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Donald WESTLAKE – Le couperet

Certains polars, très rares, ont des grâces de sphère. Ce sont des univers d’une cohérence parfaite. Ils se suffisent à eux-mêmes et à peine a-t-on pris connaissance de l’argument central qu’on se dit « C’est totalement génial ». D’un autre côté, l’histoire particulière qu’ils mettent en lumière éclaire l’esprit d’une époque : ils font office de révélateurs. A travers une anecdote, c’est une conception du monde qui nous apparaît dans toute son évidence et, souvent, sa cruauté. « Le couperet » est l’un de ces romans, et de surcroît l’un des meilleurs.

L’idée de départ ? Comme toutes les idées géniales, elle est d’une simplicité absolue. Burke Devore, 49 ans, est cadre dans l’industrie papetière. C’est le cadre moyen générique : marié, deux enfants à l’université et une maison achetée à crédit. Mais son secteur ne marche pas très fort et son entreprise décide de délocaliser sa production. Comme bien d’autres cadres de sa génération, Burke Devore se retrouve dans la charrette des laissés-pour-compte du système. Rien de personnel, bien sûr. Il faut juste qu’il débarrasse le plancher. Tout se fait dans les règles : une prime de licenciement équivalant à deux ans de salaire et un an et demi de couverture maladie pour sa famille et lui. On se saurait être plus généreux.

Pendant 18 mois, Burke va connaître le parcours classique du cadre moyen en recherche d’emploi : lecture des petites annonces, envoi de CV, quelques entretiens d’embauche. Résultat : zéro. Burke est trop spécialisé, trop âgé, trop peu sympathique. Bref, Burke est professionnellement mort. Le problème, c’est que les échéances se rapprochent : bientôt plus d’aide sociale, plus de couverture maladie, plus de revenus. Il sera obligé de vendre sa maison, ses enfants ne pourront plus continuer leurs études, il n’aura plus la moindre chance de trouver un boulot dans sa branche. La déchéance finale. Le couperet.

Mais Burke Devore ne baisse pas les bras. C’est un battant. Il veut continuer à vivre. Donc à travailler. A tout prix. En outre, c’est un acteur économique rationnel. Il sait cerner les problèmes et trouver les bonnes solutions. Et de fait, le problème est très simple : il doit trouver un poste qui convient à sa spécialité, les papiers spéciaux avec polymère. Il a justement repéré une boîte qui fabrique ce type de papier dans sa région. Donc il faut supprimer le type qui occupe ce poste. Pas le choix. L’autre problème, c’est que d’autres cadres au chômage risquent de passer avant lui. Ils ont un meilleur CV. Conséquence, eux aussi doivent disparaître.  

Comment faire ? C’est ici que Burke va prouver qu’il est le pur produit d’une logique rationnelle et efficace. Il va publier une fausse annonce de travail dans un journal spécialisé. Les personnes intéressées pourront répondre via une boîte postale, qu’il a pris le soin d’ouvrir sous un faux nom, et dans une ville située à trente kilomètres de chez lui pour ne pas éveiller les soupçons. Sur la masse des CV qu’il va recevoir, il sélectionnera les postulants qui risquent le plus de lui faire de l’ombre. Et il les supprimera les uns après les autres. Imparable.

Mais le vrai problème qui se pose à Burke Devore, c’est qu’il n’a rien d’un tueur. C’est un homme de 51 ans tout à fait ordinaire. Il n’a aucune violence en lui et ne s’est jamais servi d’une arme. Mais les faits sont têtus : il doit éliminer la concurrence potentielle. Et l’autre fait têtu, c’est qu’il possède un Luger, que son père a ramené en trophée lors de la Seconde guerre mondiale et qui dort dans une malle, au fond de sa cave. Et Burke, en bon cadre responsable, va réunir ses talents et ses atouts pour atteindre ses objectifs, à savoir buter ses concurrents. Mais il réalisera très vite que ce projet se heurte à un obstacle de taille : le facteur humain. Car ceux qu’il s’apprête à supprimer sont des types comme lui. Des pauvres bougres qui eux aussi ont une épouse, des enfants et une vie personnelle où l’on tente de maintenir quelques lueurs d’espoir. Les résidus d’un système qui broie les êtres humains quand ils ont le malheur de finir dans la colonne « Passif » d’un bilan comptable…

On ne lâche pas un roman comme « Le couperet ». On tourne les pages, captivé par le déroulement implacable de l’intrigue, impressionné malgré soi par les qualités d’organisation de Burke Devore, sa capacité à anticiper les moindres problèmes et sa faculté d’adaptation aux inévitables écueils qui se dresseront sur sa route – car ses cibles ne vont pas se laisser faire. Cette logique impitoyable qui le pousse à commettre de véritables atrocités laisse le lecteur à la fois écoeuré et fasciné. Burke Devore, ce monstre de chair et de sang, est l’incarnation aboutie de la dialectique victime-bourreau : il ne fait que son travail, en somme. Et pour celui qui s’estime victime d’une injustice, tous les moyens sont bons pour s’en sortir.

C’est là où le roman touche à une dimension profondément, viscéralement humaine. Le protagoniste principal est un homme sensible. Ses meurtres le révulsent, il a de la pitié pour ses victimes, chacun de ses meurtres l’anéantit. Il vit dans une pression terrifiante : il a conscience que le moindre faux pas peut l’amener à la chaise électrique. Il ne doit jamais rien laisser paraître. Son épouse Marjorie, à qui il cache bien évidemment son horrible besogne, sent que quelque chose le mine, qu’il se replie sur lui-même. Elle tente de l’aider. Rien à faire : Burke Devore est un homme responsable, il endosse seul le poids de sa mission. La culpabilité qui le ronge jour après jour, il l’affronte face à face. Il ne peut s’offrir le luxe de l’auto-apitoiement : les échéances approchent, le couperet peut tomber d’un moment à l’autre.

Bien sûr, il sait qu’il se comporte comme un salaud définitif : ses victimes avaient juste le tort d’être des concurrents. Il est totalement lucide sur le système dans lequel il vit : « L’ennemi, ce sont les patrons d’entreprise. L’ennemi, ce sont les actionnaires. Ce sont toutes des sociétés anonymes, et c’est le besoin de rendement des actionnaires qui les pousse, toutes autant qu’elles sont. Pas le produit, pas la compétence, certainement pas la réputation de l’entreprise. Les actionnaires ne s’intéressent à rien d’autre que le rendement, et cela les conduit à soutenir des cadres de direction formés à leur image, des hommes (et des femmes aussi, dernièrement) qui gèrent des entreprises dont ils se moquent éperdument, dirigent des effectifs dont la réalité humaine ne leur vient jamais à l’esprit, prennent des décisions non pas en fonction de ce qui est bon pour la compagnie, le personnel, le produit ou encore (ah !) le client, ni même pour le bien de la société de façon plus générale, mais seulement en fonction du bénéfice apporté aux actionnaires. La démocratie dans son état le plus dévoyé ; on ne soutient des chefs qu’à la condition qu’ils assouvissent son avidité. Le mamelon omniprésent. C’est pourquoi des firmes saines, largement bénéficiaires, riches en dividendes pour leurs actionnaires, licencient néanmoins des ouvriers par milliers : pour extirper juste quelques gouttes de plus, pour paraître juste un peu mieux aux yeux de cette bête à mille bouches qui maintient les cadres de direction au pouvoir, avec leurs indemnités à un million de dollars, dix millions de dollars, vingt millions de dollars. »

Mais le processus est enclenché, et sa décision est prise, il ne reviendra jamais en arrière. Toute sa volonté, toutes ses compétences – et on voit qu’elles sont nombreuses –, il les mettra au service de sa mission : imposer coûte que coûte sa candidature. Burke Devore, c’est l’homo economicus plus que parfait, une forme d’aboutissement de la société capitaliste.

Donald Westlake avait déjà une centaine de romans et nouvelles au compteur, publiés sous son nom et une bonne dizaine de pseudos, lorsqu’il a publié « Le couperet », sorti en 1997 aux Etats-Unis et en 1998 dans sa traduction française. Il est heureux de constater qu’un écrivain de 64 ans, vieux briscard de l’édition qui n’a plus rien à prouver, trouve encore suffisamment de révolte et de rage en lui pour écrire un roman d’une telle vigueur, à l’écriture effilée comme une lame de rasoir et à l’intrigue agencée à la perfection. « Le couperet », c’est LE roman des années 1990. C’est l’époque des grandes restructurations. Les multinationales s’aperçoivent qu’elles peuvent générer des profits faramineux en délocalisant leur production dans des pays où la main-d’œuvre est payée une misère. Bingo ! Va pour les usines à esclaves en Chine et au Bangladesh. Quant aux employés américains ou européens, tant pis pour eux… Pertes et profit. La collectivité n’a qu’à se débrouiller pour leur dénicher encore un peu d’employabilité, pour reprendre un de ces termes apparemment anodins qui sont apparus, tels des monstres de Frankenstein, dans les cerveaux malades de responsables des ressources humaines. Encore quelques années et certaines de ces entreprises iront jusqu’à systématiser le harcèlement moral pour pousser des employés à la démission, moins cher à financer qu’un licenciement en bonne et due forme. Logique. Le problème, c’est que certains d’entre eux iront jusqu’au suicide. Comme disent toujours les dirigeants dans ces cas-là : on n’aurait jamais imaginé une chose pareille. A voir… Les lecteurs de Donald Westlake, eux, savaient. Oui, la raison économique peut pousser certains individus à faire choses terrifiantes. Comme dans toute logique totalitaire, elle révèle ce qu’il y a de pire chez certains êtres humains : la lâcheté au nom de l’orthodoxie budgétaire, le sadisme déguisé en management, l’indifférence face aux colonnes de chiffres. Je n’étais qu’un maillon de la chaîne, responsable mais pas coupable… On connaît les arguments, ils ont encore de beaux jours devant eux.

Ce que nous montre en définitive le génial Westlake, c’est la figure ordinaire de la barbarie : quand la logique de fonctionnement d’un système prime sur le facteur humain, c’est toute la société, toute l’humanité qui est niée. Et c’est à cette prouesse infiniment rationnelle que le système économique néo-libéral, qui ne conçoit le monde qu’en termes de coûts et de bénéfices, est arrivée. Le constat est clairement établi, il n’y a rien à espérer de cette organisation du monde. La richesse promise n’est qu’un mirage qui ne profite qu’à une poignée de privilégiés et de tueurs en attaché-case. Au lecteur de décider s’il accepte de continuer à vivre sous la menace du couperet, ou s’il veut bâtir un autre monde à l’écart de cette rationalité délirante.

Donald Westlake est mort le 31 décembre 2008, comme s’il n’avait pas envie de voir ce que nous réservait la énième crise économique, celle des subprimes qui allait justifier de nouvelles coupes claires dans les effectifs et une multitude de discours affirmant paradoxalement que l’avenir radieux de l’homme réside dans le marché. A condition de ne pas croiser la route d’un Burke Devore… Westlake a été victime d’une crise cardiaque : son cœur, qui était immense, avait trop servi.

Rivages, 1998.

Nick TOSCHES – La religion des ratés

La religion des ratésL’Amérique est bonne mère. Elle a engendré le polar, l’a vu grandir, se perdre parfois dans la facilité, mais elle a toujours encouragé ses fils, même les plus turbulents, à découvrir de nouvelles voies. Elle les a tous aimés, quelle que soit leur manière : James Ellroy l’obsessionnel, Edward Bunker le vicieux, Harry Crews le foutraque, James Crumley le dur à cuire, Marc Behm le déjanté… Dans cette galerie de portraits, une silhouette se détache lentement, sans se presser. Haute stature légèrement voûtée, allure de dandy, sourire las, regard foudroyant. Voici que s’avance Nick Tosches, l’un des plus grands stylistes du genre.

« La religion des ratés » est son premier roman. Inutile de tourner autour du pot : coup d’essai, coup de maître, coup d’éclat, coup de poing dans la gueule. Rares sont les auteurs qui imposent d’emblée leur atmosphère. Celle de Tosches oscille entre résignation et bouillonnement tripal, complainte et hurlement – Nick Tosches ou l’élégance du désespoir.

New York, début des années 80. Luigi, dit Louie, est un petit truand sans envergure, un usurier à la manque qui court après son argent. Agé d’une bonne trentaine d’années, il entretient une relation orageuse avec Donna Lou, une jeune et belle dessinatrice. Son QG, c’est le bar de nuit du vieux Giacomo. Là-dedans végète une faune d’alcoolos, de mythomanes, de camés et de vieux mafieux comme Frank « Il Capraio » Scarpia, ou son homme de main, le sinistre Joe Brusher qui tue comme d’autres se mouchent. Et bien sûr, bourdonnant par-dessus tout ça, les bookmakers.

Le jeu. Voilà la grande affaire. Tout le monde parie à peu près sur tout. Et perd, parfois beaucoup. C’est alors qu’arrive Louie, le compagnon de la débine, la providence des poissards. Il prête de l’argent, à un taux prohibitif évidemment. Louis n’a que mépris pour les joueurs, ces pauvres types qui se sont trompés de rêve : la chance, c’est la religion des ratés. Et l’usure, « l’arithmétique de l’inutile », selon ses propres termes. Comme il vit de leur faiblesse, il s’épanouit sur leur dèche. C’est sa chance et sa malédiction à la fois : il a choisi ce mode de vie parce que, fondamentalement, il est comme eux, un pauvre type tiraillé entre son intelligence – quand il est question de taux d’intérêt et d’échéancier, Louie devient un véritable ordinateur ambulant – et ses instincts les plus médiocres.

Louie a toujours gravité dans le petit monde des books. Il a de qui tenir : son oncle, Giovanni Brunellesches, a été le créateur des loteries clandestines à la fin des années 1920. Grâce à cet attrape-gogos, il aurait pu se faire des montagnes de fric. Mais, faiblesse ou imprévoyance, c’est surtout son rival, Frank « Il Capraio » Scarpia, qui a tiré les marrons du feu. Il ne fallait pas faire confiance… L’oncle Giovanni a continué son petit bonhomme de chemin dans la pègre, vaille que vaille. Le voilà au crépuscule de sa vie et il rêve de finir ses jours dans son village natal, Casalvecchio, un bled paumé au fin fond de la botte de l’Italie. Perspective plutôt étrange pour quelqu’un qui n’a pour ainsi dire jamais quitté le quartier de Little Italy à Manhattan. Autre bizarrerie, le vieux Giovanni a déjà son passeport tout prêt. Et voilà même qu’il se fait installer le téléphone… Tant d’extravagance a de quoi surprendre Louie et son solide bon sens de truand. A moins qu’il n’y ait anguille sous roche. Il apparaît bientôt qu’il sera, à son insu, mêlé à une étrange affaire… Car dans ce petit monde, la vie est un livre de comptes qu’on ne ferme que lorsque toutes les dettes sont apurées.

« La religion des ratés » vaut tant par l’ambiance qui s’en dégage que par l’intrigue proprement dite. Nick Tosches ressuscite un New York oublié, à cheval entre les années 70 et 80. Lorsqu’on se balade aujourd’hui entre les boutiques de luxe et les restaurants végétariens, il est difficile d’imaginer qu’en ces années-là certains quartiers de Soho et de Tribeca étaient laissés à l’abandon. Entrepôts désaffectés, immeubles borgnes, impasses jonchées de débris, autant de lieux propices aux règlements de comptes. On est à des années-lumière du New York brillant et raffiné de Woody Allen. D’ailleurs, les personnages de Tosches font pâle figure dans le casting… Entre les poivrots, les tenanciers de sex-shops, les yuppies accros à la coke, les belles de nuit prêtes à s’ouvrir le cœur pour le premier crétin venu ou les vieux capos mafieux racornis dans leurs souvenirs et leurs rancoeurs, il y a peu de place pour la lumière. Louie a toutes les cartes en main pour sortir du lot : il est intelligent, perspicace et bien plus cultivé que la moyenne. Mais comme tous les joueurs, il ne résiste pas à ses tendances autodestructrices. Il suffit qu’il gagne un peu de fric pour qu’il le claque dans des paris débiles. Il boit un verre ? Il ne dessoûle plus pendant une semaine. Il aime Donna Lou ? Il fait tout pour saboter leur relation. Louie ne vaut pas mieux que ces épaves dont il pressure le portefeuille : il a un vrai potentiel, mais il éprouve une authentique jouissance à torpiller ses chances. Parce qu’à ses yeux de petite frappe, la vie ne vaut le coup que dans le défi sans cesse relevé de la chute et de la renaissance… Et tant pis si ces calculs le ramènent sans cesse à son point de départ : Louie le tocard fauché.

Louie a pourtant un atout majeur dans sa manche : une lucidité à toute épreuve. Il ne se fait d’illusions sur rien ni personne – et surtout pas sur lui-même. Il sait que dans son petit monde, on ne respecte que la force. Peu importe qu’on soit un fieffé connard tant qu’on a du pouvoir. Frank Scarpia a un beau costard et un larbin qui lui ouvre la portière de sa Buick ? Bravo. Joe Brusher est un tueur sans âme qui décimerait une famille entière pour quelques billets de cent dollars ? Rien à dire. Son oncle Giovanni a vécu toute sa vie sur la crédulité de ses semblables ? Il est arrivé jusqu’à l’âge de 70 ans, c’est un exploit digne d’être salué. Il n’y a pas d’amour possible dans ce monde-là, juste du respect. Du moins tant que les comptes sont à l’équilibre. Car l’humanité se partage en deux catégories : ceux à qui on doit quelque chose, que l’on craint, et ceux qui nous doivent quelque chose, que l’on méprise. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, qu’on peut espérer s’en sortir tout en grappillant les quelques billets qui permettront de se soûler ou de se taper une gonzesse. Proies et prédateurs : tels sont les deux genres d’hommes que fréquente Louie.

Pourtant, au fil de l’histoire, il sent que quelque chose est en train de se fissurer. Ce vieux monde est emporté par la modernité. Le téléphone chez son oncle, bien sûr – lui qui a passé toute sa vie à rencontrer les gens pour les rançonner ou partager un verre. Mais aussi ces jeunes Noirs et leur ghettoblaster. Et les Twin Towers, au bout de Manhattan, dressées comme deux pierres tombales sur leur petit milieu d’usuriers, de trafics de drogue et de costumes tape-à-l’œil. Un monde étroit, géographiquement et, plus encore, intellectuellement. Et immobile, comme ces vieux truands qui passent leur journée assis au café ou dans leur appartement poussiéreux, attendant que l’argent leur tombe dans les fouilles pour se taper une pute. On est loin des flamboyances du Parrain ou de la verve des Sopranos : Tosches nous montre des petits bourgeois du crime accrochés à leurs rentes, et qui voient leurs heures de gloire s’éloigner lentement dans un crépuscule sans gloire ni illusions. Ces gens n’ont jamais voulu aller au-delà d’eux-mêmes, ni de leurs désirs primaires qu’ils assouvissaient d’un verre de whisky, d’une balle dans la tête ou d’un coup de queue. Arrivés au bout du chemin, ils restent là, figés dans leurs traditions et leur méfiance intrinsèque à l’égard de tout ce qui ressemble à un autre être humain – car faire confiance, c’est se condamner à la trahison. Proie ou prédateur, choisis ton camp.

Louie connaît lui aussi ce dilemme : peut-il prendre le risque d’aimer Donna Lou, dont il est fou amoureux ? Ou doit-il la traiter comme les autres, par la défiance et la moquerie ? Aimer, c’est un risque à prendre : un risque beaucoup trop élevé pour un homme de son acabit, un petit voyou qui ne doit jamais faire preuve de faiblesse – usurier jusque dans l’âme. Un minable ? Oui, Louie est minable. Sauf que lui, contrairement à ses collègues en truande, en a parfaitement conscience. Et qu’il lui appartient de changer s’il en a la volonté.

Le futur sera-t-il meilleur pour autant ? Comme une menace, les tours jumelles du World Trade Center étendent leur ombre lugubre sur l’horizon. Tosches, et ce n’est pas là son moindre trait de génie, pressent que l’avenir ne sera pas exempt de périls. Et que la nouvelle Amérique, celle des financiers arrogants et des traders sous coke, n’aura rien à envier en cupidité à sa devancière, tranquillement assise devant son scotch de contrebande et son croc de boucher. Il l’a si bien compris qu’à la fin du livre, on le voit expliquer à Donna Lou, enfin reconquise, les multiples placements boursiers qu’il vient d’effectuer. Pour la même débine finale ? Les récents errements de l’économie mondialisée laissent à penser que bon nombre d’investisseurs ont, eux aussi, fini par communier à la religion des ratés – les grandes théories économiques en prime.

Par-dessus ces petits désastres, on voit planer le visage désabusé de Nick Tosches, son regard revenu de tout et sa bouche tirée par l’amertume. A-t-il fréquenté de près ce monde interlope, celui des paris jetés au vent, du whisky de six heures du matin et de la fille traînée de bar en bar jusqu’au plumard ou n’importe quel support digne de présider à un coït expéditif ? On peut le penser tant son œil est précis et son langage imagé. « L’autre jour, grogne le tueur Joe Brusher, je regardais la télé. Y avait un type, une espèce de tapette, qui descend un autre type, avec de la musique en arrière-fond, et ensuite, on voit le type qui a buté l’autre sur une terrasse, à siroter du châteauneuf-de-mes-deux avec une gonzesse qui se lèche les babines en le dévorant des yeux comme si c’était le Christ en train de bander. Putain ! Moi, la dernière fois que j’ai tiré mon coup, ça m’a coûté cent dollars. » Louie est un philosophe à sa manière, brutale et sans fioritures, mais non sans justesse : « Prends l’exemple des Kennedy, ou des gens comme ça. Ils nous disent qu’on est tous égaux. Mais jamais tu verras un négro à Hyannis Port, à moins qu’il porte un plateau en argent avec des gants blancs. Les chiens le dépèceraient. En morceaux égaux, évidemment. Ce qu’ils veulent dire, en fait, c’est qu’on est tous égaux, mais après eux. C’est eux, les Kennedy et les Kennedy noirs, les Jesse Jackson, qui parlent sans cesse des Blancs et des Noirs. Ils veulent pas que les gens s’aperçoivent – peut-être qu’ils s’en aperçoivent pas eux non plus – qu’en fait il y a les Blancs, les Noirs et eux. C’est leur pognon que tout le monde caresse pendant dix minutes les jours de paie. » Et quand il se regarde en face, Louie n’a pas de mots assez durs pour signifier ce qu’il pense de lui-même – et cet examen de conscience est magnifique. « Son mauvais œil ne remarquait que les imperfections. Son mauvais œil ne cherchait que les motifs de grief. Il espionnait perfidement dans tous les coins. En lui interdisant toute confiance, son mauvais œil lui avait évité d’être victime de la trahison. Mais il l’avait éloigné également de cette providence intérieure, cette lumière humaine qu’on appelle la sagesse, sans laquelle la méfiance était tout aussi désastreuse que la confiance elle-même, et aussi aveugle que pouvait l’être la confiance. Son mauvais œil, ainsi qu’il commençait à le redouter, l’avait privé des quelques bienfaits qui accompagnent parfois le mal, et avait nourri en lui une chose plus redoutable que tout ce qui le menaçait à l’extérieur. »

Nick Tosches est un immense écrivain, l’un des plus doués du roman noir. Trop doué ? Peut-être. Sa production romanesque s’est limitée à quatre titres, à la qualité inégale. « La Main de Dante », par exemple, est très en-deçà de la « Religion des ratés ». Le narrateur, un écrivain revenu de tout, ressemble comme un frère à Nick Tosches, à croire que l’auteur a été rattrapé par ses doubles de papier. Pourtant, le génie est encore là, lorsqu’il évoque en quelques pages fulgurantes la vocation de l’écrivain et son combat, perdu d’avance, contre les forces maléfiques de l’édition – ce commerce du papier imprimé qui asservit la créativité.

En-dehors de ça, il a consacré pas mal de temps à écrire la biographie de personnalités qui, à l’instar de Louie, se sont appliquées à passer gentiment à côté d’une belle destinée. Le boxeur Sonny Liston, par exemple, qui avait préféré se coucher devant Cassius Clay moyennant une bonne somme d’argent plutôt que défendre son titre de champion du monde des poids lourds. Ou le lymphatique crooner Dean Martin, dont le portrait doux-amer doit autant à Louie l’usurier qu’à Nick Tosches himself – même don exceptionnel en partie gâché par une même indolence, qui est l’autre nom de la peur. Il n’en reste pas moins que « La religion des ratés » est une réussite absolue, l’un des plus grands romans noirs de ces cinquante dernières années. Œuvre habitée et à maints égards prophétique, œuvre d’un écrivain trop grand pour ses personnages peut-être, ou trop semblable à eux, allez savoir…

Gallimard, 1988.

 

Le polar, un genre en plein boom.

Le polar est un genre qui se porte bien : un livre vendu sur quatre est un thriller, un roman noir ou un roman à suspense. La cause ? L’air du temps plutôt sombre, sans doute. Mais aussi et surtout le plaisir de lire une histoire qui se tient, avec des personnages qui ont de l’épaisseur. Bref, des histoires où il n’est pas seulement question du nombril de leur auteur, mais du monde tel qu’il se fait…

http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/03/15/m-le-polar-fait-sa-star_1848610_3260.html

Regard d’un grand sociologue sur le polar

Luc Boltanski est un grand sociologue français, l’une des voix qui comptent aujourd’hui. Son regard sur le genre littéraire du polar n’en est que plus pertinent. Découvrez-le ici dans une interview à Libération. Le polar, ou l’expression naturelle d’une société en proie à ses hantises…

http://www.liberation.fr/c/01012390198-c

Jean-Patrick MANCHETTE – La position du tireur couché.

La position du tireur couchéDécembre 1980. Un homme, Martin Terrier, attend un autre homme dans une rue de Worcester, quelque part en Angleterre. Ce pourrait être quelqu’un d’autre, dans une autre ville et un autre temps. Cela n’a pas vraiment d’importance : Martin Terrier l’abat de deux balles dans la tête. Puis, après un crochet par Londres, il rentre à Paris et va toucher sa paie. Martin Terrier est tueur à gages. Curieusement, certains l’appellent Christian.

Tout Manchette est là. Sec, précis, tranchant comme une lame de rasoir. Ni pathos ni sentiments, presque pas de psychologie. Les hommes sont ce qu’ils font, point final. Et Martin Terrier, lui, tue des gens pour vivre. Il aurait pu être ajusteur, chef du personnel, garçon de café. Sauf que justement, non. C’est pour tourner le dos à cet avenir-là qu’il s’est orienté vers cette profession. A priori, pas de quoi tenir 200 pages. Mais voilà, Martin Terrier a décidé de prendre sa retraite. Il a un projet de vie. Pas de chance, son employeur, une mystérieuse compagnie, tient absolument à lui confier un dernier boulot. Gros conflit d’intérêts. Et, pour le lecteur, impossible de lâcher le bouquin jusqu’au mot Fin.

Comme toujours avec Manchette, on est happé par ces personnages d’une banalité à hurler. Banal, un tueur à gages ? Sous la plume de Manchette, oui, parce qu’en regardant bien c’est le monde alentour qui est extravagant. Surpris, on découvre un quotidien qu’on avait perdu de vue. Des appartements meublés avec plus ou moins de goût et décrits avec une précision maniaque, des hommes étranges qui lisent le Monde diplomatique, des cafés quelconques et bruyants où le danger peut surgir à tout instant. Est-ce ainsi que les hommes vivent ? s’interrogeait le poète. Hélas oui, soupire Manchette. On travaille pour gagner sa croûte, on aime sans passion et on tue par raison. Bref, « Le journal de ma maison » revu par le rédacteur d’un catalogue Smith & Wesson.

Dès « L’affaire N’Gustro », son premier roman paru en 1971, les livres de Manchette ont fait l’effet d’une déflagration. On a parlé de néo-polar, avec raison. Le folklore des truands de Pigalle est bien loin ; c’est la France des années 70 qui est mise en scène, ses tables en formica, ses petits employés maussades et ses assassins en mal de repères. Une société replète qui s’enfonce dans le spleen de la consommation. « Nada », « Que d’os », « Fatale » : autant d’incisions dans le cuir d’un monde frileux, lâche et amnésique. Les tueurs tuent, les policiers les prennent en chasse, sûrs de leur impunité, et les politiques détournent le regard. Par-dessus tout ça, des enjeux qui dépassent les protagonistes. Et l’on s’aperçoit en fermant le livre que l’œuvre de Jean-Patrick Manchette est d’une actualité brûlante. Elle n’a rien perdu de sa force subversive. Tous les auteurs français de littérature noire lui doivent quelque chose.

« La position du tireur couché » est le dernier roman achevé de Jean-Patrick Manchette. C’est aussi le plus abouti, le plus somptueux par la concision du style, la pertinence du regard et la tension qui parcourt le texte de la première à la dernière ligne. Une conclusion en forme de direct à l’estomac.

L’ironie, c’est que l’auteur était loin de l’imaginer, ce point final. Au début des années 1990, il s’apprêtait à ouvrir un nouveau cycle romanesque avec « La princesse du sang ». Le cancer a laissé le projet en plan. Abrupt et injuste, comme la fin d’un polar de Jean-Patrick Manchette.

Il est mort en 1995. Il avait 52 ans.

Gallimard, 1981.

Thierry JONQUET – Mygale

MygaleAu départ, un couple atypique. Richard Lafargue, quinquagénaire aisé, et sa jeune maîtresse, Eve. Il l’enferme à double tour dans sa chambre à coucher de leur villa du Vésinet. A certains moments, il lui parle avec douceur et respect. A d’autres, il lui hurle des ordres via l’interphone. En retour, Eve lui témoigne une indifférence glacée. Ils rendent visite à une jeune fille, Viviane, internée dans un hôpital psychiatrique. Puis ils vont à Paris, dans un studio de la rue Godot-de-Mauroy, où Eve est forcée de se prostituer pendant que Richard jouit du spectacle derrière une glace sans tain.

Changement de décor. Une voix rappelle des événements passés. De mauvais souvenirs : un jeune homme en moto, une course-poursuite sous la pluie, un dérapage, une lutte entre le conducteur d’une voiture et le motocycliste.

Nouvelle interruption. Alex Barny est un truand en cavale. Il s’est pris une balle dans la jambe au cours d’un braquage de banque. Un flic est mort. Caché dans un mas de l’arrière-pays provençal, Alex pense à son ami Vincent. Ces deux-là ont vraiment fait les quatre cents coups ensemble. Vincent était bien plus futé que lui. Si Vincent l’avait accompagné sur ce coup, Alex ne se serait jamais fait avoir aussi bêtement. Problème, Vincent s’est volatilisé il y a quatre ans. Plus de nouvelles.

La voix revient tourmenter le motocycliste. Il est enfermé dans une cellule. Nu, enchaîné. Ce doit être une erreur. Il crie pour la centième fois qu’il s’appelle Moreau. Vincent Moreau. Là où il se trouve, personne ne l’entend.

Revoici Richard Lafargue. Il commence ses consultations dans un grand hôpital parisien. C’est un chirurgien internationalement reconnu.

Sur cette trame singulière, Thierry Jonquet brode un roman d’une force exceptionnelle. Disons-le tout net : rarement un thriller a atteint une telle virtuosité de construction. Insensiblement, des liens se tissent entre ces personnages disparates. Une histoire se met en place, au sens le plus littéral du terme : chacun des protagonistes vient avec sa biographie, le misérable petit tas de secrets cher à Malraux. Ces êtres n’avaient aucune chance de se rencontrer. Les hasards de la vie, ou une nécessité perverse, vont s’amuser à télescoper leurs destins. Il en résulte un roman d’une noirceur éblouissante, à l’écriture vive, impossible à oublier.

Toutes les obsessions de Jonquet se concentrent dans ce récit énigmatique : on y croise des médecins monomaniaques, des jeunes filles foudroyées par la vie, des hommes qui auraient pu être braves s’ils n’avaient aussi bêtes, et d’autres qui auraient pu utiliser leur intelligence à meilleur escient. On oscille en permanence entre le burlesque et la tragédie. Avec « Mygale », l’univers de Thierry Jonquet trouve son point d’équilibre, sa masse critique. La forme du récit, fluide et complexe à la fois, est servie par un style d’une élégance de scalpel.

Quand on plonge dans cette œuvre, on est d’abord frappé par le foisonnement. Les personnages semblent surgir de toutes parts, hommes et femmes ballotés entre leur désir d’une vie simple et les contingences d’un monde qui ne leur laisse pas une seconde de répit. Les aspirations sont complexes, les sentiments mitigés. Insensiblement, des liens vont se créer, mystérieux et souterrains. C’est que chacun doit se coltiner son passé, y compris les choses plus ou moins inavouables qu’on a pris soin de reléguer dans les placards. Jonquet, marionnettiste malicieux, les fait ressurgir comme à plaisir. Les protagonistes se croisent, les actions s’entremêlent en une trame de plus en plus serrée. Le lecteur est happé dans cette spirale de secrets, de hantises et de doutes, il ne peut lâcher le livre. Enfin, les certitudes se font jour. Chacun doit faire avec ces révélations. La vie continue, parfois plus légère, toujours un peu bancale. Avec Jonquet, les vérités ont un arrière-goût plutôt amer.

Une fois le livre refermé, on regarde autour de soi et on s’aperçoit soudain que c’est de l’humanité toute entière que l’auteur nous a entretenu. De ces frères humains qui, compte tenu des circonstances, font ce qu’ils peuvent pour s’en sortir tête haute. Thierry Jonquet n’a pas milité en vain dans les mouvements trotskystes quand il était adolescent, pas plus qu’il n’a rechigné à la tâche comme infirmier auprès de personnes âgées. C’est dans son expérience personnelle qu’il a puisé la chair de ses histoires. L’humanité, il l’examine sans ménagement, mais toujours avec bienveillance. Il savait de quelle couleur était la vie : rouge, comme le sang, la colère ou la révolte. Ses romans sont non seulement de vrais tours de force narratifs, comme dans « La bête et la Belle », mais aussi des peintures de notre société, ainsi qu’en témoigne « Mon vieux », un autre chef-d’œuvre. Il y avait une véritable douceur chez ce bonhomme aux apparences bourrues, disparu prématurément en 2009. Chacun de ses titres est un concentré d’humanisme.

Voilà pourquoi Thierry Jonquet a transcendé le statut d’auteur de romans noirs pour accéder à celui, universel, d’écrivain.

Gallimard, 1984.