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Donald WESTLAKE – Le couperet

Certains polars, très rares, ont des grâces de sphère. Ce sont des univers d’une cohérence parfaite. Ils se suffisent à eux-mêmes et à peine a-t-on pris connaissance de l’argument central qu’on se dit « C’est totalement génial ». D’un autre côté, l’histoire particulière qu’ils mettent en lumière éclaire l’esprit d’une époque : ils font office de révélateurs. A travers une anecdote, c’est une conception du monde qui nous apparaît dans toute son évidence et, souvent, sa cruauté. « Le couperet » est l’un de ces romans, et de surcroît l’un des meilleurs.

L’idée de départ ? Comme toutes les idées géniales, elle est d’une simplicité absolue. Burke Devore, 49 ans, est cadre dans l’industrie papetière. C’est le cadre moyen générique : marié, deux enfants à l’université et une maison achetée à crédit. Mais son secteur ne marche pas très fort et son entreprise décide de délocaliser sa production. Comme bien d’autres cadres de sa génération, Burke Devore se retrouve dans la charrette des laissés-pour-compte du système. Rien de personnel, bien sûr. Il faut juste qu’il débarrasse le plancher. Tout se fait dans les règles : une prime de licenciement équivalant à deux ans de salaire et un an et demi de couverture maladie pour sa famille et lui. On se saurait être plus généreux.

Pendant 18 mois, Burke va connaître le parcours classique du cadre moyen en recherche d’emploi : lecture des petites annonces, envoi de CV, quelques entretiens d’embauche. Résultat : zéro. Burke est trop spécialisé, trop âgé, trop peu sympathique. Bref, Burke est professionnellement mort. Le problème, c’est que les échéances se rapprochent : bientôt plus d’aide sociale, plus de couverture maladie, plus de revenus. Il sera obligé de vendre sa maison, ses enfants ne pourront plus continuer leurs études, il n’aura plus la moindre chance de trouver un boulot dans sa branche. La déchéance finale. Le couperet.

Mais Burke Devore ne baisse pas les bras. C’est un battant. Il veut continuer à vivre. Donc à travailler. A tout prix. En outre, c’est un acteur économique rationnel. Il sait cerner les problèmes et trouver les bonnes solutions. Et de fait, le problème est très simple : il doit trouver un poste qui convient à sa spécialité, les papiers spéciaux avec polymère. Il a justement repéré une boîte qui fabrique ce type de papier dans sa région. Donc il faut supprimer le type qui occupe ce poste. Pas le choix. L’autre problème, c’est que d’autres cadres au chômage risquent de passer avant lui. Ils ont un meilleur CV. Conséquence, eux aussi doivent disparaître.  

Comment faire ? C’est ici que Burke va prouver qu’il est le pur produit d’une logique rationnelle et efficace. Il va publier une fausse annonce de travail dans un journal spécialisé. Les personnes intéressées pourront répondre via une boîte postale, qu’il a pris le soin d’ouvrir sous un faux nom, et dans une ville située à trente kilomètres de chez lui pour ne pas éveiller les soupçons. Sur la masse des CV qu’il va recevoir, il sélectionnera les postulants qui risquent le plus de lui faire de l’ombre. Et il les supprimera les uns après les autres. Imparable.

Mais le vrai problème qui se pose à Burke Devore, c’est qu’il n’a rien d’un tueur. C’est un homme de 51 ans tout à fait ordinaire. Il n’a aucune violence en lui et ne s’est jamais servi d’une arme. Mais les faits sont têtus : il doit éliminer la concurrence potentielle. Et l’autre fait têtu, c’est qu’il possède un Luger, que son père a ramené en trophée lors de la Seconde guerre mondiale et qui dort dans une malle, au fond de sa cave. Et Burke, en bon cadre responsable, va réunir ses talents et ses atouts pour atteindre ses objectifs, à savoir buter ses concurrents. Mais il réalisera très vite que ce projet se heurte à un obstacle de taille : le facteur humain. Car ceux qu’il s’apprête à supprimer sont des types comme lui. Des pauvres bougres qui eux aussi ont une épouse, des enfants et une vie personnelle où l’on tente de maintenir quelques lueurs d’espoir. Les résidus d’un système qui broie les êtres humains quand ils ont le malheur de finir dans la colonne « Passif » d’un bilan comptable…

On ne lâche pas un roman comme « Le couperet ». On tourne les pages, captivé par le déroulement implacable de l’intrigue, impressionné malgré soi par les qualités d’organisation de Burke Devore, sa capacité à anticiper les moindres problèmes et sa faculté d’adaptation aux inévitables écueils qui se dresseront sur sa route – car ses cibles ne vont pas se laisser faire. Cette logique impitoyable qui le pousse à commettre de véritables atrocités laisse le lecteur à la fois écoeuré et fasciné. Burke Devore, ce monstre de chair et de sang, est l’incarnation aboutie de la dialectique victime-bourreau : il ne fait que son travail, en somme. Et pour celui qui s’estime victime d’une injustice, tous les moyens sont bons pour s’en sortir.

C’est là où le roman touche à une dimension profondément, viscéralement humaine. Le protagoniste principal est un homme sensible. Ses meurtres le révulsent, il a de la pitié pour ses victimes, chacun de ses meurtres l’anéantit. Il vit dans une pression terrifiante : il a conscience que le moindre faux pas peut l’amener à la chaise électrique. Il ne doit jamais rien laisser paraître. Son épouse Marjorie, à qui il cache bien évidemment son horrible besogne, sent que quelque chose le mine, qu’il se replie sur lui-même. Elle tente de l’aider. Rien à faire : Burke Devore est un homme responsable, il endosse seul le poids de sa mission. La culpabilité qui le ronge jour après jour, il l’affronte face à face. Il ne peut s’offrir le luxe de l’auto-apitoiement : les échéances approchent, le couperet peut tomber d’un moment à l’autre.

Bien sûr, il sait qu’il se comporte comme un salaud définitif : ses victimes avaient juste le tort d’être des concurrents. Il est totalement lucide sur le système dans lequel il vit : « L’ennemi, ce sont les patrons d’entreprise. L’ennemi, ce sont les actionnaires. Ce sont toutes des sociétés anonymes, et c’est le besoin de rendement des actionnaires qui les pousse, toutes autant qu’elles sont. Pas le produit, pas la compétence, certainement pas la réputation de l’entreprise. Les actionnaires ne s’intéressent à rien d’autre que le rendement, et cela les conduit à soutenir des cadres de direction formés à leur image, des hommes (et des femmes aussi, dernièrement) qui gèrent des entreprises dont ils se moquent éperdument, dirigent des effectifs dont la réalité humaine ne leur vient jamais à l’esprit, prennent des décisions non pas en fonction de ce qui est bon pour la compagnie, le personnel, le produit ou encore (ah !) le client, ni même pour le bien de la société de façon plus générale, mais seulement en fonction du bénéfice apporté aux actionnaires. La démocratie dans son état le plus dévoyé ; on ne soutient des chefs qu’à la condition qu’ils assouvissent son avidité. Le mamelon omniprésent. C’est pourquoi des firmes saines, largement bénéficiaires, riches en dividendes pour leurs actionnaires, licencient néanmoins des ouvriers par milliers : pour extirper juste quelques gouttes de plus, pour paraître juste un peu mieux aux yeux de cette bête à mille bouches qui maintient les cadres de direction au pouvoir, avec leurs indemnités à un million de dollars, dix millions de dollars, vingt millions de dollars. »

Mais le processus est enclenché, et sa décision est prise, il ne reviendra jamais en arrière. Toute sa volonté, toutes ses compétences – et on voit qu’elles sont nombreuses –, il les mettra au service de sa mission : imposer coûte que coûte sa candidature. Burke Devore, c’est l’homo economicus plus que parfait, une forme d’aboutissement de la société capitaliste.

Donald Westlake avait déjà une centaine de romans et nouvelles au compteur, publiés sous son nom et une bonne dizaine de pseudos, lorsqu’il a publié « Le couperet », sorti en 1997 aux Etats-Unis et en 1998 dans sa traduction française. Il est heureux de constater qu’un écrivain de 64 ans, vieux briscard de l’édition qui n’a plus rien à prouver, trouve encore suffisamment de révolte et de rage en lui pour écrire un roman d’une telle vigueur, à l’écriture effilée comme une lame de rasoir et à l’intrigue agencée à la perfection. « Le couperet », c’est LE roman des années 1990. C’est l’époque des grandes restructurations. Les multinationales s’aperçoivent qu’elles peuvent générer des profits faramineux en délocalisant leur production dans des pays où la main-d’œuvre est payée une misère. Bingo ! Va pour les usines à esclaves en Chine et au Bangladesh. Quant aux employés américains ou européens, tant pis pour eux… Pertes et profit. La collectivité n’a qu’à se débrouiller pour leur dénicher encore un peu d’employabilité, pour reprendre un de ces termes apparemment anodins qui sont apparus, tels des monstres de Frankenstein, dans les cerveaux malades de responsables des ressources humaines. Encore quelques années et certaines de ces entreprises iront jusqu’à systématiser le harcèlement moral pour pousser des employés à la démission, moins cher à financer qu’un licenciement en bonne et due forme. Logique. Le problème, c’est que certains d’entre eux iront jusqu’au suicide. Comme disent toujours les dirigeants dans ces cas-là : on n’aurait jamais imaginé une chose pareille. A voir… Les lecteurs de Donald Westlake, eux, savaient. Oui, la raison économique peut pousser certains individus à faire choses terrifiantes. Comme dans toute logique totalitaire, elle révèle ce qu’il y a de pire chez certains êtres humains : la lâcheté au nom de l’orthodoxie budgétaire, le sadisme déguisé en management, l’indifférence face aux colonnes de chiffres. Je n’étais qu’un maillon de la chaîne, responsable mais pas coupable… On connaît les arguments, ils ont encore de beaux jours devant eux.

Ce que nous montre en définitive le génial Westlake, c’est la figure ordinaire de la barbarie : quand la logique de fonctionnement d’un système prime sur le facteur humain, c’est toute la société, toute l’humanité qui est niée. Et c’est à cette prouesse infiniment rationnelle que le système économique néo-libéral, qui ne conçoit le monde qu’en termes de coûts et de bénéfices, est arrivée. Le constat est clairement établi, il n’y a rien à espérer de cette organisation du monde. La richesse promise n’est qu’un mirage qui ne profite qu’à une poignée de privilégiés et de tueurs en attaché-case. Au lecteur de décider s’il accepte de continuer à vivre sous la menace du couperet, ou s’il veut bâtir un autre monde à l’écart de cette rationalité délirante.

Donald Westlake est mort le 31 décembre 2008, comme s’il n’avait pas envie de voir ce que nous réservait la énième crise économique, celle des subprimes qui allait justifier de nouvelles coupes claires dans les effectifs et une multitude de discours affirmant paradoxalement que l’avenir radieux de l’homme réside dans le marché. A condition de ne pas croiser la route d’un Burke Devore… Westlake a été victime d’une crise cardiaque : son cœur, qui était immense, avait trop servi.

Rivages, 1998.

René-Victor PILHES – L’imprécateur

L'imprécateurEt si la victime était une entreprise ?

En partant de ce constat simple et efficace, René-Victor Pilhes a conçu l’un des thrillers les plus jouissifs de ces dernières décennies. Quarante ans ont passé sans entamer la force de frappe de ce roman palpitant, à l’ironie mordante. Méga-best-seller dès sa sortie en septembre 1974, ce récit met en scène l’effondrement de la filiale française de Rosserys & Mitchell, une gigantesque multinationale américaine. Les rebondissements s’enchaînent sans temps mort. A la grande surprise de ces cadres supérieurs que rien ne prédisposait à ces aventures, il apparaît que le lieu de travail peut, lui aussi, s’avérer plein de périls.

Quoi de plus anonyme, à première vue, que cette tour de verre et d’acier de onze étages qui s’élève au coin de l’avenue de la République et de la rue Oberkampf ? Nonobstant sa taille, ce serait un immeuble de bureaux ordinaire s’il n’abritait le siège de la filiale française de la plus grande multinationale du monde, Rossery & Mitchell. Cette firme dont l’ombre s’étend aux quatre coins de la planète fabrique, emballe et vend des engins agricoles. On mesure l’importance de l’enjeu : grâce à elle, des millions de gens peuvent travailler, récolter et manger chaque jour à leur faim. Parlons net : Rosserys & Mitchell tient le sort du monde entre ses mains.

Le récit s’ouvre sur une succession d’événements étranges et sans lien apparent. C’est d’abord l’annonce de la mort de Roger Arangrude, sous-directeur du marketing pour le Benelux, qui s’est tué la veille dans un accident de voiture. C’est ensuite la découverte d’une fêlure dans les soubassements de la tour. Enfin, et plus stupéfiant encore, c’est la mise à la disposition du personnel d’un étrange document, un parchemin fermé d’un ruban vert et noir. Dans ce texte, qui présente en termes caustiques quelques rudiments de science économique, l’auteur moque les pseudo-compétences des dirigeants de Rosserys & Mitchell, en particulier celles de Henri Saint-Ramé, son très estimé et très respecté Directeur général.

Tout cela a de quoi bouleverser le narrateur, directeur adjoint des Relations humaines. Soucieux de servir au mieux les intérêts de son entreprise, il s’empare de ces problèmes à bras-le-corps. Contre la fêlure découverte dans l’un des murs porteurs, il ne peut pas grand-chose dans l’immédiat, sinon en référer aux services compétents. Après une réunion tendue avec Henri Saint-Ramé et l’intrigant Roustev, sous-directeur général, il rend visite dès 16 heures à la veuve d’Arangrude : Rosserys & Mitchell honore toujours ses serviteurs, surtout dans des circonstances aussi tragiques. Quant au mystérieux parchemin, le narrateur tente d’en mesurer l’impact sur le personnel de Rosserys & Mitchell. Il apparaît que le contenu sibyllin du message provoque railleries et ricanements. Si l’on n’y prend garde, c’est l’état-major de Rosserys & Mitchell dans son intégralité qui sera victime de la risée générale. Perspective inadmissible. Henri Saint-Ramé charge notre héros de mettre la main sur cet étrange imprécateur. Cornaqué par des détectives venus en droite ligne de la maison-mère de Des Moines, Iowa, le directeur adjoint des Relations humaines – qui, nous l’apprendrons à la fin du livre, se nomme Pilhes – découvre bientôt que d’étranges conciliabules réunissent certains des principaux décideurs de Rosserys & Mitchell. Il va aller de surprise en surprise, jusqu’à l’incroyable dénouement.

Rares sont les romans qui parviennent à passionner le lecteur jusqu’à la dernière page dans un milieu aussi peu fantasmatique que celui d’une grande entreprise occidentale du XXème siècle. Dépeinte à la manière d’une matrice, elle est le réceptacle de toutes les ambitions, de tous les bonheurs et de toutes les craintes de ceux qui la font vivre et vivent à travers elle. Les cadres de Rosserys & Mitchell, les Saint-Ramé, Roustev, Le Rantec, Brignon, Terrène, Yritieri et consorts n’existent que par le truchement de cette entité aussi révérée qu’une déesse profane. Elle seule a le privilège de dispenser la grâce : bien plus qu’une place dans un organigramme, elle offre une raison d’être à ses thuriféraires. Les différents protagonistes s’accrochent à l’échelon qu’ils ont atteint dans la hiérarchie, le but étant de s’élever autant que possible vers l’homme qui les éclaire de sa sagesse et de son omniscience, l’illustre Henri Saint-Ramé. Comment s’étonner que la seule inquiétude qui s’empare du personnel à l’annonce de la mort d’Arangrude, c’est : qui va le remplacer ?

Sous des dehors de mémorandum en trois points, le roman offre une peinture acerbe de la vie dans une de ces gigantesques multinationales qui gouvernent le monde. La politesse glacée ne cache que des luttes d’ego. L’autorité se manifeste par de petites mesquineries, qu’on aurait tort de sous-estimer : le moindre manque de vigilance peut s’avérer fatal, comme l’expérimentera Le Rantec. Les allées et venues dans les couloirs n’ont pas pour seul objectif de se déplacer au sein de la matrice : il s’agit de marquer son territoire, quitte à espionner, traquer, voire dénoncer son collègue. Car la délation surviendra, inévitable : c’est la survie de l’entreprise qui est en jeu. Ainsi que le répète à l’envi le mystérieux imprécateur, Rosserys & Mitchell est engagée, comme toutes les autres multinationales de son envergure, dans la guerre économique. Loués soient ceux qui la mèneront à la victoire finale. Et que Dieu les protège tous.

La plus grande réussite de ce roman ambitieux réside bien dans ce ton à la fois emphatique et dérisoire. Le style, d’une grande fluidité, fait d’autant plus ressortir l’insigne médiocrité des destinées qui lui sont assujetties. Au terme d’un véritable tour de force littéraire, René-Victor Pilhes réussit à faire de ces cadres gris, ternes et dépourvus d’imagination les héros d’une authentique épopée. Ils sont pourtant extraordinairement ordinaires, ces hommes – car il n’y a que des personnages masculins dans cette histoire – qui trimballent comme ils le peuvent une armure bien trop grande pour eux, égarés dans un combat qui les dépasse infiniment. Bien que l’auteur s’ingénie à les placer dans les situations les plus fantasmagoriques, ils ne se départissent jamais de leur sérieux, convaincus de l’importance de leur mission. Leurs titre, diplôme et fonction seront rappelés sans relâche, et leurs principaux traits de caractère analysés lorsque les circonstances s’y prêteront. Tout le charme de ce roman tient dans ces personnages qui deviennent instantanément familiers au lecteur : ces hommes en costume gris muraille et attaché-case, on les croise à longueur de journée au coin des rues ou dans les couloirs du métro. Ils sont l’insignifiance incarnée mais sous la plume de Pilhes, ils se voient dotés d’une dimension nouvelle, quasi messianique : voici les croisés des temps nouveaux, honneur à ceux qui s’en vont conquérir le graal de la performance. Placées sous les feux d’un style pompeux et pince-sans-rire, ces fourmis qui se prennent pour des géants suscitent une authentique jubilation.

L’autre réussite de ce thriller tient dans l’économie de sa narration : les péripéties s’enchaînent selon une logique kafkaïenne, une absurdité en entraînant une autre plus singulière encore. Des cadres en costumes se réunissent dans des entrepôts abandonnés, une veillée funèbre se tient dans le hall de l’entreprise, une visite des sous-sols dérape en règlement de compte : tout se passe comme si l’extravagance était le pendant naturel du conformisme entrepreneurial. On ne sait ce qui est le plus déconcertant dans cette peinture de mœurs : les situations ubuesques auxquelles sont confrontés les cadres de Rosserys & Mitchell, ou leur absolue soumission à l’autorité. Pilhes hoche la tête, fataliste : par obéissance, par désir de reconnaissance aussi, ces hommes sont prêts à tout. Ils s’abaisseront aux pires humiliations et aux plus infâmes trahisons pour affirmer leur place dans l’entreprise. Imbus de leurs prérogatives, ils se lancent dans de grands et vains discours, façonnés dans la plus pure langue de bois managériale. La moindre de leurs démarches prend des allures sacramentelles : ils se persuadent eux-mêmes que l’entreprise sauvera les hommes. A terme, le monde ne sera plus qu’une seule et tentaculaire entreprise. L’économie est la religion des temps nouveaux et le gestionnaire est son prophète.

Les intentions de l’auteur se font enfin jour : sous le couvert d’un thriller habilement mené, René-Victor Pilhes nous plonge au sein du processus de domination. L’entreprise étant devenue l’horizon indépassable de l’humanité, il ne reste plus qu’à s’agenouiller ou à disparaître. Au fil des pages, le dilemme se resserre autour du cou du héros-narrateur, qui s’accroche à son rôle d’enquêteur avec l’énergie du désespoir. C’est moins la justice qu’il défend que sa survie dans le corps liturgique de la firme. Comme toutes les religions, celle-ci est un léviathan qui finit par dévorer ses serviteurs : son règne est sans fin et son avidité sans limites. Elle exige le dévouement de tous, et tant pis pour ceux qui finiront broyés dans les engrenages de la compétition. Le marché est sans pitié : confrontées aux exigences de la rentabilité maximale, les entreprises elles-mêmes ne sont jamais à l’abri de l’anéantissement. C’est ce que nous rappelle ironiquement la fissure qui ne cesse de s’élargir dans les soubassements de la tour.

Il est d’autant plus intéressant de relire « L’imprécateur » que son action se situe en 1974, soit longtemps avant la chute de l’empire soviétique et l’avènement totalitaire de l’ultralibéralisme. Les relations entre les hommes y sont dures, marquées par la méfiance et l’hypocrisie. Avec le recul, on s’aperçoit pourtant que l’imprécateur est encore bien miséricordieux vis-à-vis de ces braves cadres dont toute la carrière se déroulera, sauf accident, sous les auspices protecteurs de Rosserys & Mitchell. Il était difficile d’imaginer le licenciement de milliers de salariés à seule fin d’améliorer le cours d’une action. Ou les conduites d’intimidation et de terreur de la part de managers qui s’assimilent à des psychopathes en col blanc. Sans oublier les déménagements nocturnes d’usines entières et leur relocalisation dans des pays où les salariés sont réduits à l’état d’esclaves. Tout cela était impensable mais l’on sait que la réalité, cette compétitrice-née, ne demande qu’à dépasser la fiction.

L’entreprise, nous dit René-Victor Pilhes, porte en elle les germes de la barbarie. La course à la performance et son corollaire, la nécessaire soumission à l’autorité, débouchent inévitablement sur un processus darwinien de lutte de tous contre tous, prémices à une impitoyable sélection industrielle. L’eugénisme économique est en marche : les procédures de gestion assèchent les terres et épuisent les hommes à une cadence de plus en plus soutenue. Quant aux arbres de la croissance, ils portent maintenant des fruits, superbes et vénéneux.

Le Seuil, 1974.