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Roger SIMON – Le clown blanc

Le clown blancLe hasard fait parfois bien les choses. Ainsi, l’auteur de ces lignes a-t-il découvert « Le clown blanc » traînant dans un hall d’immeuble. De prime abord, rien de bien affolant. Titre neutre, auteur inconnu, couverture quelconque. Et… le coup de foudre. Une merveille de polar. Rythme, sens de l’observation, vision du monde acérée, humour cinglant, personnages inoubliables, tout y était. Il est des moments de lecture, des moments de grâce serait-on tenté d’écrire, qui justifient un bon paquet de romans indigents ou convenus.

Hollywood, 1986. Sacrifiant à une convention bien établie parmi la classe moyenne américaine, le détective Moses Wine entame une psychanalyse. Il a le profil-type du dépressif : père divorcé de deux grands adolescents, il vient de perdre son boulot de directeur de la sécurité dans une compagnie d’ordinateurs et vit assez mal la mort de son propre père, ancien avocat d’affaires en vue à New York que, en bon rejeton des sixties, il s’est toujours appliqué à décevoir. Figure archétypale du mâle dominant américain, Wine est partagé entre angoisse et culpabilité : est-il opportun d’ouvrir une agence de détective privé alors que tout devrait l’inciter à trouver un boulot plus respectable ? Son psy, le docteur Nathanson, s’applique à le renvoyer à ses questions en l’initiant à la Gestalt thérapie, laquelle consiste en simagrées plus ou moins signifiantes. Mais un jour, Nathanson évoque une de ses patientes, Emily Ptak. Celle-ci vient de perdre son mari, Mike Ptak, un comique télévisuel de seconde zone qui, détail troublant, vient de faire le saut de l’ange depuis le sommet de l’Albergo Picasso, un hôtel de luxe dont il occupait la suite au 15ème étage. Contrairement à ce qu’affirme la police, qui plaide pour la thèse du suicide, la veuve est persuadée qu’il s’agit d’un meurtre. Tout accuse l’ex-partenaire de Mike Ptak, l’émulsif Otis King, qui vient de mettre fin à leur duo d’amuseurs pour s’en aller tourner des films à Hollywood. Emily Ptak charge Moses Wine de l’enquête. La paie est bonne, il accepte.

Doté d’un culot à toute épreuve, Wine ne tarde pas à rentrer en contact avec les quelques personnes qui ont côtoyé le rigolo avant le grand plongeon. Il fait ainsi la connaissance d’une jolie jeune femme, Chantal Barrault, qui s’essaie à une carrière de comique dans le club situé en contrebas de l’hôtel, le Fun Zone. La perspective de se reconvertir dans l’enquête privée séduit la donzelle, d’autant que ses sketches n’intéressent absolument personne. Leurs investigations les conduiront à rencontrer une belle brochette d’artistes de télévision, de dealers et de psychanalystes qui rivalisent de dinguerie. Quelques-uns resteront sur le tapis. Le dénouement surprendra par son cynisme. Bienvenue à Los Angeles, la ville du cauchemar climatisé.

A priori, rien ne distingue « Le clown blanc » d’une tripotée d’autres thrillers mettant en scène un détective privé – on songe à Chandler, Hammett ou Ross Mac Donald. Mais Roger Simon possède un ton, une ironie, une finesse d’observation qui emportent tout sur leur passage. On écarquille les yeux, on réfléchit, on encaisse des coups, on se marre franchement avec Moses Wine, croisement de Dick Tracy et de Woody Allen.

En un mot, Simon maîtrise quelque chose de suffisamment rare dans le monde du roman noir pour être souligné : un style. Qu’on en juge : « Le projet de la psychothérapie est le lavage de cerveaux de gens, dans le but de leur faire accepter la société telle qu’elle est, et de les adapter à ses disfonctionnements, de telle manière qu’ils s’y sentent à l’aise et ne désirent plus y changer quoi que ce soit. » « Un type trapu à la tête rasée et donc le corps truité semblait bâti de couches sédimentaires alternées de muscle et de graisse, s’est matérialisé instantanément de derrière un pilier. Un crucifix dansait à son cou et son haleine exhalait une faible senteur d’ail, ce qui lui conférait, en dépit de son obligatoire vareuse « Période Bleue », l’allure d’un homme évadé de la photo de groupe de quelque championnat de lutte gréco-romaine. » « Vous avez déjà parlé avec un ado moyen d’aujourd’hui ? Ils ne savent même pas s’ils sont mâles, ou femelles, ou kangourous. » Roger Simon, ou la métaphore au karcher.

On aura compris que sous ses airs de polar, « Le clown blanc » constitue un impitoyable réquisitoire contre l’Amérique des yuppies, société hédoniste, immergée dans le culte du moi et de la performance. Il cible en priorité ses adjuvants les plus caricaturaux, les psys et les comiques, aspirines de l’homme moderne : le psy calme les angoisses, le comique fait diversion. Los Angeles, cité clinquante et repue, crève de saturation : trop d’argent facile, de cocaïne, d’ego. La célébrité ? Une drogue comme une autre, qui enferme l’artiste dans une logique de performance absolument écrasante. La séance chez le psy ? Une sorte de cérémonie païenne, oasis de sérénité passagère lourdement facturée. Le gala de bienfaisance ? La meilleure façon de gérer une culpabilité taraudante.

Moses Wine est l’Américain générique des années 80. Parti de très haut sur l’échelle de l’ambition existentielle comme bon nombre de hippies, il a dégringolé les échelons un à un, au fil de ses désillusions. Aujourd’hui, on le qualifierait de bobo : s’il conduit une BMW de bonne cylindrée, c’est avec un joint entre les doigts. Pas question de sacrifier une miette de plaisir, ni de laisser aux jeunes générations le monopole de la coolitude. En bon libéral-libertaire, Moses Wine excipe de son passé de révolutionnaire pour justifier tous ses renoncements. Les grands rêves pacifistes ont cédé la place à une société dorée sur tranche, mais où la compétition s’annonce impitoyable. Reste la culpabilité, et un persistant sentiment de vide. En se penchant un peu, on voit déjà pointer le bout du nez des jeunes traders en costume Armani, amateurs de nourriture macrobiotique, de vins fins et de coke. La suite logique, ce sera « American psycho » du génial Bret Easton Ellis.

Tous les personnages valent le détour, tant ils envahissent le récit de leur énergie et de leur esprit mordant. Moses Wine mêle un sens de l’autodérision typiquement juif à une sagacité psychologique d’une grande acuité, de celle qui permet de jauger les hommes en un seul regard. Ses démêlés hilarants avec ses deux ados de fils le replacent devant ses propres contradictions, entre volonté d’en imposer et crainte de vieillir. Chantal Barrault n’est pas en reste, jeune trentenaire en quête d’elle-même, capable aussi bien de pondre une thèse sur Freud que de cuisiner de bons petits plats, de changer la roue d’un camion ou de conduire une filature avec l’aplomb d’un détective chevronné. Mais le pompon revient à Otis King, le jeune comique qui monte et dont Mike Ptak n’était que le faire-valoir. Avec un sens prodigieux sens du détail, Simon campe une sorte d’Eddie Murphy perfusé au sexe et à la cocaïne, capable de balancer dix vannes de cul à la seconde puis de susciter l’attendrissement des demoiselles. Irresponsable jusqu’au délire, il n’est qu’égotisme pré-pubère et besoin éperdu de reconnaissance. A-t-il des circonstances atténuantes ? Ecoutons son manager : « La propre mère d’Otis était une pute, morte d’overdose quand il avait quatre ans. Son père s’est envoyé une peine de dix à vingt ans à Riker’s Island, pour avoir poignardé un type dans le dos. Otis était lui-même à la rue dès ses neuf ans. A onze, il écopait de sa première condamnation pour vol, et il a passé ses années douze à quinze en maison de correction. S’il n’avait pas été capable de faire marrer les gens, il y a de fortes chances pour que ce soit presque toute sa vie qu’il aurait passée en prison. Parce que ç’aurait été sa seule façon de survivre. Sa seule chance de manger, parce que ce bâtard ne sait pas lire, pas même épeler. Il aurait du mal à compter jusqu’à vingt. Il n’est en rien différent de ces trous du cul qui passent leur vie dans la rue à se repeindre l’intérieur des artères au blanc de Chine, parce que c’est la seule façon de passer la journée sans s’entretuer. Et si vous croyez que c’est les gens de mon monde qui viennent foutre leur merde dans le vôtre, c’est que vous êtes frappé. C’est exactement le contraire qui se passe ! » Sans coup férir, Roger Simon annonce l’émergence d’une nouvelle culture urbaine, celle du ghetto avec ses tags, ses dealers-hommes d’affaires et ses rappeurs armés comme des porte-avions.

Le personnage le plus pathétique en définitive, c’est bien celui qu’on ne verra jamais mais dont la présence en creux irrigue le roman d’une atmosphère douce-amère. Qui était vraiment ce Mike Ptak dont la mort semble laisser tout le monde indifférent ? Un drogué ordinaire ? Un maître-chanteur ? Simple second rôle voué à la gloire d’Otis King, il n’était doté d’aucun talent particulier et n’avait pas pour destinée de laisser la moindre trace dans l’histoire du show business – clown blanc sacrifié sur l’autel des vanités. Ce n’était pas un saint, mais ce n’était certainement pas un salaud intégral. Il se peut même que sa seule tentative pour regarder ailleurs qu’au fond de son nombril lui ait coûté la vie. Constat implacable : l’Amérique est une jolie piscine où croisent des requins dopés à l’autosatisfaction. Malheur à celui qui baissera la garde…

Il ne fait aucun doute que « Le clown blanc » se situe dans une veine réaliste. Le style est rapide, le vocabulaire cru, les descriptions sans complaisance – la question raciale est omniprésente. Néanmoins, on y apprend des choses qui peuvent se révéler utiles comme la confection du speedball – deux doses de neige, trois doses de bourrin –, la gestion d’une vedette sur-vitaminée ou la manière la plus efficace d’échapper à un tueur à gages dans une arrière-cour du Bronx. Oubliez les détectives suédois qui mettent trois cent pages à faire une déduction qu’un enfant de cinq ans a faite en trois minutes : le récit est précis, percutant, sans temps mort. On songe à ces séries américaines gonflées à l’adrénaline, les Oz, Sopranos ou Breaking Bad. Action, tension, humour : un cocktail détonant, qui vous parcourt l’échine comme un rail de blanche. Et, à la fin, une vérité, provisoire comme toutes les vérités.

Bien plus qu’un grand polar, « Le clown blanc » constitue une formidable, une grandiose, une exceptionnelle plongée dans l’esprit de l’Amérique.

Rivages, 1989.

Edward BUNKER – La Bête contre les murs

La Bête contre les mursIl est un mythe dans l’univers du polar : l’écrivain taulard. Celui qui a vraiment vécu les aventures qu’il raconte dans ses bouquins. Pas d’intrigues invraisemblables, pas de chichis. Que du lourd. Aux Etats-Unis, ce mythe avait un nom : Edward Bunker. Gueule de pirate burinée par des années de gnons, de drogue et de taule, Bunker est l’écrivain qui a le mieux analysé la psychologie criminelle – avec James Ellroy, autre habitué des postes de police de Los Angeles dans sa jeunesse. A la différence près qu’Ellroy était juste un pauvre type à la dérive, un clodo bouffé par l’alcool et la came avant d’être sauvé par la littérature. Tandis qu’avec Bunker, on change de catégorie. On se retrouve en présence du vrai dur : trafic de drogue, vols à main armée, et une kyrielles d’années sous les verrous au milieu d’hommes tout aussi enragés que lui. Il était encore en pension à San Quentin lorsqu’est sorti en 1973 son premier opus, « Aucune bête aussi féroce », récit époustouflant de ses prouesses de gangster. Avec ce deuxième roman publié en 1977, il nous entraîne encore plus loin dans la nuit – celle du mitard. Nul mieux que Bunker n’a décrit avec une telle force l’Autre Côté, l’Ombre, l’Envers du Décor où le moindre faux pas se paie cash. Bienvenue en enfer.

« La Bête contre les murs » raconte l’amitié de deux hommes que tout aurait dû séparer, hormis les murs d’enceinte d’un pénitencier. Ronald Decker, 25 ans, est issu d’une bonne famille californienne. C’est le goût de la vie facile qui l’a amené à devenir un important dealer. Comme il est en récidive, il écope de deux ans à San Quentin – la pire prison des Etats-Unis, quatre mille fauves prêts à s’entre-tuer au moindre prétexte. On ne relève plus les règlements de comptes à coups de couteau : il y a autant d’homicides à San Quentin que dans toutes les autres prisons des States réunies. Circonstance aggravante, Decker est plutôt joli garçon. Ses chances d’échapper au viol sont donc minimes.

Earl Copen a 37 ans, dont la moitié passée derrière des barreaux. C’est sa troisième peine d’emprisonnement à San Quentin. Il est l’un des détenus les plus respectés du pénitencier, membre influent de la Fraternité aryenne – le principal gang de détenus blancs. Impressionné par le calme et l’intelligence du jeune Decker, Copen le prend sous son aile et lui enseigne la loi non-écrite du pénitencier. Et, du même coup, lui sauve la vie.

Car San Quentin constitue un monde à part, une société recluse et sauvage qui se résume aux pulsions les plus primitives : manger, dormir, rester en vie. Le cas échéant, voler et violer ce qui peut l’être. Pour avoir une chance d’en sortir intact, il faut apprendre, et vite. La première règle, fondamentale : les races ne se mélangent pas – jamais. Les gangs règnent en maître à San Quentin. Blancs et Chicanos ont conclu un pacte de non-agression, ils se respectent et s’associent ponctuellement pour commettre l’un ou l’autre mauvais coup. Les Noirs restent entre eux : les Blancs les maintiennent à l’écart, même dans la cour de la prison où chaque communauté veille sur son territoire. L’inconscient qui transgresse la règle raciale n’a aucune chance d’échapper au lynchage. La deuxième règle : ne faire confiance à personne. En corollaire, ne jamais accepter le moindre cadeau : c’est la meilleure façon de se retrouver coincé dans un cagibi, à servir d’exutoire sexuel à une cinquantaine de détenus rendus fous par le manque de femme. Et malheur à celui qui se fera attraper :  sa réputation sera faite, il ne pourra plus en changer. Troisième règle : ne pas chercher les ennuis – ils viendront tout seul. Corollaire : être toujours sur le qui-vive. Le danger déboule au moment où on s’y attend le moins.

Sous ses airs de dur, Earl Copen s’est assagi. Il est employé aux écritures dans les locaux administratifs et n’aime rien tant que la lecture d’un bon bouquin. Il consacre aussi quelques heures à l’exercice physique, jeu de paume et course à pied. Bien sûr, il ne répugne pas à dérober une boulette d’héroïne à un autre détenu, mais à condition que l’affaire soit montée dans les règles. Ce n’est jamais gagné : ses amis ont généralement plus de muscles que de jugeote. Raison de plus pour approfondir ses liens avec Ron, plus réfléchi et infiniment moins émulsif.

Sauf que Ron a une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Sa condamnation à deux ans de prison peut être révoquée à tout instant. Au moindre faux pas, il sera renvoyé devant un juge. Et là, il risquera entre dix ans et perpète. Et voilà que Buck Rowan, un détenu qui tient plus de l’animal que de l’être humain, s’est mis en tête de l’honorer de la plus biblique des façons. L’affront étant public, il doit être lavé sous peine de passer pour une fiotte. Mais si Ron se fait coincer par un gardien, c’est la perpète assurée. Earl Copen aura-t-il le temps d’intervenir pour désamorcer la fureur de son ami ?

Disparu en 2005, Edward Bunker était certainement un dur à cuire, mais c’était surtout un sacré conteur, et un des tout premiers auteurs de polar de sa génération. Sous sa plume, les moindres péripéties de la vie carcérale prennent une dimension épique. Le vol d’une boulette d’héroïne, la médiation d’Earl pour séparer deux Blancs prêts à en venir aux mains, les bobards servis aux gardes et aux officiers de la prison, chaque événement est parcouru d’une tension difficilement contenue. Les nerfs sont à vifs, on sent les protagonistes prêts à exploser à la moindre occasion. Même les dérobades crient vengeance. Aucun lyrisme dans sa peinture de mauvaises mœurs : son style est clinique, comme désenchanté. Earl Copen a tout connu dans la vie, et surtout le pire. Il n’a plus aucune illusion – et l’on devine qu’Edward Bunker a mis beaucoup de lui-même dans ce personnage de vieux taulard revenu de tout. Ses amis ne valent pas mieux. Tous sont issus d’un milieu modeste, voire misérable. La plupart ont connu les maisons de correction – un univers que Bunker décrira avec son brio habituel dans « La Bête au ventre », troisième volet de son autobiographie romancée. Ces hommes ont d’abord appris à cogner, puis à réfléchir. Ils savent aussi qu’à peine sortis de prison ils reprendront leur vie de malfrat parce qu’ils ne peuvent rien faire d’autre et que, de tout façon, la vie n’aurait aucune saveur sans l’adrénaline du deal de cocaïne ou du braquage. Ils sont conditionnés pour être des hors-la-loi. La rue est leur milieu naturel, la violence leur oxygène, la prédation leur mode de vie. Ils ne peuvent concevoir un monde juste. D’ailleurs, comment croire à la justice quand un riche n’a qu’à payer une caution pour se retrouver libre ? Eux sont nés du mauvais côté de la barrière du fric. Inévitablement, ils finiront du mauvais côté du mur, à l’Ombre. C’est la règle, ils l’acceptent.

Le cas de Ron est particulier. Il avait une chance de s’en sortir, il a même tâté de l’université. Mais la vie est un long escalier, et l’homme est guidé par « le désir de monter et la joie de descendre », ainsi que l’écrivait Verlaine – autre écrivain taulard. Ron n’a rien à voir avec ces paumés juste bons à pleurnicher sur leur sort et à se vanter d’exploits imaginaires. Il a été un véritable self-made-man, un entrepreneur – dans le trafic de drogue, certes, mais d’autres font carrière dans la justice ou la politique, ce qui n’est pas plus brillant. Il a accumulé une fortune considérable, il a été du bon côté du rêve américain avant de tomber et de tout perdre. Il n’est pas une de ces bêtes sauvages qui fourmillent à San Quentin. Pourtant, une seule année de régime carcéral suffira à le rendre aussi enragé que ses frères de captivité. « Animal factory », titre anglais de « La Bête contre les murs », délivre l’un des plus implacables réquisitoires contre le système pénitentiaire américain. Il dresse un constat sans appel : quiconque entre dans une prison de l’Oncle Sam aura juste envie de lui faire la peau à la sortie – s’il en sort. Et les autorités qui laissent perdurer cet état de fait sont aussi criminelles que ceux qu’elles sont censées mettre au pas. Edward Bunker parle en connaissance de cause : San Quentin est une machine à fabriquer de la haine.

Ne tournons pas autour du pot : « La Bête contre les murs » est un livre violent. Les bons sentiments n’y ont pas droit de cité. On ne compte plus les menaces, les coups, les homicides. On y apprend comment vaincre un homme à qui on rend vingt centimètres et trente kilos. Ou comment simuler la folie en faisant semblant de manger ses propres excréments. San Quentin, c’est la nef des fauves, l’archipel du mitard. Des milliers de solitudes barricadées derrière des poings. Mais c’est aussi un livre vrai, juste, puissant, voire émouvant par moment. L’amitié qui unit Earl et Ron innerve chaque page. On s’aperçoit que les sentiments humains restent possibles, même en enfer, à condition de choisir la bonne personne, et lorsque les circonstances s’y prêtent. On pourrait presque parler de tendresse entre ces deux hommes, tant est omniprésent le manque d’amour dans ces lieux – et dans toutes ces existences en définitive. C’est alors que les miracles surviennent, sous la forme d’un camion poubelle et d’une barre d’haltère. La précision, toujours, jusque dans le sacrifice.

On sort de ce livre estomaqué, titubant, comme un détenu qui recouvre la liberté un beau matin de printemps. On respire un grand coup, on lève les yeux vers le soleil que n’obscurcit plus aucun mur. Que va-t-on faire de toute cette lumière ? Elle nous blesse déjà les yeux…

Rivages, 1992.

James ELLROY – Le Dahlia noir

Le Dahlia noirJames Ellroy, donc. Le grand, l’immense, l’exaspérant, l’ignoble, le génial Ellroy. On l’adore ou on le déteste : le bonhomme, tout comme ses livres, ne laisse pas indifférent. Il faut admettre qu’il ne s’épargne aucun effort pour choquer : républicain et conservateur autoproclamé, il s’ingénie à entretenir sa légende, celle d’un personnage peu recommandable, vaguement voyeuriste et vicieux, à la personnalité quasi borderline. Ses romans, célèbres par leur crudité sanguinolente, ne plaident pas en sa faveur. Il serait pourtant dangereux de réduire l’écrivain à son œuvre : s’il a mis une grande part de lui-même dans ses personnages, il est trop lucide pour se perdre en eux. En témoignent des intrigues très documentées et aux structures ciselées, en totale contradiction avec la déliquescence de la plupart de ses héros – en imaginant que ce terme ait encore un sens pour un homme qui a suffisamment côtoyé les bords des gouffres pour entretenir quelque illusion sur le genre humain. En vrai survivant, Ellroy n’oublie jamais de se ménager un périmètre de sécurité, dans ses inclinations personnelles comme vis-à-vis de ses livres.

A l’aube des années 80, James Ellroy fait irruption sur la scène du polar avec « Brown’s requiem ». Les spécialistes soulignent la radicalité du récit et l’écriture sans concession d’un auteur dopé à la testostérone. Suivent quelques titres ahurissants de violence qui assoient sa réputation d’auteur gore, au style tranchant et aux intrigues foisonnantes comme des grappes de vers sur un cadavre. La notion de serial killer devient un incontournable du lexique noir, au point de se transformer aujourd’hui en poncif – on en croise jusque dans les recoins les plus septentrionaux des fjords suédois. C’est donc un auteur entouré d’une certaine aura qui publie « Le Dahlia noir » en 1988. Et c’est le choc.

Le « Dahlia noir » s’inspire d’un fait divers réel qui avait horrifié les Etats-Unis au sortir de la Seconde Guerre mondiale : le meurtre d’une jeune femme, Elizabeth Short, dont le cadavre épouvantablement mutilé avait été découvert dans un terrain vague de Los Angeles aux premiers jours de 1947. Ellroy lance un duo d’enquêteurs, l’agent Dwight « Bucky » Bleichert et le sergent Lee Blanchard, sur la trace du tueur sadique. Très vite, la traque se doublera d’une quête personnelle : face à l’épouvante, chacun se retrouve confronté à ses secrets les plus inavouables. Jusqu’où peut-on aller dans le renoncement à soi-même ? Bleichert laissera pas mal d’illusions dans l’aventure, Blanchard aura moins de chance encore. Des histoires d’amour se noueront et se dénoueront, des considérations de hiérarchie et d’ambitions politiques perturberont le travail policier, des journaux viendront fouiller dans les moindres poubelles de l’Histoire. La description de l’enquête est aussi minutieuse que haletante : Ellroy restitue avec une maîtrise stupéfiante les procédures d’investigation, tout comme le langage de l’époque, les décors, les us et coutumes, et recrée avec maestria cette ambiance moite où infusent jazz be-bop, whisky et foutre. Le Los Angeles des années 1940 revit dans toute son effervescence et ses extravagances : n’oublions pas que les protagonistes s’affairent dans la Mecque du cinéma, ces quelques kilomètres carrés de rêve où se côtoient businessmen et techniciens au chômage, authentiques vedettes et starlettes en mal de gloire. Elizabeth Short était une aspirante actrice sans talent. Comme bien d’autres, elle s’est brûlé les ailes à ce rêve. Par procès-verbal interposé, Bucky Bleichert sera le témoin privilégié de cet éclatant échec. Il lui faudra une sacrée dose de masochisme pour mener cette enquête à son terme : c’est que ce flic en quête de rédemption porte le monde sur ses épaules. Véritable double de l’auteur, il devra accepter de souffrir suffisamment – et de faire souffrir les autres – pour coincer le coupable. Revanche posthume pour la belle Elizabeth dont le meurtrier, dans la réalité, ne fut jamais identifié.

Nous voici au cœur de la problématique d’Ellroy : la Justice est-elle possible en ce bas monde ? Face à l’incroyable arrogance des puissants, existe-t-il un homme assez fort pour punir les ordures qui s’en prennent à de jeunes femmes dont le seul tort fut d’avoir croisé la mauvaise personne au mauvais moment ? L’auteur parle en connaissance de cause : sa propre mère, qui l’élevait seule, fut victime d’un tueur en série en 1958 alors que le jeune James n’avait que dix ans. On peut rêver d’un meilleur départ dans la vie. Lesté de ce traumatisme, il vécut quelque temps avec son père, un homme faible dont le mieux qu’on puisse dire est qu’il n’était bon à rien, et dont la mort prématurée devait précipiter le futur écrivain dans une chute libre d’une bonne dizaine d’années : alcool, drogue, vols avec effraction, clochardisation. Cette période sombre, qui l’amena aux portes de la mort, Ellroy la restitue avec sa hargne coutumière dans « Ma part d’ombre », un récit autobiographique où l’homme se livre sans concession. Il était moins un délinquant qu’un paumé, un loser comme on en croise tant dans les mégapoles américaines. Seule différence : de cette errance est née une œuvre romanesque d’une rare ambition, puisant ses racines dans la réalité la plus triviale, et d’une puissance évocatrice sans équivalent dans le roman noir contemporain.

Car Ellroy n’aurait jamais acquis cette envergure sans ce style qui lui est propre, tranchant comme un scalpel et percutant comme un direct à l’estomac. Les personnages parlent dur, cru, vrai : on croise beaucoup de salopes, de pédés ou de connards aux détours de ses histoires. Beaucoup de négros, d’espingos et de youpins aussi. Homophobe et raciste, Ellroy ? Bien sûr que non : il brosse avec sauvagerie l’esprit d’un milieu et d’une époque, la pègre de Los Angeles et les services de police du LAPD – entités qui étaient bien souvent synonymes – au détour des années 1940. Il révèle ainsi la véritable nature d’une société segmentée et intolérante, irriguée par les préjugés de toutes sortes. Le culte de la liberté, ce cliché façonné par toutes les agences de pub d’Amérique, ne se dispense pas de solides haines à l’encontre de ce qui n’est pas conforme.

Portées par cette violence verbale, les scènes d’action d’Ellroy sont de véritables morceaux d’anthologie – pour le meilleur et pour le pire. Les rapports de force, partout sous-jacents, conditionnent les rapports humains, gouvernés par la jalousie, l’envie ou la peur. Les individus sont renvoyés à leurs pulsions les plus primaires, d’où un certain nombre de voies de fait. Quant aux descriptions de scènes de crime, elles mettent le lecteur à rude épreuve : aucun détail ne lui sera épargné. Voyeurisme gratuit ? Non, prise de conscience de la barbarie et de l’ignominie absolues. Pour cet égoutier de l’âme, le monde n’est que coups, chantage et souffrance. Son Los Angeles baigne dans un océan de corruption où seuls surnagent salauds et cinglés. Quant aux protagonistes, dont l’égoïsme est sans limite, ils ne sont mus que par deux valeurs : le fric et le sexe. Par chance, certains être d’exception parviennent à se transcender. C’est ainsi que de temps à autre, l’amour authentique parvient à fendiller les carapaces pour glisser son grain de sel dans l’histoire, comme dans la relation ambiguë entre Bleichert et la belle Kay. Fatalistes, les personnages se résignent à ce qu’il se mue en grain de sable grippant peu à peu les rouages de la belle mécanique. Le bonheur, par nature éphémère, n’est que l’oubli momentané du malheur et chacun replonge dans ses idées fixes et ses rêves déçus. Pessimiste, Ellroy ? Incontestablement. Mais par-dessus tout combatif : à l’instar de Bleichert, son anti-héros le plus abouti, l’auteur n’interrompra jamais la traque du meurtrier. Le désir, l’obsession de  justice, encore et toujours.

Voilà bien ce qui caractérise la figure du héros selon Ellroy : c’est un homme abandonné à lui-même et obsédé par sa quête de vérité, seule alternative viable au désespoir existentiel. Stoïques, ses enquêteurs s’enferment à double tour dans des pièces sombres dont ils tapissent les murs de photos macabres tout en feuilletant pour la millième fois les pages d’un dossier qu’ils connaissent par cœur. Ils sont toujours à l’affût du petit détail qui leur avait échappé, prélude à une révélation fulgurante. La précision des comptes-rendus et la méticulosité des descriptions participent de cette atmosphère envoûtante, à la limite de la claustrophobie. Les romans d’Ellroy sont de véritables labyrinthes qui placent le lecteur en situation : pris dans cette avalanche de faits, de témoignages et d’observations, il devient lui-même ce flic qui remonte Hollywood Boulevard à bord de sa Chrysler tout en faisant le tri entre les délires des poivrots, les rodomontades des mythomanes, les mensonges éhontés des truands et les murmures d’une vieille qui a peut-être perdu la boule. On accumule les indices, on s’engouffre dans les fausses pistes, on se bat avec des types un peu trop portés sur le poignard. On pleure d’avoir tué et on se soûle pour oublier. Un livre d’Ellroy, c’est une plongée en apnée dans les bas-fonds de l’humanité, mais transcendée par l’énergie dévastatrice d’un authentique écrivain et cette volonté inflexible de s’en sortir. Au bout du voyage, il n’y aura peut-être pas l’allégresse, mais il y aura la vie, toujours triomphante. Le sacrifice n’aura pas été vain : en un seul roman, Ellroy aura vengé toutes les victimes de l’Histoire.

« Le Dahlia noir » est sans doute son chef-d’œuvre. L’intrigue, bien que foisonnante, est un concentré de suspense, de turpitudes, de rebondissements, d’émotions aussi. Le coup de génie d’Ellroy est d’avoir compris que Los Angeles constituait la métaphore du rêve américain dans ce qu’il avait de plus faisandé : glamour, photos de unes et paillettes hollywoodiennes ne servent qu’à cacher la misère des petites gens, la lutte pour le pouvoir, la ségrégation raciale omniprésente et l’injustice fondamentale d’une société trop obnubilée par l’argent pour se permettre le luxe d’être humaine. La vérité d’une société, c’est encore son mensonge le plus présentable. Los Angeles, cité des anges ? Foutaises, nous hurle Ellroy : ville de faux-semblants et de décors en carton-pâte, de producteurs vicieux et de poussières d’étoile destinées à éblouir les gogos, elle incarne l’Amérique dans ses pires travers. Elizabeth Short fut l’une de ses plus pitoyables victimes, qui se rêvait actrice et finit en pâture de fait divers, un matin de janvier, au bord d’un terrain vague. C’est pour elle, pour exorciser cette monumentale et cynique saloperie qu’on appelle le rêve américain, qu’Ellroy a conçu ce texte admirable, vrai cri d’amour à une jeune morte. Un cri d’amour quasi filial.

Après « Le Dahlia noir », l’auteur allait poursuivre son autopsie de l’Amérique des années cinquante dans trois autres romans qui, chacun, ont fait date : « Le grand nulle part », « L.A. Confidential » et « White jazz ». S’appuyant sur quelques personnages récurrents, il y fait la démonstration d’un talent de conteur et d’une virtuosité stylistique qui l’ont propulsé au premier rang des auteurs de thrillers du XXème siècle. Il a renouvelé le genre, tout simplement.

Mégalo, James Ellroy ? Indubitablement. Réac ? La question se pose.

Génial ? Sans l’ombre d’un doute.

Rivages, 1988.

Marc BEHM – La reine de la nuit

La reine de la nuitQuoi de plus approprié qu’un roman noir pour appréhender l’un des plus grands désastres de l’humanité ? Passer en revue l’avènement du nazisme, son triomphe et son effondrement à travers le personnage d’Edmonde Kerrl : voilà la tâche que s’est assignée Marc Behm, un écrivain américain installé en France dès les années 50, en écrivant « La reine de la nuit ».

Ce roman court et percutant, d’une exceptionnelle force subversive, met en scène une jeune Allemande comme il y en eut beaucoup dans ces années-là.  Le père d’Edmonde, comédien de seconde zone et fou de Shakespeare, lui donna le prénom d’Edmonde, d’après le personnage du traître dans le Roi Lear. Sa mère, qui vénérait Wagner, lui transmit l’amour de l’opéra en même temps que son second prénom, Sieglinde, avant de s’évanouir dans la nature en compagnie d’un médecin britannique. Il faut croire que les bonnes fées de La flûte enchantée n’étaient pas très concentrées quand elle se sont penchées sur le berceau d’Edmonde : en 1930, son père adoré meurt au cours d’une rixe contre des ouvriers communistes. La jeune fille, âgée de quinze ans à peine et pensionnaire d’un institut religieux, se retrouve livrée à elle-même. Elle a pour elle une beauté à couper le souffle, un culot à toute épreuve et, plus important encore, la conscience de n’avoir plus rien à perdre. C’est ainsi qu’elle fait la connaissance d’Ernst Röhm, le chef des sinistres S.A. Très vite, elle adhère au mouvement nazi.

Par conviction ? Absolument pas : à ses yeux, le parti nazi est un simple conglomérat d’imbéciles et de voyous incultes qu’unissent le folklore du bras levé et un goût immodéré pour l’uniforme, la bière et la castagne. Edmonde est une pure opportuniste : elle cherche un travail dans une Allemagne qui s’enfonce dans le chaos et pense en trouver un grâce à ce ramassis de pseudo-soudards. Son ambition est sans limites : toute honte bue, elle se lie aux dignitaires du parti, Himmler l’éleveur de poulets, Göring l’héroïnomane, Goebbels le gnome lubrique. Il ne lui reste plus qu’à conquérir l’estime du Leader, l’Autrichien au physique d’expert-comptable devant lequel tout ce beau monde se met à plat ventre. En attendant, elle séduit une aspirante actrice un peu mièvre que la rumeur dit proche du Doberman en chef : une certaine Eva Braun, qui deviendra l’une des innombrables conquêtes féminines d’Edmonde. Celles-ci vont se succéder tout au long de ce récit extraordinairement charnel.

Eberluée, la jeune femme férue de Mozart et de littérature anglaise assiste à l’ascension de ce parti de crétins et de bouffons éructant la haine. Mais comme ils sont les nouveaux maîtres de l’Allemagne, elle les suit sans états d’âme. Commence la chronique d’une interminable descente aux enfers. Dans cet opéra de l’horreur que constitue le nazisme, la belle Edmonde Kerrl est appelée à tenir le rôle formidable et glaçant de la Reine de la nuit.

On a souvent dit que les romans de Marc Behm se caractérisent par un style baroque, qui ne recule devant aucune exagération ni aucune fantasmagorie. Il est vrai que les hommes y boivent des lacs de bière pendant que les femmes y perdent des litres de sang. Les cuites se succèdent à un rythme soutenu, et le fantôme du père a autant de réalité que les cadavres qui jonchent le parcours de cette héroïne de l’épouvante. On y fait l’amour des nuits entières dans des torrents de foutre et de sueur. Exagération ? Ou était-ce le monde qui, dans ces années-là, avait perdu toute raison et toute mesure ?

Ce qui frappe dans le personnage d’Edmonde Kerrl, c’est son absolue lucidité. A aucun moment elle ne succombe à une quelconque fascination pour Hitler et ses simagrées guerrières. Elle sait dès le départ que ces alignements d’oriflammes et ces rassemblements de hordes beuglantes ont pour seule finalité de dissimuler les turpitudes de quelques psychopathes patentés : la mégalomanie du Chef, l’avidité d’un Reichmarshall bouffi de décorations, les obsessions malsaines d’un nabot ministre de la Propagande. Tout est faux-semblant, mise en scène et décorum. Retorse et manipulatrice, Edmonde comprend très tôt le modus operandi de cette pantalonnade : conserver une façade de respectabilité pour mieux cultiver ses obsessions, afficher une tenue exemplaire pour mieux vivre une homosexualité officiellement réprouvée, mais couramment pratiquée. Elle surjouera la fidélité au Chef, puisque c’est à ce prix seulement qu’elle pourra s’abandonner à sa quête frénétique de plaisir. Peu importe s’il faut sauter d’un uniforme brun à un uniforme noir, trahir une maîtresse pour une autre, livrer une jeune amante juive à la rapacité des SS : pour survivre dans un monde de rapaces et de cochons d’enculés, ainsi qu’elle désigne les individus de sexe mâle, tous les moyens sont bons, y compris les plus déloyaux. Elle se découvrira au passage des capacités de cruauté insoupçonnées. En cela, Edmonde Kerrl est une authentique nazie, communiant dans la loi du plus fort et dans la règle darwinienne de l’élimination de tout ce qui peut entraver sa propre perpétuation. C’est un ogre souriant, un monstre aux traits d’ange. Dans les régimes totalitaires, l’opportunisme ne cesse d’entretenir la flamme allumée par le fanatisme.

Voilà pourquoi « La reine de la nuit » s’apparente à une interminable chute dans un puits sans fond de coucheries, d’alcool, de massacres et de trahisons. Chaque page est poisseuse de salive, de sueur et de sang. Le nazisme selon Marc Behm : le délire psychotique d’une société aux abois qui transcende ses frustrations sexuelles dans l’homicide organisé avant de se repaître de ses propres sécrétions. Un régime de clowns sentencieux et de croque-morts. L’horreur totalitaire, c’est la dévoration de l’autre par la prédation sexuelle ou le meurtre idéologiquement justifié. Nature intrinsèquement libidinale du crime de masse : la thèse vaut la peine d’être examinée. A un certain degré de jouissance, les barrières morales tombent et le crime n’est plus qu’une procédure administrative comme une autre, prélude à la jouissance plus effrayante encore de la torture.  

Au-delà de cette mascarade oscillant entre le Tartuffe et le Roi Lear, l’auteur questionne l’humanité tout entière. Voici une jeune femme cultivée, intelligente et pleine de motivation. En théorie, rien ne la prédisposait à adhérer à une entreprise aussi insensée. Elle s’y livre pourtant corps et âme, sans perdre un seul instant sa lucidité. Pour Edmonde, cette fuite en avant ne peut que mener à l’abîme. Elle n’est jamais dupe : les tragédies de Shakespeare l’ont instruite sur la certitude de l’horreur. Alors, pourquoi y plonger les mains, puis les bras, la tête, et l’âme enfin ?

Parce que c’est plus jouissif, nous répond Marc Behm. Il suffit que certaines conditions soient réunies pour que l’animalité humaine reprenne tous ses droits : une série de rituels un peu magiques, une main qui flatte l’encolure du converti, un bout de chair humaine jetée à sa concupiscence, et tout est en place pour l’apocalypse. On ne peut comprendre l’avènement du nazisme si l’on fait abstraction de sa dimension proprement humaine, quasi charnelle. Si Hitler et sa clique n’avaient été qu’un ramassis de psychopathes vociférants, jamais le national-socialisme n’aurait déchaîné l’enthousiasme d’un peuple qui a quand même engendré Bach, Mozart et Beethoven. Il fallait, pour que triomphe ce barnum d’enragés, procéder à la fusion organique entre ces dirigeants monomaniaques et cette masse d’individus qui, grâce à cette liturgie d’imprécations et de croix gammées, trouvaient un sens à leur vie déphasée. Inhumain, le nazisme ? Bien au contraire, profondément humain, et génétiquement ancré dans la bête qui sommeille en chacun de nous. Réprimez le désir, tuez l’esprit, désignez le bouc émissaire : l’heure des bouchers a sonné. Le propre de l’homme, c’est l’assassinat réfléchi de l’humanité. Jonathan Littell s’en souviendra en 2006 lorsqu’il publiera « Les Bienveillantes », ce chef-d’œuvre de clairvoyance.

On voudrait ne jamais avoir lu « La reine de la nuit » tant ce roman interpelle, dérange, provoque la nausée. On se console en se disant que les horreurs décrites dans ce livre appartiennent au passé. Puis on découvre le génocide rwandais, les massacres de Srebrenica, la répression des printemps arabes. Et l’on se précipite sur les autres romans de l’Américain, « A côté de la plaque », « Trouille » et le célèbre « Mortelle randonnée ». Déjanté, l’univers de Marc Behm ? Ou alors humain, trop humain ?

« Auf Wiedersehen, cochons d’enculés ! » Edmonde Kerrl vous salue bien.

Rivages, 1992.

Tonino BENACQUISTA – La machine à broyer les petites filles

La machine à broyer les petites fillesL’art du nouvelliste est l’un des plus ardus qui soit. Il n’est pas donné à tout le monde de faire tenir un univers en quelques pages. On risque à tout moment de tomber dans le banal voire, pire encore, dans le cliché. Les grands auteurs de nouvelles noires ne sont pas légions. On pense à Manuel Vazquez Montalban ou à l’Italien Giorgio Scerbanenco. En France, les noms de Marc Villard et de Jean-Bernard Pouy s’imposent aussitôt. Mais c’est celui de Tonino Benacquista qui se détache. 

Benacquista avait déjà quelques grands romans à son actif, dont les célèbres « Morsures de l’aube », lorsqu’il ouvrit sous nos yeux ébahis « La machine à broyer les petites filles » : un superbe coffret contenant quinze petites tragi-comédies oscillant du glauque au grotesque, d’une puissance et d’une précision absolument redoutables.

Après chaque histoire, le lecteur relève la tête et se dit « ça alors, je n’aurais jamais imaginé qu’on puisse aborder ce thème sous cet angle-là. » C’est que ces quinze récits se caractérisent par une originalité proprement stupéfiante. Quoi de plus adapté en effet, pour aborder le thème de l’amour déçu, que l’évocation de ce couple d’acteurs aigris et vieillissants qui s’infligent mille souffrances au prétexte de s’aider mutuellement à rentrer dans leurs rôles ? Et le thème de la jalousie, avec ce petit gratte-papiers rongé par l’énigme des suites logiques ? Et comment évoquer la fidélité à soi-même, sinon en confrontant deux anciens militants gauchistes à une situation hors de contrôle ?

Ce qui frappe dans chacune de ces nouvelles, c’est le dispositif narratif : Benacquista lève le rideau sur quinze petits théâtres de l’absurde dans lesquels des gens ordinaires se retrouvent aux prises avec une situation extraordinaire. L’auteur nous adresse un clin d’œil malicieux : il suffit de peu de chose pour que tout bascule… La découverte d’un vieux flingue dans un grenier, par exemple. Ou la rencontre d’un détective et d’un menteur congénital. A partir d’un simple déclencheur, l’auteur nous convoque dans ses jeux d’ombre, et la mécanique se met en branle par petites touches insensibles. La catastrophe est imminente, sans que les personnages cessent un instant de danser au bord du gouffre. Nous ne sommes pas dupes : leur légèreté ne sert qu’à dissimuler la nostalgie, le désenchantement, la résignation. Tout devrait rester en l’état, les protagonistes ont réussi à se ménager un petit coin pas trop inconfortable sur Terre, ils demandent juste qu’on leur foute la paix… mais une chiquenaude, un hasard, un concours de circonstances, et nous voici dans l’absurde, le cauchemar ordinaire, l’horreur rigolarde. L’homme au revolver se remettra-t-il du sentiment de toute-puissance qui l’a envahi l’espace d’une journée ? Et le détective, va-t-il enfin cerner l’identité de cet homme aux explications contradictoires ? Est-ce que la vie va retrouver un semblant d’équilibre ? Ou s’effondrera-t-elle dans l’arrière-cour d’un pavillon de banlieue ?

Le cas échéant, Tonino Benacquista n’hésite pas à convoquer la fantasmagorie : il invente une foire au crime où tueurs à gages, terroristes et faux-monnayeurs confrontent leur expertise, quand ce n’est pas l’âme d’un prolétaire décédé qui se voit convoquée par l’esprit de Friedrich Engels. Y a-t-il un paradis pour les rouges ? Un purgatoire en forme d’atelier ? Ou bien l’enfer du travail à la chaîne pour l’éternité ? Et l’on observe l’humanité s’agiter entre doutes et éclats de rire, angoisses et haussements d’épaules. C’est à la fois drôle et désespérant, essentiel et anecdotique. Comme la vie.  

C’est un fait, les personnages de Benacquista surgissent là où on les attend le moins, et on ne peut s’empêcher de suivre leurs évolutions avec un étonnement mêlé d’incrédulité. Que cherche-t-il, ce vieil homme qui s’échine à fréquenter un cinéma de seconde zone à date fixe ? Et cet autre, résolu à se faire tatouer un tableau mystérieux sur l’épaule ? Chaque personnage – chaque être humain – a l’apparence d’une boîte noire (titre d’un autre recueil de nouvelles de l’ami Tonino) dont il importe de décrypter les motivations. Celles-ci sont logiques la plupart du temps, même si elles obéissent à une séquence causale extrêmement particulière où la cruauté le dispute au remords, et la rage de savoir à la résignation de la mort. Chacun creuse son sillon avec obstination, tel ce mélomane obsédé par les criaillements d’un violoncelle au point de le pousser à postposer son suicide. A bout de forces, il se verra contraint de recourir à des mesures extrêmes, et tout à fait improbables. Lesquelles ? Laissons la surprise au lecteur.

Car c’est un authentique bonheur de lecture qui l’attend tant la fantaisie est omniprésente dans ce livre. A la vérité, il est impossible de l’abandonner avant la fin du dernier texte : on veut absolument savoir dans quelle chambre d’hôtel, dans quel paradis ou dans quel bistrot de quartier ces histoires vont nous mener. Comme en miroir, l’écriture est ample et imagée, veinée d’humour mais sans un mot de trop : l’un des récits tient en quatre pages de dialogues, et tout est dit. L’art de Benacquista tient dans cette économie de moyens, préparant une fin percutante.   

Qui sont-ils, ces personnages ? Vous ou moi. Des gens qui ont fait ce qu’ils ont pu pour s’en sortir, et que la vie éprouve une fois encore – à moins que ce ne soient eux, une fois encore, les responsables de la déroute. On peut aisément les reconnaître dans son entourage, ces cabossés de la vie, ces pauvres bougres malchanceux, ces mauvais pères qui trimballent un cœur d’or, ces théoriciens tristes de la révolution au verbe net et aux mains immaculées. Avec Benacquista, chaque être humain contient une histoire digne d’intérêt : pour la susciter, il suffit de l’aborder selon le bon angle d’attaque. Voilà pourquoi on trouve beaucoup de rêves dans ces nouvelles, beaucoup d’espoir brisés, mais beaucoup d’humour aussi, ce qui fait passer l’absurde. Chaque nouvelle est parcourue par un immense appétit de vivre qui en fait le sel.

On voit l’œil malicieux de Benacquista friser à l’évocation de ces pauvres hères : il a suffisamment bourlingué dans sa propre existence pour les évoquer bien. Il les raconte au plus juste, sans un mot de trop, avec un grand sens de l’observation mais, par-dessus tout, une tendresse d’écorché vif. Certains de ces récits sont inoubliables, ils restent gravés dans la mémoire à la manière de cette image si redoutable qu’elle a fait reculer le meilleur tatoueur du monde. Pourquoi donc ?

Pour le savoir, lisez sans délai « La machine à broyer les petites filles ».

Rivages, 1993.

Jean-Hugues OPPEL – French tabloïds

French tabloidsSoit un Président en fin de mandat. Il traîne un certain nombre de casseroles judiciaires derrière lui, reliquats d’un vieux contentieux avec la Justice. Il aimerait avoir cinq années de sursis, histoire de faire jouer la prescription. Bref, il doit se faire réélire, coûte que coûte.

Il possède une arme : la peur. Non pas celle qu’il exerce personnellement – la France est une démocratie – mais celle qui s’insinue dans les esprits et fait voir l’ennemi à tous les coins de rue. Pour installer la peur, un vecteur : l’information. Et pour modeler l’information, des spécialistes : les communicants. Un long travail de persuasion commence auprès des journaux et des médias audiovisuels. Bientôt, radios, télés et rotatives vont cracher de l’insécurité, jusqu’à la nausée.

Pour parachever ce plan com’, il serait bon qu’un homme incarne la peur, lui donne un visage humain et effrayant. Ce sera le travail d’un autre spécialiste, expert dans le domaine de la manipulation mentale. Ce ne sont pas les tarés et les aigris qui manquent, encore faut-il en trouver un qui soit susceptible de passer à l’acte au moment opportun. Et qu’on puisse neutraliser juste avant l’issue fatale.

Jean-Hugues Oppel nous montre l’autre visage de la France. Tout y est malléable, les unes des journaux comme les esprits. Question de persévérance et surtout de dosage : l’important est que le scénario culmine à bon escient. Un mois avant les élections, par exemple. Et tout va très bien marcher. Les résultats dépasseront même les espérances de leurs concepteurs. Certes, un grain de sable se glisse dans les rouages du mécanisme. Un grain de sable qui va répandre le sang de quelques innocents. Heureusement, la raison d’Etat est là pour protéger les Présidents en quête de réélection.

Toute ressemblance avec des personnes ayant existé, etc.

C’est à la mise en œuvre d’une effroyable mécanique de précision que nous convie « French tabloïds » – clin d’œil à James Ellroy. Ce roman a le tranchant inéluctable des scies circulaires : il convoque la meule des gros titres de presse écrasant tout esprit critique, le moulin à prières du journal de 20 heures et les rotatives qui débitent de la peur au kilomètre. Comme tous les protagonistes du récit, on se retrouve happé dans cette logique implacable de destruction démocratique, rythmée par le défilement des dépêches et le claquement des balles. Avec une maîtrise glaçante, Oppel retrace le processus de fabrication de l’opinion publique et son inévitable corollaire : la destruction de tous ceux qui s’opposent aux vérités officielles. Grâce au travail des spécialistes, le hasard est réduit à la portion congrue.

« French taboïds » ne laisse pas une seconde de répit au lecteur : il ne peut se détacher de ses personnages, des gens ordinaires qu’on pourrait croiser en bas de chez soi, mais qui sont emportés dans une machination dont les enjeux les dépassent. C’est le contraste entre cette banalité quotidienne et l’énormité des événements en question qui fait la singularité de ce livre, et sa force de percussion. Dépouillée de ses communiqués officiels et de ses interviewes complaisantes, la politique s’y dévoile, nue et sans fard. Elle n’y paraît pas à son avantage.

Ce n’est d’ailleurs pas sans un profond malaise qu’on se replonge dans cette nuit tragique de mars 2002, où l’on vit un forcené armé d’un Glock 19 Compact abattre huit personnes pendant un conseil municipal, à Nanterre. Le lendemain, au cours de sa garde à vue, il se jetait d’une fenêtre du quai des Orfèvres. Un mois plus tard, Jacques Chirac se retrouvait au second tour de la présidentielle. Son challenger était Jean-Marie Le Pen. On connaît la suite.

Jean-Hugues Oppel tend un miroir à notre époque : celle d’une réalité déformée par une médiatisation effrénée, et dont le reflet coïncide avec nos pires hantises. A partir de cette peur primitive, nous enseigne-t-il, on peut créer de toutes pièces des dirigeants élus. Il suffit de faire preuve d’une technique de communication affûtée, sans mégoter sur le cynisme. Si dans cinquante ans on se demande à quoi ressemblait la France au début du XXIème siècle, il suffira de se replonger dans ce livre pour s’en faire une idée.

Un point a longtemps divisé les spécialistes : comment un meurtrier placé en garde à vue dans les locaux de la PJ parvient-il à surprendre la vigilance de ses gardiens au point de se défenestrer par un velux ? A cet incroyable exploit, « French tabloïds » nous apporte une réponse convaincante.

Rivages, 2005.