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Eric YUNG – La tentation de l’ombre

Dans la production pléthorique du roman noir, deux sous-genres un peu particuliers se distinguent : les récits d’anciens taulards et les récits d’anciens flics. A priori, tout devrait les opposer, les uns et les autres ayant choisi de se situer de part et d’autre de la barrière de la Loi. Ils ont en réalité beaucoup de points communs : leurs pratiques professionnelles les ont amenés à flirter avec des limites légales, qu’ils ont plus ou moins allègrement franchies lorsque le besoin s’en faisait sentir. Admettons-le, les récits des truands ont souvent plus de corps et de souffle que ceux de leurs homologues et frères ennemis flicards. C’est que les policiers ont souvent tendance à jouer des mécaniques tout en se donnant le beau rôle. Et surtout ils prennent soin de taire les compromissions inhérentes au travail de terrain. Depuis Fouché, on sait que le métier de policier n’est pas toujours très ragoûtant et que le recours à certains expédients immoraux est le plus sûr moyen de voir triompher les gentils sur les méchants, en admettant que ce distinguo ait encore un sens.

Une exception se détache, et quelle exception.

Dans « La tentation de l’ombre », Eric Yung nous livre une certaine vision du travail à la BRI, la Brigade de recherche et d’intervention, aussi nommée l’Antigang. Ce service de police, spécialisé dans l’interpellation en flag de braqueurs et autres défourailleurs, se compose d’agents qui n’ont pas froid aux yeux. La fréquentation du vice et de la duplicité fait partie de leur quotidien. Est-il possible d’en sortir indemne ? Pas toujours. Ce que ce livre nous montre de façon magistrale, c’est comment un policier en vient à se confondre avec le milieu qu’il est censé combattre et à s’y mouvoir comme un poisson dans l’eau… au risque de se noyer. Paradoxal ? Absolument pas.

Petite précision : le Flic – appelons-le ainsi puisque l’auteur, qui raconte sa propre histoire, écrit sous pseudonyme – le Flic donc intègre les rangs de la police au début des années 1970. Nous plongeons dans une autre époque, imprégnée d’autres mœurs, tant au niveau de la pratique policière que de l’atmosphère politique. L’air sent la poudre, à tous points de vue. Manifestations gauchistes, règlements de comptes entre familles mafieuses et braqueurs sans scrupules se disputent les unes des journaux. Les usages policiers sont à l’avenant : il ne faisait pas bon séjourner dans les commissariats, fût-ce pour une garde à vue. On en sortait souvent avec le souvenir cuisant d’une claque dans la gueule.

Le jeune Flic, lui, se coule dans cet univers avec délectation. Fasciné par la noirceur du monde qu’il doit dénoncer, avide de découvrir la part d’ombre que recèle cette société apparemment si vertueuse et prospère, il entame un véritable parcours initiatique. Un périple qui ne l’élèvera pas vers la lumière, bien au contraire. Et cela, le Flic le sait parfaitement. Mieux encore : il le souhaite. L’ombre, c’est là où s’éteint la lumière et où commence la réalité la plus crue. Là où on touche à une vérité fondamentale.

Tout policier qui se respecte se doit de frayer avec des personnages peu recommandables, les indics en premier lieu, ces balances sans lesquelles aucune enquête ne peut progresser. Eric Yung nous renvoie à une époque où les relevés d’ADN et l’étude des connexions internet n’existait pas. On privilégiait le contact d’homme à homme. Les règles sont beaucoup plus simples, les comportements infiniment plus troubles. Règle numéro 1 : rien n’est gratuit, tout est intéressé, chacun manipule l’autre en échange d’un tuyau ou d’un conseil. Les serments, les codes d’honneur, l’amitié, tout cela est factice. On ne peut faire confiance à personne. Pas même à ses collègues.

Pour tenir dans ce monde de boîtes de nuit, de bordels, de troquets de voyous et de restaurants tape-à-l’œil où se côtoient personnalités de la télévision, de la politique et de la truande, il n’y a pas trente-six solutions. Le Flic gobe des amphétamines et sniffe de la coke – aucun problème d’approvisionnement, les dealers sont ses amis. Sans oublier des hectolitres de picole pour se maintenir à flot. Soucieux d’explorer l’envers du décor, un pied dans la lumière et l’autre dans l’ombre, le Flic se perd dans des compromis de plus en plus louches, que d’autres appelleront compromission le moment venu. Son travail se mue en un long souper à la table du Diable – dans ce cas-là, comme on le sait, la précaution élémentaire est de se munir d’une longue cuillère. Le Flic s’apercevra bientôt que la sienne est trop courte. Et que, comble de déveine, le Diable a aussi table ouverte dans son propre camp.

Il faut dire qu’à partir du moment où le Flic intègre la BRI, l’Antigang devient LE service dont tout le monde parle, aidé en cela par la faconde et l’autosatisfaction de son très médiatique commissionnaire divisionnaire. La vie du Flic prend des perspectives de plus en plus paradoxales : l’excitation qui préside à l’intervention sur le terrain est précédée d’un travail monotone, planques et paperasses, qui ne comblent pas son besoin d’adrénaline. La fête, la défonce, le flirt avec les limites, voilà l’oxygène du Flic. En fin de compte, il n’a rejoint la police que pour ça, identifier ce moment où les ténèbres l’emportent sur la lumière, où l’ombre devient le repère, jamais tangible, toujours fuyant, mais de plus en plus désirable. Il faut dire que le Flic est mêlé à des enquêtes qui aujourd’hui encore font écho dans l’inconscient collectif : la traque de Mesrine, l’affaire Empain, et surtout le meurtre du député Jean de Broglie. Le texte, d’une grande qualité littéraire, était déjà captivant. Mais avec la restitution de l’affaire Jean de Broglie, renommé Charles-Henri de Châtillon pour des raisons de pudeur légale, il accède à une autre dimension, quasi surréaliste.

On l’a peut-être oublié mais au cœur des années 1970, il se produisait des événements tout à fait singuliers dans les sphères du pouvoir. Il arrivait par exemple que des ministres très haut placés se suicident dans trente centimètres d’eau. Un authentique exploit. Dans le même ordre d’idée, il arrivait qu’un dignitaire du gaullisme, ex-ministre et député au moment des faits, se fasse dessouder comme un vulgaire malfrat à la sortie du domicile de son conseiller fiscal. De façon troublante, le ministre de l’Intérieur n’a même pas attendu le début de l’enquête pour désigner nommément les coupables. De mémoire de flic, on n’avait jamais vu ça : un ministre qui passe par-dessus la tête d’un juge d’instruction et organise une conférence de presse au siège de la police judiciaire pour accuser quelques individus, des lampistes de toute évidence. Les commanditaires ? Laissés dans l’ombre, comme il se doit.

Précision intéressante, pour ceux que l’affaire intéresse : Jean de Broglie était l’ancien trésorier des Républicains indépendants, le parti du président de la République alors en exercice. Et il s’apprêtait à rejoindre avec armes et bagages le Rassemblement pour la République, le nouveau parti créé par un jeune loup plein d’avenir, Jacques Chirac. Ultime précision, et non des moindres : les autorités policières étaient au courant qu’un assassinat visant ce brave homme était en préparation. Et elles ont été instamment priées de regarder ailleurs et de fermer leur clapet, comme lors de la fameuse conférence de presse.

C’est cette lâcheté que ne supportera pas le Flic. Il menacera son supérieur de tout cracher à la presse – il a gardé des preuves, qu’il a mises à l’abri dans des coffres de banque. Quelques jours plus tard, il est arrêté et jeté en prison pour d’étranges motifs. On ne s’oppose pas impunément à la hiérarchie : c’est ce que lui rappelle le fameux commissaire, qui possède une si belle réputation dans les médias. Et tient absolument à ce qu’elle demeure intacte.

Cette suite d’aventures, tellement ahurissantes qu’elles paraissent inventées, pourrait n’être qu’un simple récit pittoresque. Mais Eric Yung, qui est devenu journaliste après ces événements, a gardé de sa précédente vocation la poigne et le souffle. Bref, il a du style. En véritable écrivain, il a l’art du détail révélateur, celui qui permet au lecteur de le suivre dans une course-poursuite avec les ravisseurs du baron Empain, ou dans l’appartement d’un célèbre présentateur de Journal télévisé soufflé par une bombe – ben oui, ça aussi il l’a vécu. On ne peut que coller aux basques du Flic qui s’enfonce de plus en plus dans sa quête de l’ombre, cette ligne impalpable séparant non le bien et le mal, qui n’existent pas, mais la vie et la mort, qui sont les dernières réalités que son cerveau survolté parvient encore à percevoir. Il s’en est fallu de très peu qu’il ne bascule dans l’obscurité définitive. Au dernier moment, il a choisi la lumière.

« La tentation de l’ombre » est l’histoire, tout à fait exceptionnelle, de cette descente aux enfers et de cette résurrection.

Le Cherche Midi, 1999.