami ?

Disparu en 2005, Edward Bunker était certainement un dur à cuire, mais c’était surtout un sacré conteur, et un des tout premiers auteurs de polar de sa génération. Sous sa plume, les moindres péripéties de la vie carcérale prennent une dimension épique. Le vol d’une boulette d’héroïne, la médiation d’Earl pour séparer deux Blancs prêts à en venir aux mains, les bobards servis aux gardes et aux officiers de la prison, chaque événement est parcouru d’une tension difficilement contenue. Les nerfs sont à vifs, on sent les protagonistes prêts à exploser à la moindre occasion. Même les dérobades crient vengeance. Aucun lyrisme dans sa peinture de mauvaises mœurs : son style est clinique, comme désenchanté. Earl Copen a tout connu dans la vie, et surtout le pire. Il n’a plus aucune illusion – et l’on devine qu’Edward Bunker a mis beaucoup de lui-même dans ce personnage de vieux taulard revenu de tout. Ses amis ne valent pas mieux. Tous sont issus d’un milieu modeste, voire misérable. La plupart ont connu les maisons de correction – un univers que Bunker décrira avec son brio habituel dans « La Bête au ventre », troisième volet de son autobiographie romancée. Ces hommes ont d’abord appris à cogner, puis à réfléchir. Ils savent aussi qu’à peine sortis de prison ils reprendront leur vie de malfrat parce qu’ils ne peuvent rien faire d’autre et que, de tout façon, la vie n’aurait aucune saveur sans l’adrénaline du deal de cocaïne ou du braquage. Ils sont conditionnés pour être des hors-la-loi. La rue est leur milieu naturel, la violence leur oxygène, la prédation leur mode de vie. Ils ne peuvent concevoir un monde juste. D’ailleurs, comment croire à la justice quand un riche n’a qu’à payer une caution pour se retrouver libre ? Eux sont nés du mauvais côté de la barrière du fric. Inévitablement, ils finiront du mauvais côté du mur, à l’Ombre. C’est la règle, ils l’acceptent.

Le cas de Ron est particulier. Il avait une chance de s’en sortir, il a même tâté de l’université. Mais la vie est un long escalier, et l’homme est guidé par « le désir de monter et la joie de descendre », ainsi que l’écrivait Verlaine – autre écrivain taulard. Ron n’a rien à voir avec ces paumés juste bons à pleurnicher sur leur sort et à se vanter d’exploits imaginaires. Il a été un véritable self-made-man, un entrepreneur – dans le trafic de drogue, certes, mais d’autres font carrière dans la justice ou la politique, ce qui n’est pas plus brillant. Il a accumulé une fortune considérable, il a été du bon côté du rêve américain avant de tomber et de tout perdre. Il n’est pas une de ces bêtes sauvages qui fourmillent à San Quentin. Pourtant, une seule année de régime carcéral suffira à le rendre aussi enragé que ses frères de captivité. « Animal factory », titre anglais de « La Bête contre les murs », délivre l’un des plus implacables réquisitoires contre le système pénitentiaire américain. Il dresse un constat sans appel : quiconque entre dans une prison de l’Oncle Sam aura juste envie de lui faire la peau à la sortie – s’il en sort. Et les autorités qui laissent perdurer cet état de fait sont aussi criminelles que ceux qu’elles sont censées mettre au pas. Edward Bunker parle en connaissance de cause : San Quentin est une machine à fabriquer de la haine.

Ne tournons pas autour du pot : « La Bête contre les murs » est un livre violent. Les bons sentiments n’y ont pas droit de cité. On ne compte plus les menaces, les coups, les homicides. On y apprend comment vaincre un homme à qui on rend vingt centimètres et trente kilos. Ou comment simuler la folie en faisant semblant de manger ses propres excréments. San Quentin, c’est la nef des fauves, l’archipel du mitard. Des milliers de solitudes barricadées derrière des poings. Mais c’est aussi un livre vrai, juste, puissant, voire émouvant par moment. L’amitié qui unit Earl et Ron innerve chaque page. On s’aperçoit que les sentiments humains restent possibles, même en enfer, à condition de choisir la bonne personne, et lorsque les circonstances s’y prêtent. On pourrait presque parler de tendresse entre ces deux hommes, tant est omniprésent le manque d’amour dans ces lieux – et dans toutes ces existences en définitive. C’est alors que les miracles surviennent, sous la forme d’un camion poubelle et d’une barre d’haltère. La précision, toujours, jusque dans le sacrifice.

On sort de ce livre estomaqué, titubant, comme un détenu qui recouvre la liberté un beau matin de printemps. On respire un grand coup, on lève les yeux vers le soleil que n’obscurcit plus aucun mur. Que va-t-on faire de toute cette lumière ? Elle nous blesse déjà les yeux…

Rivages, 1992.

Rita MONALDI et Francesco SORTI – Imprimatur

ImprimaturRares sont les thrillers qui vous laissent un souvenir de total contentement, de satiété parfaite. A la vérité, on entre dans « Imprimatur » un peu à reculons, en soupçonnant le piège : encore de grandes révélations mystiques aussi pompeuses qu’ineptes, des complots vaticanesques à quadruple fond et des poursuites en voiture dans les coulisses de l’Insondable. Très vite cependant, on s’étonne : toute l’action est concentrée entre les murs d’une auberge romaine, durant quelques journées de l’année 1683. Les destins d’une poignée de personnages s’entrecroisent au gré d’une intrigue subtile où les petites histoires des hommes rejoignent la grande Histoire des Princes. Les rebondissements se succèdent, les pièges apparaissent, les intentions se dévoilent, et l’on ressort de ce livre ébloui par une incomparable virtuosité dans l’art de susciter la rêverie.

Le roman s’ouvre sur une lettre destinée à un haut dignitaire du Vatican. Datée du 14 février 2040, elle est l’œuvre de l’évêque de Côme. Celui-ci s’interroge sur l’opportunité du procès en béatification d’un pape du XVIIème siècle, Benedetto Odescalchi, qui a présidé aux destinées de l’Eglise catholique sous le nom d’Innocent XI. Ce pontife est célèbre pour avoir rassemblé l’armée chrétienne qui devait repousser les Turcs occupés à assiéger Vienne, capitale du Saint-Empire germanique et dernier rempart de la chrétienté face aux invasions des sarrasins. Au cours de ses recherches, l’évêque est en effet entré en possession d’un manuscrit rapportant de curieux événements survenus dans une auberge romaine, l’auberge du Damoiseau, entre le 11 et le 25 septembre 1683. Son auteur est le jeune apprenti de l’aubergiste, dont on ne connaîtra jamais le nom. Son statut subalterne, ainsi qu’une caractéristique physique qui ne sera révélée qu’à la fin du récit, le désignent comme témoin privilégié de la tragédie.

D’emblée, l’histoire commence en cul-de-sac : l’auberge est fermée et tous ses occupants mis en quarantaine. L’un des clients, monsieur de Mourai, un vieux gentilhomme français aux trois quarts aveugles, décède de façon suspecte. Les autorités soupçonnent la peste. Pour couper court à tout risque de contagion, les pensionnaires sont contraints de vivre reclus, à charge pour eux de s’en sortir tous ensemble ou de mourir l’un après l’autre. On a beau être à Rome, il n’est pas certain que les infortunés feront mutuellement preuve d’une grande miséricorde.

C’est qu’on trouve de tout dans l’auberge : outre son bouillonnant patron, l’émulsif Pellegrino, on croise un jésuite aussi gras que fuyant, le père Robleda ; l’obscur Pompeo Dulcibeni, que la mort de Mourai semble affecter plus que de raison ; un musicien français aussi virtuose que singulier, Robert Devizé ; un verrier vénitien en fuite, Brenozzi, et un étrange poète napolitain, Stilone Priaso ; un gentilhomme anglais, Bedford, dont la faconde à table n’a d’égal que son mépris pour le narrateur ; une jeune courtisane, Cloridia, que son sacerdoce charnel condamne à l’isolement dans une chambre à l’écart ; un abbé italien lié à la cour de France, l’inquiétant Atto Melani ; et, par chance pour tous ces malheureux, un chirurgien du nom de Cristofano.

Plus que ce rassemblement hétéroclite de personnages, ce sont les circonstances du décès de Mourai qui ne laissent pas d’intriguer : c’est l’abbé Melani qui l’a découvert agonisant alors que le vieil homme prenait un bain de pieds dans une cuvette d’eau chaude, de la bave verte s’échappant de ses lèvres. Pour le médecin, il ne fait aucun doute que la mort de Mourai n’est pas due à la peste, mais à un empoisonnement. Les soupçons vont bon train. Que faisait l’abbé Melani dans la chambre du défunt ? Que cache le père Robleda, dont les raisonnements torves dissimulent des malices bien jésuitiques ? Qui est ce Dulcibeni, dont la mine grave et l’habit noir trahissent la fidélité à la doctrine janséniste ? Le guitariste virtuose Devizé est-il seulement le musicien qu’il prétend être ? Et que cache la belle Cloridia, prostituée de haut vol et adepte de la divination dans les nombres et les songes ? Les choses se compliquent encore lorsque le patron de l’auberge, l’atrabilaire Pellegrino, est retrouvé inconscient, apparemment victime du même mal que Mourai.

Une étonnante amitié va s’ébaucher entre le jeune apprenti et le seul hôte qui n’éprouve à son égard ni dédain ni pitié : l’abbé Atto Melani. Drôle de paroissien que cet ancien chanteur d’opéra, castrat acclamé sur toutes les scènes d’Europe et passé dans les rangs de l’Eglise. Un temps, il a été le protégé du surintendant des finances Nicolas Fouquet, jusqu’à sa disgrâce et son remplacement par le sulfureux Colbert. Il a aussi été le confident de la reine Anne d’Autriche à la cour de France avant de gagner l’amitié de son fils, le futur Louis XIV. Il connaît tout des intrigues qui animent les cours de France et d’Europe. En expert des doubles-fonds et des subterfuges, Melani pressent que ce Mourai cachait un secret, et que la présence de certains voyageurs dans l’auberge ne doit rien au hasard. C’est ainsi que l’abbé persuade le jeune homme de l’aider à élucider ce mystère. Mais il apparaît, après consultation des autres pensionnaires, que ce diable de Melani est lui-même bien cachottier…

Le décor est en place, et on est littéralement emporté dans cet opéra de l’imposture. Chaque personnage dissimule un secret, un passé inquiétant ou un projet inavouable. L’apprenti, et le lecteur avec lui, vole de l’un à l’autre, recueille des confidences plus ou moins intéressées, s’étonne, interroge, s’indigne. On découvre à cette occasion que la morale d’un jésuite est à géométrie variable, que la médecine de ce temps comporte une grande part d’approximations, que les affaires politiques ne s’exonèrent jamais de leur part de duplicité et que le travail d’un musicien consiste aussi à écouter aux portes. Tant qu’à faire, on découvre un souterrain qui mène aux catacombes. On y croise de sympathiques fripouilles, marchands de fausses reliques prélevées dans les montagnes d’ossements. L’action poursuit son cours à un train d’enfer. Entre deux révélations sur les coulisses de la cour de France, on cerne peu à peu la personnalité de Mourai, ainsi que les motivations de son compagnon, l’énigmatique Dulcibeno. Tout semble clair, mais c’est sans compter avec les manigances de Melani, aussi onctueux que manipulateur. Les perspectives se renversent, l’ami devient traître, la vérité mensonge, la vraisemblance illusion. Nouvelle péripétie, nouvelles révélations, nouvel éclairage sur les motivations des protagonistes. De fil en aiguille se dessine un immense rideau de scène où les personnages évoluent tantôt à découvert, tantôt en ombres chinoises. Nul n’est épargné dans ce jeu de dupes, pas même le souverain pontife, ce Benedetto Odescalchi qui paraît n’avoir d’Innocent que le titre.

On est bluffé par cette intrigue foisonnante, ce fourmillement de personnages et d’anecdotes, cette érudition d’autant plus stupéfiante qu’elle n’est jamais lourde. Par le truchement de l’auberge, les deux auteurs livrent un véritable plan de coupe de la société occidentale du XVIIème siècle. Tandis que politique et religion poursuivent leurs funestes épousailles, la science se trace peu à peu une route semée d’embûches empiriques et de superstitions. Quant aux êtres humains, ils se répartissent en castes de plus en plus imprécises : les gentilshommes perdent de leur bravoure, les ecclésiastiques de leur piété et les gens du peuple de leur candeur. Les boussoles morales s’affolent, mes murs des doctrines se fendillent. Il apparaît que les monarques sont prêts à toutes les félonies pour réaliser leurs rêves de gloire et de puissance, tandis que leurs sbires s’abaissent aux pires compromissions afin d’attirer l’œil de leur maître. Le peuple, à l’instar du jeune apprenti, assiste à ce spectacle en victime de moins en moins consentante. Le duo que forment l’apprenti et l’abbé Melani, tour à tour complice, cynique et charmeur, est l’un des points forts de ce livre. L’abbé est de ces êtres qui se plaisent à échapper à toute définition. On croyait voir un chanteur, on découvre un maître-chanteur ; c’est au moment de la plus grande sincérité que l’espion perce sous le manteau de l’ecclésiastique. Quant à l’apprenti, il est ballotté sans cesse entre deux impressions, deux justifications, deux vérités. Son bon sens populaire est mis à rude épreuve. Coups bas, calomnies et turpitudes s’accumulent et s’annulent quelquefois. Personne n’est blanc ou noir dans cette auberge de malheur. Le seul qui puisse l’éclairer est aussi celui qui s’ingénie le mieux à l’égarer. Le jeune homme ne s’en laisse pourtant pas conter, et Melani va avoir affaire à rude partie. Qui des deux percera l’énigme de la mort de Mourai ? La course-poursuite est engagée, peu avare de coups pendables. C’est cette succession de dérobades et de crocs en jambes qui confère au roman un sel tout particulier.

L’autre grand mérite de l’ouvrage est de rendre quasi palpable l’atmosphère de cette époque. On y discourt sans répit, on se querelle pour un rien, on s’empoigne dans la fange puis on lisse la dentelle de ses habits. C’est le règne du beau parleur et de la magnificence factice, transfiguré par l’horreur de la mort et les sanies du pestiféré. Les recettes de cuisine rivalisent de puanteur avec les remèdes des apothicaires, les controverses les plus doctes voisinent avec les médisances les plus viles. Chacun a son rôle à jouer dans cet opéra de faussaires. Certes, la vérité finira par triompher, mais à quel prix ?

Si l’art du thriller historique est de distraire intelligemment, « Imprimatur » constitue une sorte d’aboutissement dans le genre. Divertissant, instructif et haletant, ce roman ne lâche plus le lecteur. A moins que ce ne soit l’inverse ? Mais comment être sûr, puisque tout est jeu d’ombres, fantasmagorie, jeu de dupes ?

Lattès, 2002.

Maurice G. DANTEC – Babylon babies

Babylon BabiesMaurice G. Dantec. A la simple mention de ce nom, la plupart des amateurs de thrillers passent leur chemin en se pinçant le nez. Paranoïaque, xénophobe, crypto-fasciste. Bref, définitivement infréquentable. Loin de nous l’intention de relayer les idées professées par cet auteur dans une poignée de pamphlets aussi indigestes que nauséabonds. Ils ne sont pas rares, les écrivains lassés de leur isolement qui se perdent sur les chemins de la prophétie. Dantec a sans doute approché la vérité littéraire d’un peu trop près pour sortir indemne de son cabinet de travail. Pris à son propre piège, il s’égare depuis un bon bout de temps dans les couloirs de son « Laboratoire de catastrophe générale » et au vu de sa dernière actualité – il a dénoncé le contrat qui le liait avec les éditions Ring pour un livre qui devait lui permettre de revenir au premier plan –, il semble peu probable qu’on le voie un jour trouver la sortie. Il n’en reste pas moins qu’en trois romans, Dantec s’est imposé dans le cercle très restreint des incontournables du thriller. Et qu’avec « Babylon Babies », il a tutoyé la perfection.

Nous sommes en 2013. Hugo Cornélius Toorop, mercenaire français d’origine imprécise, lutte pour sa survie dans un désert situé aux confins de la Chine et du Kazakhstan. Il consacre les maigres forces qui lui restent à occire les soldats chinois qui ont le malheur de croiser sa route. Moyennant de copieuses doses de drogues et un art consommé du combat rapproché, il arrive à regagner Almaty, siège de la rébellion qu’il a l’honneur de servir pour le moment. A l’évidence, rien n’est simple dans ce Caucase compliqué où les guerres s’agrègent les unes aux autres. La Chine elle-même est en proie à des troubles intérieurs. Toorop ayant commencé sa carrière de porte-flingue dans les guerres balkaniques, il n’est pas vraiment dépaysé.

Sa surprise est tout aussi relative lorsqu’un colonel russe du nom de Romanenko prend contact avec lui : comme beaucoup d’autres officiers des services secrets, ce galonné complète sa solde par des trafics en tous genres, drogues et armes principalement. Le contrat qu’il lui propose est du genre attractif : escorter une jeune Canadienne de 25 ans nommée Marie Zorn entre Almaty et Montréal. Pour mener cette mission à bien, Romanenko lui adjoint deux autres professionnels de la castagne : un mercenaire nord-irlandais, Dowie, et une ancienne de Tsahal, Rebecca Waterman. A priori, un boulot tranquille et plutôt bien payé. Toorop décide illico de changer d’employeur.

Le problème, c’est qu’il est justement trop bien payé. Il comprend assez vite que les mesures de sécurité déployées autour de cette frêle jeune femme ne doivent rien au hasard : elle transporte quelque chose qui vaut son pesant d’or. Indice supplémentaire, le commanditaire de cette mission est un mafieux russe du nom de Gorsky – physique de boucher et âme à l’avenant – et ce genre de personnage n’investit pas un million de dollars sans d’excellentes raisons. Détail piquant : il apparaît bientôt que la frêle Marie Zorn est victime d’épisodes psychotiques, des hallucinations qui la laissent sur le carreau, à l’article de la mort. Et que c’est pour cette raison précisément qu’elle a été choisie. Car ce qu’elle porte en elle, c’est tout simplement le futur de l’humanité. Un futur qui rapportera une fortune à ceux qui le domestiqueront.

Les lecteurs de ses deux premiers romans, « La sirène rouge » et « Les racines du mal », retrouvent ici les superstructures de l’univers de Dantec. La mainmise de la technologie sur la réalité. La fusion progressive du biologique et de l’informatique. L’être humain vu comme un faisceau de neurotransmetteurs reliés au monde extérieur par une série de prothèses de communication. La relativité de son rapport au réel. L’isolement de l’individu au milieu d’une société déshumanisée et, corollaire inévitable, la guerre de tous contre tous au moyen d’armes de plus en plus sophistiquées. La décomposition de la planète Terre en guerres diverses et variées, prélude à un anéantissement définitif. Le saccage irrémédiable de l’écosystème au profit de gigantesques consortiums pour qui le capital humain compte moins que l’investissement financier. La folie comme état limite de la Connaissance. L’univers selon Dantec : une guerre civile à l’échelle mondiale. L’égoïsme humain et sa rapacité naturelle, couplés à une maîtrise affûtée des technologies de combat, conduisent l’espèce à l’autodestruction. Seul espoir, l’émergence d’une minorité éclairée qui, par un usage approprié de la technique, suscitera l’avènement d’un homme nouveau. Voire d’un Surhomme.

Bref, rien de bien folichon. Les livres de Dantec regorgent de tueurs froids, de psychopathes bouillants et de tarés parvenus à un stade plus ou moins avancé de délire. Qu’est-ce que la réalité ? Ce qu’on parvient encore à en voir, rien de plus. Etant donné que les puissances politiques et financières manipulent les hommes dans leur seul intérêt privé, il revient à chacun de procéder à sa synthèse personnelle. En ce sens, la schizophrénie et son accès à une multitude de possibles constitue une modalité d’existence parmi d’autres, peut-être l’une des plus abouties en regard du monde qui nous attend. « Babylon Babies » décrit une société capitaliste arrivée au stade suprême de la barbarie : il n’y a plus de bien commun, mais une multitude d’intérêts individuels engagés dans une lutte sans merci pour la survie. Des alliances de circonstance se nouent et se dissolvent dès que les ambitions de l’une des parties sont contrariées. Opéra de tonnerre et de feu, « Babylon Babies » nous convie à la noce des armes et des fous.

Cela ne suffirait pas à captiver le lecteur si le roman de Dantec n’était pas aussi bien documenté, lui assurant une indiscutable plate-forme de vérité. L’auteur livre des perspectives d’avenir rigoureuses comme des plans d’architecte. A l’évidence, il a potassé des dizaines d’ouvrages concernant les technologies de l’information et leur empreinte sur notre vie quotidienne. Il grave ainsi les contours d’une nouvelle réalité – une réalité augmentée, pour reprendre un terme contemporain – suscitant un univers inédit, d’une puissance d’évocation absolument saisissante. Dantec est l’écrivain qui a eu l’intuition la plus subtile des mutations qui sont en cours, tant techniques que psychiques. L’homme est considéré comme une variable parmi d’autres, happé dans un maelstrom de connexions et d’interactions. L’entité qui survivra à ce gigantesque mouvement darwiniste prendra la forme d’un être biologique qui aura assimilé les capacités de la machine, à moins que ce ne soit l’inverse. A charge pour lui de reprendre le flambeau de l’humanité. Vu le sort que le locataire terrestre réserve aux membres de son espèce, c’est encore ce qui pourrait arriver de mieux à ce qui subsiste de l’homo sapiens.

Bien sûr, on objectera que les livres de Maurice G. Dantec se résument à un défilé de concepts communicationnels aux intitulés ronflants tels que « Réencodage Transfini sur Modélisation Chaotique », voire à un catalogue Trois Suisses de l’armement moderne. Il est pourtant évident que son univers a besoin de cette précision foisonnante pour rendre l’énergie d’un monde convulsif et exorbitant, rythmé par les bourdonnements des champs électromagnétiques et le claquement des balles de kalachnikov. Le futur de l’homme est à chercher entre le langage binaire et la pyrotechnie, et Toorop aura à affronter bien des vicissitudes avant de gagner le havre d’une maternité. L’avènement d’une espèce nouvelle, d’un mutant homme-machine, repose entre les mains de quelques scientifiques penchés sur un savant assemblage de tubes à essai et de câbles électriques. Mais à tout moment, un projectile peut fracasser ce rêve d’éprouvette : la barbarie règne en maître, la vie humaine n’a que peu de prix. Partout la guerre répand ses malheurs, broie des existences par milliers à la manière d’un monstre indifférent. Il n’y a pas là de quoi émouvoir les riches et les puissants, uniquement préoccupés de rentabilité immédiate. Décrit par Dantec, le capitalisme s’apparente à une forme d’eugénisme social : dans une planète livrée à l’arbitraire et la violence, seuls les forts ont le droit de survivre. L’individu ? Une variable parmi d’autres de la guerre globale.

Ce qui frappe d’autre part dans « Babylon Babies », c’est l’acuité des prédictions géopolitiques. Et si l’avenir de la planète se jouait au fin fond du Caucase ? L’expérience clinique débute en Thaïlande, passe par le Kirghizistan et est censée se terminer à Montréal. L’Europe et les Etats-Unis n’ont pas voix au chapitre. Au fil des pages, on croise des généraux russes, des soldats chinois, des banques taïwanaises, des révolutionnaires tchétchènes, des sociétés immatriculées dans des paradis fiscaux : « Babylon Babies » dresse ainsi la carte furieuse de la mondialisation. Le facteur humain compte pour peu en regard des flux d’informations et de finances qui sillonnent le globe à la vitesse de la lumière. La vie d’un homme se résume à une diode clignotante sur un tableau de bord qui s’étend à perte de vue. On est saisi de vertiges, on s’égare quelquefois dans le récit, mais toujours Dantec nous maintient à flot au fil d’une narration maîtrisée. Ménageant avec un art consommé de l’intrigue informations, actions et suspense, il réalise le rêve de tout écrivain : la création d’un univers personnel, cohérent, auto-normé. Un univers qui se suffit à lui-même.

Il n’aurait pas atteint cet objectif sans un style épuré et lyrique à la fois. Les descriptions, d’une précision métallique, se fondent sur une vitalité de langage qui n’exclut ni l’ironie, ni l’emphase quelquefois. C’est que le sort de l’humanité se décide dans ces 700 pages. Les personnages jouent leur peau à pile ou face. Il y a donc des déclarations définitives et des outrances incantatoires, que contrebalancent une finesse dans l’expression et une véritable jubilation dans la métaphore. Dantec ou la poésie du chaos… Seule cette langue de bruit et d’ivresse pouvait rendre les fulgurances des visions de la schizophrène et la fureur des combats à l’arme automatique. Les trajectoires des mots sont tantôt directes et percutantes, tantôt elliptiques. Les deux premiers opus de Dantec péchaient parfois par un style plat, répétitif. Avec « Babylon Babies », il hisse le thriller d’anticipation au rang de genre à part entière. En littérature aussi, une porte était ouverte, annonçant des horizons nouveaux.  

Comment expliquer les errances futures ?

La force de Dantec s’est retournée contre lui. Peut-être a-t-il fini par se convaincre du caractère vital de sa mission ? Comme bien des auteurs qui sacrifient à la posture prophétique, il s’est appliqué à dessiner les linéaments du désastre en cours, étant entendu que l’incantation est apocalyptique ou n’est pas, et que seuls les écrivains visionnaires détiennent les clés des arcanes. A l’artisan scrupuleux s’est substitué un entomologiste maniaque. Les sources documentaires ont dégénéré en fastidieuses revues de détail, la prospective s’est muée en ruminement. Tout se passe comme si Dantec, affairé à prouver la justesse de ses théories, avait perdu de vue l’essence même du travail de romancier : écrire une histoire. « Villa Vortex », son dernier roman publié chez Gallimard ? Un pavé indigeste gorgé de banlieues sinistrées et de méta-trucs-bidules aux propriétés révolutionnaires. « Cosmos Incorporated », chez Albin Michel ? Une longue énumération d’innovations technologiques. Au bout de cent pages l’intrigue n’a pas avancé d’un pouce. Dantec a dessiné les contours d’un futur qu’il a oublié de remplir.

Parallèlement, l’auteur s’enfonçait dans un dédale de complots et d’anathèmes, déclinés à travers quelques pamphlets brandis comme les talismans de la Connaissance. Pour légitime qu’elle fût, cette quête d’identité a dérivé en prose identitaire, empestant la xénophobie la plus rance. Pour le paranoïaque clinique, tout fait matière, y compris les contradictions les plus flagrantes. Sans doute fallait-il voir dans ces professions de foi pompeuses jusqu’au grotesque les prémices d’une crise mystique qui a dangereusement rapproché l’auteur des berges de la folie. La pose de la victime expiatoire n’est pas dénuée de danger. Herméneutique du cercle vicieux : à force d’autopsier le réel, on ne considère plus le monde qu’en termes de cadavres.   

La paranoïa nimbait les premières œuvres de Dantec d’une aura électrique et d’un frémissement jusqu’alors inconnu. Hélas, elle a cessé d’être un argument littéraire pour devenir l’aliment de son psychisme et, à terme, l’élément de sa désintégration. Poussés à leur extrême, les engrenages de la logique finissent par grignoter l’esprit qui a insufflé l’impulsion première. Le style a cédé la place à la grandiloquence, l’auteur au radoteur. Enfermé dans sa tautologie du désastre, Maurice G. Dantec n’en finit plus d’arpenter son Théâtre des opérations. Il a perdu une bonne part de ses admirateurs en route. Un sacré gâchis.

Par chance, il nous reste « Babylon Babies » pour nous consoler.

Gallimard, 1999.