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Gillian FLYNN – Les apparences

Les apparencesNick et Amy Dunne ont tout pour être heureux. Ils sont jeunes, la trentaine. Ils sont beaux. Ils sont libres, pas d’enfant à charge. Ils ont la vie devant eux. Sauf que… Comme tant d’autres, Nick a perdu son boulot dans le journal new-yorkais où il bossait depuis dix ans. Amy a elle aussi perdu son job. Pour elle, c’est moins grave : ses parents sont les auteurs très riches et très célèbres d’une fameuse collection de livres pour enfants : « L’épatante Amy ». Ils lui ont laissé une importante somme d’argent sur un compte en banque. Pas de problèmes financiers. Sauf que… La mère de Nick tombe malade – cancer. Son père sombre lentement dans l’Alzheimer. Sa soeur Margo appelle au secours depuis leur Missouri natal. Et Nick-le-looser décide que le temps du retour aux sources est venu. Il emprunte de l’argent à Amy – elle a dû restituer la plus grosse partie de sa fortune à ses parents, qui ont tout perdu dans le krach financier de 2007 – et ouvre un bar. En parallèle, il donne des cours de journalisme à la fac locale. La belle Amy, la New-yorkaise générique, s’ennuie dans cette vie provinciale. Les liens se distendent, le couple se fissure. Nick se comporte de plus en plus en connard égoïste et arrogant. Les disputes deviennent si fréquentes qu’Amy commence à craindre pour sa vie. Un beau matin, elle disparaît. Traces de lutte dans le salon, sang maladroitement épongé dans la cuisine… Effraction ? Enlèvement ? La police penche pour cette hypothèse. Sauf que… On trouve des cartes de crédit au nom de Nick Dunne. D’énormes dépenses ont été effectuées sur ces comptes. On s’aperçoit aussi que le plafond de l’assurance-vie d’Amy a été relevé peu de temps avant le drame. Et Nick ne semble pas plus affecté que cela par la disparition de sa femme. Il reçoit des appels mystérieux sur un second téléphone portable. On retrouve le journal intime d’Amy. Il révèle le désenchantement d’une femme amoureuse et peu à peu délaissée par un mari irascible, je m’en-foutiste et parfois violent. Bref, un meurtrier en puissance. Sauf que…

On ne dévoilera pas ici les ressorts de l’intrigue. Ils sont tellement bien agencés, tellement surprenants qu’on en reste bluffé longtemps après avoir tourné la dernière page. Rarement on aura aussi bien pénétré les arcanes du psychisme humain. Qui dit vrai ? Qui ment ? A peine a-t-on trouvé une conclusion plausible qu’un nouvel événement vient bouleverser toutes les perspectives. Les rebondissements sont tellement bien amenés qu’on ne peut plus arrêter la lecture. Comment Nick va-t-il pouvoir sé défendre ? Peut-il même se défendre encore ? Qui peut l’écouter ? Qui peut accorder sa confiance à un type pareil ? Car Nick Dunne n’est pas sympathique. Avouons-le : il a eu tellement de chance dans la vie qu’on se félicite secrètement de ce qui lui arrive. Les médias se ruent sur l’occasion : voilà l’homme que vous aimerez détester. Puis que vous aimerez quand même. Puis que vous détesterez encore plus. Toutes les apparences sont contre lui. Sauf que…

C’est bien le sujet du livre, dissimulé en filigrane dans chaque page du récit. Dans un monde connecté, ultramédiatisé, surveillé, dans un monde où chacun peut à tout moment se voir projeté dans la lumière aveuglante de la suspicion, on ne voit que la surface, on ne juge que la vraisemblance. Ce monde est sans pitié pour les dilettantes, les faibles, les spécialistes de l’à-peu-près. Il faut toujours être sur le qui-vive. Se protéger. Anticiper. Garder à l’esprit que le pire est possible. Et se résigner à l’idée que les gens ne demandent qu’une chose : passer leurs frustrations sur un coupable idéal. Surtout si les apparences sont contre lui.

Dans ce petit chef-d’oeuvre de mise en scène – Gillian Flynn a été scénariste – chaque élément occupe une place bien déterminée. Tout s’enchaîne sans à-coup. Une anecdote ? Voilà qui change l’image qu’on avait d’un des personnages. Un rebondissement ? On le redoutait, sans le croire possible. Un accident ? Mais peut-être était-il prévu… Chaque détail est pensé, soupesé, agencé minutieusement. Tous les protagonistes semblent entraînés dans les rouages d’une fatalité qui broie les êtres sous le couvert du papier glacé. La finesse du décortiquage psychique a des grâces d’autopsie. Oui, nous sommes bien à Carthage, une petite ville du Missouri. C’est l’été, il fait beau, et tout a été pulvérisé par la crise économique. Les pavillons de banlieue restent inhabités, les centres commerciaux abandonnés sont occupés par des SDF et les rues sont désertes… « Les apparences », c’est aussi l’Amérique d’aujourd’hui, une réalité qui se veut triomphante et qui n’est qu’un spectacle sinistre et drôle, parfois obscène lorsque la télévision s’en mêle, parfois cruel lorsque vos meilleurs amis finissent par douter de vous. Le spectacle de la désintégration, que seules contiennent la peur et la paranoïa. Chacun s’illusionne sur lui-même, chacun fait semblant, chacun triche, et la somme de tous ces mensonges fait l’Amérique. C’est superbe, haletant et désespérant. Sauf que…

Sonatine, 2012