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Roger SIMON – Le clown blanc

Le clown blancLe hasard fait parfois bien les choses. Ainsi, l’auteur de ces lignes a-t-il découvert « Le clown blanc » traînant dans un hall d’immeuble. De prime abord, rien de bien affolant. Titre neutre, auteur inconnu, couverture quelconque. Et… le coup de foudre. Une merveille de polar. Rythme, sens de l’observation, vision du monde acérée, humour cinglant, personnages inoubliables, tout y était. Il est des moments de lecture, des moments de grâce serait-on tenté d’écrire, qui justifient un bon paquet de romans indigents ou convenus.

Hollywood, 1986. Sacrifiant à une convention bien établie parmi la classe moyenne américaine, le détective Moses Wine entame une psychanalyse. Il a le profil-type du dépressif : père divorcé de deux grands adolescents, il vient de perdre son boulot de directeur de la sécurité dans une compagnie d’ordinateurs et vit assez mal la mort de son propre père, ancien avocat d’affaires en vue à New York que, en bon rejeton des sixties, il s’est toujours appliqué à décevoir. Figure archétypale du mâle dominant américain, Wine est partagé entre angoisse et culpabilité : est-il opportun d’ouvrir une agence de détective privé alors que tout devrait l’inciter à trouver un boulot plus respectable ? Son psy, le docteur Nathanson, s’applique à le renvoyer à ses questions en l’initiant à la Gestalt thérapie, laquelle consiste en simagrées plus ou moins signifiantes. Mais un jour, Nathanson évoque une de ses patientes, Emily Ptak. Celle-ci vient de perdre son mari, Mike Ptak, un comique télévisuel de seconde zone qui, détail troublant, vient de faire le saut de l’ange depuis le sommet de l’Albergo Picasso, un hôtel de luxe dont il occupait la suite au 15ème étage. Contrairement à ce qu’affirme la police, qui plaide pour la thèse du suicide, la veuve est persuadée qu’il s’agit d’un meurtre. Tout accuse l’ex-partenaire de Mike Ptak, l’émulsif Otis King, qui vient de mettre fin à leur duo d’amuseurs pour s’en aller tourner des films à Hollywood. Emily Ptak charge Moses Wine de l’enquête. La paie est bonne, il accepte.

Doté d’un culot à toute épreuve, Wine ne tarde pas à rentrer en contact avec les quelques personnes qui ont côtoyé le rigolo avant le grand plongeon. Il fait ainsi la connaissance d’une jolie jeune femme, Chantal Barrault, qui s’essaie à une carrière de comique dans le club situé en contrebas de l’hôtel, le Fun Zone. La perspective de se reconvertir dans l’enquête privée séduit la donzelle, d’autant que ses sketches n’intéressent absolument personne. Leurs investigations les conduiront à rencontrer une belle brochette d’artistes de télévision, de dealers et de psychanalystes qui rivalisent de dinguerie. Quelques-uns resteront sur le tapis. Le dénouement surprendra par son cynisme. Bienvenue à Los Angeles, la ville du cauchemar climatisé.

A priori, rien ne distingue « Le clown blanc » d’une tripotée d’autres thrillers mettant en scène un détective privé – on songe à Chandler, Hammett ou Ross Mac Donald. Mais Roger Simon possède un ton, une ironie, une finesse d’observation qui emportent tout sur leur passage. On écarquille les yeux, on réfléchit, on encaisse des coups, on se marre franchement avec Moses Wine, croisement de Dick Tracy et de Woody Allen.

En un mot, Simon maîtrise quelque chose de suffisamment rare dans le monde du roman noir pour être souligné : un style. Qu’on en juge : « Le projet de la psychothérapie est le lavage de cerveaux de gens, dans le but de leur faire accepter la société telle qu’elle est, et de les adapter à ses disfonctionnements, de telle manière qu’ils s’y sentent à l’aise et ne désirent plus y changer quoi que ce soit. » « Un type trapu à la tête rasée et donc le corps truité semblait bâti de couches sédimentaires alternées de muscle et de graisse, s’est matérialisé instantanément de derrière un pilier. Un crucifix dansait à son cou et son haleine exhalait une faible senteur d’ail, ce qui lui conférait, en dépit de son obligatoire vareuse « Période Bleue », l’allure d’un homme évadé de la photo de groupe de quelque championnat de lutte gréco-romaine. » « Vous avez déjà parlé avec un ado moyen d’aujourd’hui ? Ils ne savent même pas s’ils sont mâles, ou femelles, ou kangourous. » Roger Simon, ou la métaphore au karcher.

On aura compris que sous ses airs de polar, « Le clown blanc » constitue un impitoyable réquisitoire contre l’Amérique des yuppies, société hédoniste, immergée dans le culte du moi et de la performance. Il cible en priorité ses adjuvants les plus caricaturaux, les psys et les comiques, aspirines de l’homme moderne : le psy calme les angoisses, le comique fait diversion. Los Angeles, cité clinquante et repue, crève de saturation : trop d’argent facile, de cocaïne, d’ego. La célébrité ? Une drogue comme une autre, qui enferme l’artiste dans une logique de performance absolument écrasante. La séance chez le psy ? Une sorte de cérémonie païenne, oasis de sérénité passagère lourdement facturée. Le gala de bienfaisance ? La meilleure façon de gérer une culpabilité taraudante.

Moses Wine est l’Américain générique des années 80. Parti de très haut sur l’échelle de l’ambition existentielle comme bon nombre de hippies, il a dégringolé les échelons un à un, au fil de ses désillusions. Aujourd’hui, on le qualifierait de bobo : s’il conduit une BMW de bonne cylindrée, c’est avec un joint entre les doigts. Pas question de sacrifier une miette de plaisir, ni de laisser aux jeunes générations le monopole de la coolitude. En bon libéral-libertaire, Moses Wine excipe de son passé de révolutionnaire pour justifier tous ses renoncements. Les grands rêves pacifistes ont cédé la place à une société dorée sur tranche, mais où la compétition s’annonce impitoyable. Reste la culpabilité, et un persistant sentiment de vide. En se penchant un peu, on voit déjà pointer le bout du nez des jeunes traders en costume Armani, amateurs de nourriture macrobiotique, de vins fins et de coke. La suite logique, ce sera « American psycho » du génial Bret Easton Ellis.

Tous les personnages valent le détour, tant ils envahissent le récit de leur énergie et de leur esprit mordant. Moses Wine mêle un sens de l’autodérision typiquement juif à une sagacité psychologique d’une grande acuité, de celle qui permet de jauger les hommes en un seul regard. Ses démêlés hilarants avec ses deux ados de fils le replacent devant ses propres contradictions, entre volonté d’en imposer et crainte de vieillir. Chantal Barrault n’est pas en reste, jeune trentenaire en quête d’elle-même, capable aussi bien de pondre une thèse sur Freud que de cuisiner de bons petits plats, de changer la roue d’un camion ou de conduire une filature avec l’aplomb d’un détective chevronné. Mais le pompon revient à Otis King, le jeune comique qui monte et dont Mike Ptak n’était que le faire-valoir. Avec un sens prodigieux sens du détail, Simon campe une sorte d’Eddie Murphy perfusé au sexe et à la cocaïne, capable de balancer dix vannes de cul à la seconde puis de susciter l’attendrissement des demoiselles. Irresponsable jusqu’au délire, il n’est qu’égotisme pré-pubère et besoin éperdu de reconnaissance. A-t-il des circonstances atténuantes ? Ecoutons son manager : « La propre mère d’Otis était une pute, morte d’overdose quand il avait quatre ans. Son père s’est envoyé une peine de dix à vingt ans à Riker’s Island, pour avoir poignardé un type dans le dos. Otis était lui-même à la rue dès ses neuf ans. A onze, il écopait de sa première condamnation pour vol, et il a passé ses années douze à quinze en maison de correction. S’il n’avait pas été capable de faire marrer les gens, il y a de fortes chances pour que ce soit presque toute sa vie qu’il aurait passée en prison. Parce que ç’aurait été sa seule façon de survivre. Sa seule chance de manger, parce que ce bâtard ne sait pas lire, pas même épeler. Il aurait du mal à compter jusqu’à vingt. Il n’est en rien différent de ces trous du cul qui passent leur vie dans la rue à se repeindre l’intérieur des artères au blanc de Chine, parce que c’est la seule façon de passer la journée sans s’entretuer. Et si vous croyez que c’est les gens de mon monde qui viennent foutre leur merde dans le vôtre, c’est que vous êtes frappé. C’est exactement le contraire qui se passe ! » Sans coup férir, Roger Simon annonce l’émergence d’une nouvelle culture urbaine, celle du ghetto avec ses tags, ses dealers-hommes d’affaires et ses rappeurs armés comme des porte-avions.

Le personnage le plus pathétique en définitive, c’est bien celui qu’on ne verra jamais mais dont la présence en creux irrigue le roman d’une atmosphère douce-amère. Qui était vraiment ce Mike Ptak dont la mort semble laisser tout le monde indifférent ? Un drogué ordinaire ? Un maître-chanteur ? Simple second rôle voué à la gloire d’Otis King, il n’était doté d’aucun talent particulier et n’avait pas pour destinée de laisser la moindre trace dans l’histoire du show business – clown blanc sacrifié sur l’autel des vanités. Ce n’était pas un saint, mais ce n’était certainement pas un salaud intégral. Il se peut même que sa seule tentative pour regarder ailleurs qu’au fond de son nombril lui ait coûté la vie. Constat implacable : l’Amérique est une jolie piscine où croisent des requins dopés à l’autosatisfaction. Malheur à celui qui baissera la garde…

Il ne fait aucun doute que « Le clown blanc » se situe dans une veine réaliste. Le style est rapide, le vocabulaire cru, les descriptions sans complaisance – la question raciale est omniprésente. Néanmoins, on y apprend des choses qui peuvent se révéler utiles comme la confection du speedball – deux doses de neige, trois doses de bourrin –, la gestion d’une vedette sur-vitaminée ou la manière la plus efficace d’échapper à un tueur à gages dans une arrière-cour du Bronx. Oubliez les détectives suédois qui mettent trois cent pages à faire une déduction qu’un enfant de cinq ans a faite en trois minutes : le récit est précis, percutant, sans temps mort. On songe à ces séries américaines gonflées à l’adrénaline, les Oz, Sopranos ou Breaking Bad. Action, tension, humour : un cocktail détonant, qui vous parcourt l’échine comme un rail de blanche. Et, à la fin, une vérité, provisoire comme toutes les vérités.

Bien plus qu’un grand polar, « Le clown blanc » constitue une formidable, une grandiose, une exceptionnelle plongée dans l’esprit de l’Amérique.

Rivages, 1989.

James ELLROY – Le Dahlia noir

Le Dahlia noirJames Ellroy, donc. Le grand, l’immense, l’exaspérant, l’ignoble, le génial Ellroy. On l’adore ou on le déteste : le bonhomme, tout comme ses livres, ne laisse pas indifférent. Il faut admettre qu’il ne s’épargne aucun effort pour choquer : républicain et conservateur autoproclamé, il s’ingénie à entretenir sa légende, celle d’un personnage peu recommandable, vaguement voyeuriste et vicieux, à la personnalité quasi borderline. Ses romans, célèbres par leur crudité sanguinolente, ne plaident pas en sa faveur. Il serait pourtant dangereux de réduire l’écrivain à son œuvre : s’il a mis une grande part de lui-même dans ses personnages, il est trop lucide pour se perdre en eux. En témoignent des intrigues très documentées et aux structures ciselées, en totale contradiction avec la déliquescence de la plupart de ses héros – en imaginant que ce terme ait encore un sens pour un homme qui a suffisamment côtoyé les bords des gouffres pour entretenir quelque illusion sur le genre humain. En vrai survivant, Ellroy n’oublie jamais de se ménager un périmètre de sécurité, dans ses inclinations personnelles comme vis-à-vis de ses livres.

A l’aube des années 80, James Ellroy fait irruption sur la scène du polar avec « Brown’s requiem ». Les spécialistes soulignent la radicalité du récit et l’écriture sans concession d’un auteur dopé à la testostérone. Suivent quelques titres ahurissants de violence qui assoient sa réputation d’auteur gore, au style tranchant et aux intrigues foisonnantes comme des grappes de vers sur un cadavre. La notion de serial killer devient un incontournable du lexique noir, au point de se transformer aujourd’hui en poncif – on en croise jusque dans les recoins les plus septentrionaux des fjords suédois. C’est donc un auteur entouré d’une certaine aura qui publie « Le Dahlia noir » en 1988. Et c’est le choc.

Le « Dahlia noir » s’inspire d’un fait divers réel qui avait horrifié les Etats-Unis au sortir de la Seconde Guerre mondiale : le meurtre d’une jeune femme, Elizabeth Short, dont le cadavre épouvantablement mutilé avait été découvert dans un terrain vague de Los Angeles aux premiers jours de 1947. Ellroy lance un duo d’enquêteurs, l’agent Dwight « Bucky » Bleichert et le sergent Lee Blanchard, sur la trace du tueur sadique. Très vite, la traque se doublera d’une quête personnelle : face à l’épouvante, chacun se retrouve confronté à ses secrets les plus inavouables. Jusqu’où peut-on aller dans le renoncement à soi-même ? Bleichert laissera pas mal d’illusions dans l’aventure, Blanchard aura moins de chance encore. Des histoires d’amour se noueront et se dénoueront, des considérations de hiérarchie et d’ambitions politiques perturberont le travail policier, des journaux viendront fouiller dans les moindres poubelles de l’Histoire. La description de l’enquête est aussi minutieuse que haletante : Ellroy restitue avec une maîtrise stupéfiante les procédures d’investigation, tout comme le langage de l’époque, les décors, les us et coutumes, et recrée avec maestria cette ambiance moite où infusent jazz be-bop, whisky et foutre. Le Los Angeles des années 1940 revit dans toute son effervescence et ses extravagances : n’oublions pas que les protagonistes s’affairent dans la Mecque du cinéma, ces quelques kilomètres carrés de rêve où se côtoient businessmen et techniciens au chômage, authentiques vedettes et starlettes en mal de gloire. Elizabeth Short était une aspirante actrice sans talent. Comme bien d’autres, elle s’est brûlé les ailes à ce rêve. Par procès-verbal interposé, Bucky Bleichert sera le témoin privilégié de cet éclatant échec. Il lui faudra une sacrée dose de masochisme pour mener cette enquête à son terme : c’est que ce flic en quête de rédemption porte le monde sur ses épaules. Véritable double de l’auteur, il devra accepter de souffrir suffisamment – et de faire souffrir les autres – pour coincer le coupable. Revanche posthume pour la belle Elizabeth dont le meurtrier, dans la réalité, ne fut jamais identifié.

Nous voici au cœur de la problématique d’Ellroy : la Justice est-elle possible en ce bas monde ? Face à l’incroyable arrogance des puissants, existe-t-il un homme assez fort pour punir les ordures qui s’en prennent à de jeunes femmes dont le seul tort fut d’avoir croisé la mauvaise personne au mauvais moment ? L’auteur parle en connaissance de cause : sa propre mère, qui l’élevait seule, fut victime d’un tueur en série en 1958 alors que le jeune James n’avait que dix ans. On peut rêver d’un meilleur départ dans la vie. Lesté de ce traumatisme, il vécut quelque temps avec son père, un homme faible dont le mieux qu’on puisse dire est qu’il n’était bon à rien, et dont la mort prématurée devait précipiter le futur écrivain dans une chute libre d’une bonne dizaine d’années : alcool, drogue, vols avec effraction, clochardisation. Cette période sombre, qui l’amena aux portes de la mort, Ellroy la restitue avec sa hargne coutumière dans « Ma part d’ombre », un récit autobiographique où l’homme se livre sans concession. Il était moins un délinquant qu’un paumé, un loser comme on en croise tant dans les mégapoles américaines. Seule différence : de cette errance est née une œuvre romanesque d’une rare ambition, puisant ses racines dans la réalité la plus triviale, et d’une puissance évocatrice sans équivalent dans le roman noir contemporain.

Car Ellroy n’aurait jamais acquis cette envergure sans ce style qui lui est propre, tranchant comme un scalpel et percutant comme un direct à l’estomac. Les personnages parlent dur, cru, vrai : on croise beaucoup de salopes, de pédés ou de connards aux détours de ses histoires. Beaucoup de négros, d’espingos et de youpins aussi. Homophobe et raciste, Ellroy ? Bien sûr que non : il brosse avec sauvagerie l’esprit d’un milieu et d’une époque, la pègre de Los Angeles et les services de police du LAPD – entités qui étaient bien souvent synonymes – au détour des années 1940. Il révèle ainsi la véritable nature d’une société segmentée et intolérante, irriguée par les préjugés de toutes sortes. Le culte de la liberté, ce cliché façonné par toutes les agences de pub d’Amérique, ne se dispense pas de solides haines à l’encontre de ce qui n’est pas conforme.

Portées par cette violence verbale, les scènes d’action d’Ellroy sont de véritables morceaux d’anthologie – pour le meilleur et pour le pire. Les rapports de force, partout sous-jacents, conditionnent les rapports humains, gouvernés par la jalousie, l’envie ou la peur. Les individus sont renvoyés à leurs pulsions les plus primaires, d’où un certain nombre de voies de fait. Quant aux descriptions de scènes de crime, elles mettent le lecteur à rude épreuve : aucun détail ne lui sera épargné. Voyeurisme gratuit ? Non, prise de conscience de la barbarie et de l’ignominie absolues. Pour cet égoutier de l’âme, le monde n’est que coups, chantage et souffrance. Son Los Angeles baigne dans un océan de corruption où seuls surnagent salauds et cinglés. Quant aux protagonistes, dont l’égoïsme est sans limite, ils ne sont mus que par deux valeurs : le fric et le sexe. Par chance, certains être d’exception parviennent à se transcender. C’est ainsi que de temps à autre, l’amour authentique parvient à fendiller les carapaces pour glisser son grain de sel dans l’histoire, comme dans la relation ambiguë entre Bleichert et la belle Kay. Fatalistes, les personnages se résignent à ce qu’il se mue en grain de sable grippant peu à peu les rouages de la belle mécanique. Le bonheur, par nature éphémère, n’est que l’oubli momentané du malheur et chacun replonge dans ses idées fixes et ses rêves déçus. Pessimiste, Ellroy ? Incontestablement. Mais par-dessus tout combatif : à l’instar de Bleichert, son anti-héros le plus abouti, l’auteur n’interrompra jamais la traque du meurtrier. Le désir, l’obsession de  justice, encore et toujours.

Voilà bien ce qui caractérise la figure du héros selon Ellroy : c’est un homme abandonné à lui-même et obsédé par sa quête de vérité, seule alternative viable au désespoir existentiel. Stoïques, ses enquêteurs s’enferment à double tour dans des pièces sombres dont ils tapissent les murs de photos macabres tout en feuilletant pour la millième fois les pages d’un dossier qu’ils connaissent par cœur. Ils sont toujours à l’affût du petit détail qui leur avait échappé, prélude à une révélation fulgurante. La précision des comptes-rendus et la méticulosité des descriptions participent de cette atmosphère envoûtante, à la limite de la claustrophobie. Les romans d’Ellroy sont de véritables labyrinthes qui placent le lecteur en situation : pris dans cette avalanche de faits, de témoignages et d’observations, il devient lui-même ce flic qui remonte Hollywood Boulevard à bord de sa Chrysler tout en faisant le tri entre les délires des poivrots, les rodomontades des mythomanes, les mensonges éhontés des truands et les murmures d’une vieille qui a peut-être perdu la boule. On accumule les indices, on s’engouffre dans les fausses pistes, on se bat avec des types un peu trop portés sur le poignard. On pleure d’avoir tué et on se soûle pour oublier. Un livre d’Ellroy, c’est une plongée en apnée dans les bas-fonds de l’humanité, mais transcendée par l’énergie dévastatrice d’un authentique écrivain et cette volonté inflexible de s’en sortir. Au bout du voyage, il n’y aura peut-être pas l’allégresse, mais il y aura la vie, toujours triomphante. Le sacrifice n’aura pas été vain : en un seul roman, Ellroy aura vengé toutes les victimes de l’Histoire.

« Le Dahlia noir » est sans doute son chef-d’œuvre. L’intrigue, bien que foisonnante, est un concentré de suspense, de turpitudes, de rebondissements, d’émotions aussi. Le coup de génie d’Ellroy est d’avoir compris que Los Angeles constituait la métaphore du rêve américain dans ce qu’il avait de plus faisandé : glamour, photos de unes et paillettes hollywoodiennes ne servent qu’à cacher la misère des petites gens, la lutte pour le pouvoir, la ségrégation raciale omniprésente et l’injustice fondamentale d’une société trop obnubilée par l’argent pour se permettre le luxe d’être humaine. La vérité d’une société, c’est encore son mensonge le plus présentable. Los Angeles, cité des anges ? Foutaises, nous hurle Ellroy : ville de faux-semblants et de décors en carton-pâte, de producteurs vicieux et de poussières d’étoile destinées à éblouir les gogos, elle incarne l’Amérique dans ses pires travers. Elizabeth Short fut l’une de ses plus pitoyables victimes, qui se rêvait actrice et finit en pâture de fait divers, un matin de janvier, au bord d’un terrain vague. C’est pour elle, pour exorciser cette monumentale et cynique saloperie qu’on appelle le rêve américain, qu’Ellroy a conçu ce texte admirable, vrai cri d’amour à une jeune morte. Un cri d’amour quasi filial.

Après « Le Dahlia noir », l’auteur allait poursuivre son autopsie de l’Amérique des années cinquante dans trois autres romans qui, chacun, ont fait date : « Le grand nulle part », « L.A. Confidential » et « White jazz ». S’appuyant sur quelques personnages récurrents, il y fait la démonstration d’un talent de conteur et d’une virtuosité stylistique qui l’ont propulsé au premier rang des auteurs de thrillers du XXème siècle. Il a renouvelé le genre, tout simplement.

Mégalo, James Ellroy ? Indubitablement. Réac ? La question se pose.

Génial ? Sans l’ombre d’un doute.

Rivages, 1988.