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Harry CREWS – Le Chanteur de Gospel

Le Chanteur de Gospel« Enigma, Géorgie, était un cul-de-sac. »

Dès l’incipit, le ton est donné. Bienvenue dans l’univers d’Harry Crews : ses bouseux mal dégrossis, ses pasteurs plus ou moins authentiques, ses pucelles plus ou moins vertueuses et ses phénomènes de foire. Le Sud profond. Très profond. Harry Crews, c’est Faulkner revisité par David Lynch.

Petite bourgade du fin fond de la Géorgie, Enigma est en émoi : elle s’apprête à accueillir le fils prodige, l’enfant du pays devenu vedette nationale, le Chanteur de Gospel. Il est jeune, grand, blond et beau, et sa voix est d’essence céleste. Dieu l’a touché de son doigt : à chacun de ses récitals, des fidèles connaissent le bonheur de l’extase mystique et de la conversion. Tout le monde à Enigma se souvient de la révélation qui toucha l’une des jeunes filles les plus respectées de la ville, la belle et pure MaryBell Carter.

C’est l’autre émoi du moment : MaryBell Carter vient d’être assassinée par le Noir Willalee Bookatee Hull, pseudo-pasteur et vrai simple d’esprit. Circonstance aggravante, elle a été non seulement poignardée de soixante-et-un coups de pic à glace, mais violée alors que la pauvre était pure et chaste. On a beau être en 1968, à Enigma, ce genre de sacrilège se règle volontiers au moyen d’une corde passée autour d’une branche suffisamment haute pour y suspendre un bonhomme. Dans sa cellule, le pieux Willalee attend lui aussi l’arrivée du Chanteur de Gospel. Il comprendra, lui, ce qui l’a poussé à tuer la jeune femme.

Et voici le Chanteur de Gospel arrivant dans sa Cadillac pilotée par son nouveau chauffeur-impresario-directeur de conscience, l’énigmatique Didymus. Un pasteur, semble-t-il, mais bien plus strict sur les principes que le précédent agent du Chanteur de Gospel, ce requin cynique de monsieur Keene, mystérieusement disparu cinq mois plus tôt. Didymus ne jure que par le châtiment et le pardon des fautes. Lui aussi a été subjugué par la voix céleste du Chanteur de Gospel. Il en a conçu sa propre révélation : il n’est venu au monde que pour veiller sur la vertu du prophète à la voix d’or.

Car le chanteur de Gospel a un gros problème : il ne peut résister aux femmes. Les tentations sont trop nombreuses : elles tombent toutes en pâmoison devant lui. Bouleversé par tant de candeur mais rongé par la concupiscence, il choisit la plus jolie de ces paroissiennes et la saute là où il peut, dans une chambre d’hôtel, derrière une grange, voire sur la banquette arrière de la Cadillac. Car il faut bien admettre que Dieu, il s’en tamponne un peu, le Chanteur de Gospel. C’est vrai, il est né avec une voix sublime, un vrai don du ciel. Mais pour lui, pas de mystère divin, pas d’élection sacrée : son organe lui permet de gagner somptueusement sa vie tout en satisfaisant les appétits de son insatiable libido, point final. Il s’applique juste à sauvegarder les apparences et à paraître en chasuble sur toutes les scènes du pays, jouant au bon Samaritain de l’art vocal. Sa gloire, sa fortune, ses femmes innombrables, il les doit autant à son cynisme qu’à sa voix angélique. Il a la grâce de mettre les foules en transe sans cesser de penser un seul instant à un steak bien saignant ou à la fille qui l’attend dans le plumard de son hôtel. Autant en profiter.

Le voici donc de retour dans son patelin d’origine, fêté par sa famille, une brochette de culs-terreux dépourvus de la plus petite once de jugeote. Ce sont eux qui lui annoncent la terrible nouvelle de la mort de son amie d’adolescence, la douce et pure MaryBell Carter. Bientôt commence pour le Chanteur de Gospel un brutal et douloureux retour sur lui-même. Comment en est-il arrivé là ? Et surtout, comment va-t-il s’en sortir, avec cette foule de péquenauds amassée devant la maison familiale et qui le suit comme son ombre dans l’attente d’un miracle ?

On l’aura compris, Harry Crews n’est pas tendre avec son milieu d’origine. Il est natif d’un petit bled de Géorgie qui devait ressembler comme deux gouttes d’eau à Enigma. Un trou perdu, peuplé de gens qu’on se plairait à qualifier de simples s’ils n’étaient si bornés, incultes et confits dans la bigoterie la plus crasse. Poussé par une forme de remords dû à une réussite un peu trop insolente, le Chanteur de Gospel, dont on ne connaîtra jamais le véritable nom, revient au bercail et, surtout, mesure ce qui l’en sépare. La vedette de la chanson habituée aux émissions de télévision, aux palaces et aux voitures de luxe n’a plus rien à voir avec ce ramassis de rednecks quasi illettrés. Les retrouvailles familiales constituent un grand moment d’absurdité rurale et de malaise hilarant. Pourquoi son frère et sa sœur se sont-ils mis en tête de réussir une carrière dans le show-bizz, eux dont la voix rappelle le couinement des gorets de l’élevage paternel ? Et à propos, que vient donc faire un cochon dans la maison à 70 000 dollars qu’il leur a offerte ?

Le bestiaire est dignement représenté dans « Le Chanteur de Gospel » : porcs, vaches et chiens se faufilent entre les humains pour leur rappeler de furieuses accointances. Dans ce pays dur au mal et écrasé de soleil, les êtres humains ont à peine quitté le stade animal. Seuls les en distinguent un usage plus ou moins approprié du langage et une crainte instinctive de Dieu. Ce monde-là, fait de labeur ingrat et de fatalité poisseuse, le Chanteur de Gospel ne s’y reconnaît plus.

Mais s’en est-il réellement détaché ? Il subsiste chez lui un fond de culpabilité immanente, qui le pousse à écouter l’infernal Didymus dont les sermons doivent autant à un fanatisme outrancier qu’à un désordre mental plus profond encore. C’est cette même culpabilité qui l’incite à recueillir les doléances de ces pauvres gens et à vouloir leur faire plaisir. Puisqu’ils espèrent le voir guérir des malades, pourquoi les décevoir ? Pourquoi refuser de chanter pour la dépouille de la belle et intrigante MaryBell ? Et pourquoi vouloir fuir à toutes jambes, puisque ces pauvres types n’ont qu’une seule idée en tête, entendre un gospel sortir de sa bouche d’or ?

La perspective s’élargit. Ce n’est plus une simple question de décalage culturel, mais de Vérité. Le Chanteur de Gospel pourra-t-il continuer à se mentir ? A jouer le jeu du show-bizz tout en reniant ses origines ? Il se sent piégé par ces âmes simples, mais qui toutes ont quelque chose à lui demander. Piégé par cet étrange secrétaire dont les brimades, infligées par pur sadisme, le rassurent sur ses espoirs de rédemption. Piégé enfin par ces souvenirs qui affluent et le submergent de honte.

Comme chez le grand William Faulkner, autre écrivain issu du Deep South, la culpabilité est le principal ressort de l’univers romanesque d’Harry Crews, avec ses corollaires, le fatalisme des vaincus et la rage froide et inflexible des battants. Ses héros sont souvent de braves types cadenassés de l’intérieur, et qui ont choisi de se perdre dans un but pour mieux fuir leur passé. Qu’ils soient bodybuilder dans « Body » ou performeur gymnique dans « La malédiction du gitan », ils allient une persévérance d’airain à un tourment perpétuel. C’est que la vie n’est pas facile pour ceux qui viennent de tout en bas, d’un coin de terre battue où les seuls livres disponibles sont des bibles aux couvertures patinées par l’usage et où les rares distractions se limitent à une Foire aux Monstres.

Voilà bien l’une des trouvailles les plus surprenantes de ce récit picaresque : la mise en perspective de cette société rurale et grégaire par la présence concomitante d’une vedette brillantinée qui s’efforce de coller à son image de serviteur de Dieu et d’un campement de freaks, êtres hideux et difformes oubliés du Créateur. Et si le Chanteur de Gospel, si beau d’apparence et si faible de caractère, n’était qu’un freak de l’âme ?

On pourrait reprocher à l’auteur sa cruauté ricaneuse et son absence d’empathie vis-à-vis de ces habitants d’Enigma s’il n’était lui-même issu de ce milieu, tel qu’il l’a magistralement décrit dans un récit autobiographique, « Des mules et des hommes ». Son visage de bagnard et ses biscotos tatoués témoignent pour lui : il s’en est sorti à la force du poignet après avoir connu mille galères et fait mille métiers. Il n’en est pas quitte pour autant : son œuvre est hantée par ce monde austère, impitoyable, où hommes et bêtes se côtoient de trop près pour ne pas finir par se rejoindre dans l’humilité comme dans l’imbécillité. Monde de brutes âpres au gain, crédules, mais qui ne toléreront jamais d’être déçus par leur idole. La fatuité du Chanteur de Gospel, la rapacité des habitants d’Enigma : l’égoïsme est la qualité la mieux partagée.

Tous quémandent une faveur, un air de gospel, une audition, un peu d’argent, une minute d’attention. Le Chanteur de Gospel est leur chose, il n’a pas le droit de les décevoir. Le hic, c’est qu’ils lui demandent plus encore : un espoir de salut. Manque de chance, avec son courage qui tient tout entier dans son pantalon et sa conscience qui fuit de partout, c’est bien la seule chose que le Chanteur de Gospel est incapable de leur offrir. Il n’empêche, nous dit Crews, que pauvres et miséreux appartiennent eux aussi à l’humanité. Ils ont voix au chapitre, tout autant que ce Chanteur de Gospel dont la voix surnaturelle et l’apparence lisse dissimulent une réalité lamentable. Ce n’est pas le moindre tour de force d’Harry Crews que de faire reposer ses romans noirs sur des personnages qui se prêtent aussi peu au rêve et à l’introspection. La psychologie se limite souvent aux pulsions les plus primitives, hurlements, appels au lynchage et poings dans la gueule. Mais force est de constater qu’en l’absence de toute transcendance, on ne se sent pas le droit de les juger.   

Inutile de révéler le dénouement de cette incroyable odyssée, mais il est à la hauteur de ce roman grandiose, énorme, stupéfiant, éclatant de vie et bourdonnant d’expérience. La langue y est certes peu châtiée, mais elle sonne juste à chaque page et on se sent emporté par ces flots de sentences bafouillées d’une voix sourde et de révélations surprenantes dont les ressorts oscillent entre tragédie et grand guignol. Les sentiments ont beau être frustes, l’analyse psychologique des personnages se révèle d’une rare finesse. Comme chez Faulkner, les êtres sont poussés à accomplir des actes qu’ils savent stupides afin d’expier une faute qui n’existe que dans leur esprit. Dans ces sociétés du péché originel, irriguées du christianisme le plus étroit, on n’a pas le droit d’exister : il faut se contenter de subir un châtiment qui viendra tôt ou tard, et dont le messager est rarement celui qu’on croit.

C’est sans doute ce qu’a dû penser Patrick Raynal, l’éditeur de Harry Crews chez Gallimard. Au détour d’un salon du polar, il m’a confié l’avoir accueilli à son domicile pour quelques jours. Le brave Harry a poussé la conscience professionnelle jusqu’à ressembler à l’un de ses terribles personnages. L’expérience, traumatisante, ne sera pas renouvelée.

Gallimard, 1995.

P.S. Pour info, Harry Crews a rendu l’âme, ou ce qui lui faisait fonction, le 28 mars 2012, à l’âge de 76 ans.

http://www.liberation.fr/livres/01012400521-harry-crews-une-gueule-indelebile

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