Projets

Projets

OUVERTURES

Un polar qui parle de meurtres rituels, de stratégie aux échecs et de la plus ou moins grande confiance qu’on peut accorder aux autres. L’ouverture, ou l’art de vivre dans un monde de plus en plus déglingué… ou de crever seul dans son coin.

PREMIER CHAPITRE EN LECTURE LIBRE

CHAPITRE 1

Visez-moi un peu ce chantier.

La fille était couchée dans le fossé, la gorge tranchée. Une entaille nette et profonde. Des traînées de sang un peu partout sur son jean.

Un joggeur matinal avait remarqué un paquet de vêtements jetés au bord d’une route traversant le bois de Boulogne. Il s’était approché. Dans le paquet de vêtements, il y avait un corps. Une jeune femme. Il avait appelé la police. Puis avait battu son record du kilomètre lancé pour trouver refuge chez lui.

Voilà pourquoi nous faisions notre boulot sous un fin crachin de septembre, Jérémy, Sophie, Aurélien, Gertrude et moi. Avec nos brassards orange, nos carnets de notes et nos téléphones pour immortaliser la scène. Autour, c’était la fourmilière habituelle, agents en uniforme qui délimitent la zone avec de la rubalise jaune et noire, police scientifique en combinaison blanche et gants bleus, gyrophares clignotants rouges et bleus, et un jeune type en jean, pull et veste noirs. Les yeux fatigués d’un brave homme tiré du lit en catastrophe : Tahon, le jeune substitut du procureur.

– Bonjour Velle.

– Bonjour, Tahon.

– C’est votre groupe qui s’y colle ?

– Les lois de l’astreinte sont impitoyables.

– Un meurtre, de toute évidence.

– Merci. Je n’aurais jamais deviné tout seul.

– Je ne fais que mon métier, Velle.

– Moi aussi.

Il a noté des choses sur un formulaire, la première pièce d’un dossier qui allait bientôt s’élever en direction du ciel. J’ai préféré ne pas songer à l’épaisseur du paquet de papier.

J’ai rejoint Jérémy, accroupi devant le cadavre.

– Pas de chance, a-t-il soupiré. Jolie fille.

– Quel âge à ton avis ?

– Entre 25 et 30. Type méditerranéen.

– Une pute ?

– Pas l’impression. Elle n’est pas fringuée comme une gagneuse.

– Pourtant, le Bois c’est le lieu ad-hoc.

– Elle n’a pas été tuée ici, semble-t-il. Les gars de la scientifique ont repéré des traces de pneus de bagnole.

– Exploitables ?

– On verra bien.

Il a regardé plus attentivement le corps. Autour de nous, le silence. On n’entendait que le crépitement de la pluie sur les feuilles des arbres. Une fine gouttelette a dégringolé du crâne chauve de mon coéquipier pour entamer sa descente vers son nez, où elle est restée en suspension quelques instants. Ses yeux scannaient la scène de crime. Son sens de l’observation était proverbial. Quand il était sur un chantier, il arrivait à voir des choses qui passaient au-dessus de la tête de la plupart des gens.

– Vu la profondeur de la blessure, a dit Jérémy, le type y est allé de bon cœur. Mais il fait preuve d’une sacrée maîtrise en même temps. C’est le genre de gars qui sait ce qu’il fait.

– Un pro de la découpe ?

– Sans aucun doute. Autre chose…

Sa main gantée a écarté le blouson de cuir noir.

– Il y a un truc vraiment bizarre.

– Quoi ?

– J’ai l’impression que son tee-shirt est à l’envers. Comme si quelqu’un le lui avait remis sans faire gaffe.

– C’est peut-être elle qui s’est trompée de sens.

– Crois-moi, j’ai désapé suffisamment de gonzesses dans ma vie pour connaître leurs petites manies. Celle-là m’a l’air d’une fille qui faisait attention à son apparence. Et tu as vu son jean ? Ces traces de sang ? Il s’est passé quelque chose de pas ordinaire avec elle.

– Au fait, on l’a identifiée ?

– Non. On n’a rien trouvé, ni portefeuille ni téléphone. Rien.

– Un crime crapuleux ?

Il s’est tourné vers moi, m’a sorti son grand sourire d’escogriffe.

– C’est toi le chef. Donc c’est toi qui tires les conclusions.

Sophie s’est approchée, toute en self control. Pas l’ombre d’une émotion. Je me demandais toujours comment elle faisait. J’avais bien essayé de lui en toucher un mot l’autre jour, pendant le séminaire. Elle avait botté en touche, comme si elle n’avait rien entendu.

– J’ai contacté les personnes disparues, a dit Sophie. Aucune femme qui corresponde au signalement.

– Attendons un peu, ça ne devrait pas tarder. Enfin, j’espère. Le témoin ?

Gertrude a passé une tête entre les épaules environnantes.

– Il est convoqué. Il passera au bureau dans la matinée.

Gertrude était la benjamine du groupe, toute fraîche émoulue de l’école des officiers de police. Une belle Antillaise, un vrai top model, grande, mince, un visage d’ange. Et major de sa promotion, s’il vous plaît. Elle affectait un air détaché, elle aussi, mais c’était une façade : elle jouait nerveusement avec le poussoir de son stylo-bille.

Un pas en arrière, bien à l’abri sous le parapluie que tenait Gertrude, Aurélien prenait des notes avec application. Sourcils froncés, la bouche en cul de poule, concentré. Dans un groupe de PJ, le boulot de procédurier n’est pas le plus folichon : c’est lui qui compile toutes les pièces officielles. Relevé d’empreintes, rapports de perquisitions, procès-verbaux d’interrogatoires, fichiers d’écoutes téléphoniques. Tout bien daté, signé et référencé. Un poste capital : la moindre faille dans le dossier, et l’avocat de la défense pulvérise tout le travail d’un revers de main. Je bossais avec Aurélien depuis quatre ans. À la réflexion, je ne l’avais jamais vu sourire une seule fois. D’un autre côté, il savait qu’il était bon pour deux nuits blanches d’affilée, ceci explique cela. Comme me l’avait demandé le coach, j’avais essayé de discuter d’autre chose que de boulot avec Aurélien pendant le séminaire. Peine perdue. Il ne parlait que de son job. Le reste, c’était secret.

J’ai consulté Yvan du regard. Le boss de la police scientifique avait retiré ses gants de latex pour fumer une cigarette. Il m’a confirmé d’un hochement de tête : il avait fini, on pouvait prendre le relais.

J’ai rassemblé mes troupes.

– Jérémy, Aurélien, vous allez interroger les filles qui tapinent dans la zone. Sait-on jamais, elles ont peut-être vu quelque chose.

Ils ont fait oui de la tête. Calmes. La routine.

– Sophie, Gertrude, vous vous chargez de l’audition du témoin. Moi, je me tape la recherche d’identité.

– Le boulot le plus peinard, a ironisé Jérémy.

– Le jour où tu seras commandant, tu feras pareil.

– Tu penses bien que quand je serai chef de groupe comme toi, je laisserai les autres faire tout le boulot. Moi, j’irai à la pêche.

– Avec une mentalité pareille, tu finiras directeur de la PJ.

– Il faut toujours viser les sommets.

Comme les autres, j’ai ricané un bon coup, manière d’évacuer le stress et de faire avec la pauvre fille allongée à quelques mètres de là. J’ai fait signe aux ambulanciers qu’ils pouvaient emmener le corps. Leur chariot à roulettes a fait un boulot de ferraille déglinguée quand ils l’ont poussé sur le bitume.

Je suis rentré au bureau. Ce qui signifiait depuis quelques mois prendre le périph et sortir porte de Clichy, direction rue des Bastions. Fini, le Quai des Orfèvres. Seul le numéro 36 était resté, comme un clin d’œil.

J’avais toujours du mal avec le nouveau bâtiment, cette espèce de bloc de béton et de verre un peu gondolé qu’on nous avait installé dans le 17ème. Il paraît qu’on était à l’étroit dans les anciens locaux du Quai des Orfèvres, qu’ils n’étaient absolument plus adaptés à un travail de police moderne avec branchements, écoutes, surveillances et tout le toutim informatique. Bref, il fallait changer par souci d’efficacité. J’en parlais souvent avec les autres, à la cantine flambant neuve ou au bistrot du coin. On était unanimes : le Quai, c’était mieux. Les vieux murs patinés par les années, l’escalier de bois, les bureaux du troisième où on se marchait un peu dessus mais où on pouvait échanger des tuyaux avec les gars de la BRI sans avoir à prendre des ascenseurs ou arpenter des couloirs pendant trois plombes. L’ambiance à la Simenon, les petits matins au café noir, l’aube qui répandait ses reflets colorés sur les toits de Paris. Bref, au Quai, il y avait une âme, on était flics. À présent, dans ce simili hôpital, on n’était plus que des fonctionnaires de police.

Bon, il fallait s’adapter, comme nous l’avait seriné le coach. Et puisqu’il n’y avait plus de temps ni de place pour le sentimentalisme, j’ai pris l’ascenseur et je me suis isolé dans mon bureau. J’ai allumé mon ordinateur. J’ai ouvert un nouveau dossier d’homicide. C’était parti.

Avant toutes choses, j’ai consulté le fichier des personnes disparues. J’avais parié avec Jérémy qu’on aurait le nom de la fille avant la fin de la matinée. Bingo. Elle s’appelait Fazia Djoubi. Française, née à La Courneuve le 25 mai 1996. Adresse : 53 avenue Gallieni à Noisy-le-Sec. Pas d’antécédents judiciaires. Ce sont ses employeurs qui, inquiets de son absence au boulot depuis 48 heures, avaient signalé sa disparition. Elle bossait dans un Bricorama de Bondy. Une nana sans histoire, apparemment, qui avait passé toute sa vie dans le 93. Tu parles d’une vie.

J’ai donné un coup de fil au magasin en question. J’ai demandé à parler au patron, un certain Gilles Le Pecq. Comme on s’en doute, il s’est déclaré choqué par la nouvelle du décès de sa collaboratrice. Totalement abasourdi. Quoi, Fazia, assassinée. Il n’en croyait pas ses oreilles. Il n’en revenait pas. Impossible.

Je lui ai demandé s’il avait remarqué quelque chose de bizarre ces derniers temps. Si elle était inquiète. Si elle avait été menacée. Un client mécontent. Un mari jaloux. Un amant délaissé. Non, a assuré Le Pecq, rien de spécial. C’était une employée consciencieuse, appréciée de tous. Non, vraiment, il ne voyait pas qui… Était-elle mariée ? Non. Elle était très discrète, ne parlait jamais de sa vie privée. Il faudrait demander à ses collègues. Alexandra, notamment, une vendeuse dont elle était très proche. Je lui ai que je passerais dans la journée. Très bien. J’ai raccroché en soupirant. A priori une affaire banale. Sans doute un crime passionnel. Ou un rôdeur qui avait tenté de lui piquer son sac et avait paniqué. Dans un cas comme dans l’autre, un pauvre type qu’on allait coffrer ou non, selon qu’on aurait de la chance ou pas. J’ai tapé mes premiers rapports. La pile de papier du dossier prenait son envol.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu le pressentiment qu’elle monterait très haut cette fois-ci.

J’ignorais encore à quel point.

Sophie et Gertrude ont rappliqué avec le gars qui avait découvert le corps de Fazia. Un jeune type d’une trentaine d’années, cadre dans le back-office d’une banque. Mince, souple, dynamique dans son costard-cravate. Visage lisse. Regard vif. Le geste mesuré. Performant jusque dans sa façon de s’asseoir sur sa chaise, au millimètre près. Visiblement sous le coup de ce qu’il venait de voir, mais déjà en mode self control. Comme Sophie, qui énumérait les faits d’une voix monocorde tout en les tapant sur son ordinateur.

– Vous faisiez votre jogging matinal. Il était entre sept heures et sept heures trente. Vous avez aperçu une tache marron dans le fossé. Vous vous êtes approché. Il ne faisait pas encore tout à fait jour, mais vous avez vu qu’il s’agissait d’un blouson de cuir. Vous avez ensuite remarqué le jean ensanglanté. Vous avez appelé le 17 avec votre téléphone portable.

Elle a relevé la tête de son écran.

– Vous prenez votre portable quand vous allez courir ?

– Oui, il arrive que mon boss m’appelle en urgence. Je dois être joignable 24 heures sur 24.

– Ce n’est pas trop stressant comme vie ?

– ça fait partie du job.

Sophie a repris sa dactylographie.

– Donc, vous avez appelé le 17 et vous êtes rentré chez vous.

– Oui. J’aurais peut-être dû rester sur place mais…

– Vous étiez sous le choc. Je comprends.

– J’aurais fait pareil, l’a rassuré Gertrude.

– Et vous êtes venu ultérieurement apporter votre témoignage dans les locaux de la Police judiciaire.

– Exact.

– « Et je suis venu ultérieurement apporter mon témoignage dans les locaux de la Police judiciaire. »

Sophie a imprimé le procès-verbal en trois exemplaires et les a tendus au type, qui les a signés. La procédure, bien huilée, avait des grâces de contrôle technique automobile. Là-dessus le type, un certain Galtier, a pris son sac à dos, a salué tout le monde d’un hochement de tête et est parti. Tout content d’avoir accompli sa tâche avec son efficacité habituelle.

Jérémy et Aurélien ont débarqué à leur tour. Jérémy semblait assez content de son bilan.

– Pas de signalement suspect dans le périmètre du Bois. Il y avait quelques filles dans le secteur, mais elles n’ont rien vu.

Aurélien a haussé les épaules, fataliste.

– Et même si elles avaient vu…

– Ne sois pas aussi négatif, Aurél, a dit Jérémy. Elles n’aiment pas les flics, mais elles sont solidaires. Si l’une d’elles avait vu quelque chose, elle nous l’aurait dit. De toute façon, elles étaient toutes occupées à michetonner.

– À mon avis, a conclu Aurélien, le corps a été abandonné juste avant l’aube. Elles étaient déjà rentrées chez elles.

– Au fait, a demandé Jérémy, on sait qui c’est ?

J’ai relu mes notes.

– La victime s’appelle Fazia Djoubi. Elle travaillait comme vendeuse dans une grande surface de bricolage.

Jérémy a triomphé.

– Je t’avais dit que ce n’était pas une pute ! J’ai gagné.

– Et moi, je t’avais parié une bière qu’on aurait son nom avant la fin de la matinée.

– Okay, champion. C’est moi qui paie l’apéro.

Tout le monde a souri. Et tout a continué comme d’habitude. Sophie a filé le procès-verbal d’audition de Galtier à Aurélien. Gertrude a appelé l’Institut médico-légal pour connaître la date d’autopsie. Jérémy a cherché l’adresse du Bricorama de Bondy. Voilà. Un meurtre, c’était ça, désormais. Des cases à cocher sur une fiche de contrôle technique.

Je ne sais pas comment ils faisaient pour rester aussi extérieurs à ce chantier. Moi, depuis quelque temps, j’avais du mal. Comme une boule dans le ventre.

Il faut bien l’admettre, l’avantage des nouveaux locaux sautait aux yeux dès qu’on partait en vadrouille. Avant, on passait notre temps à éviter les embouteillages. On mettait parfois une demi-heure pour ramener un client au Quai des Orfèvres. À présent on n’avait qu’à prendre le périph et en quelques accélérations et trois coups de sirène, on était arrivé. On s’est ainsi engagé sur le périph nord en direction de la porte de Pantin, puis on a enquillé tout droit jusqu’à Bondy. Simple comme bonjour.

Décor de banlieue. Une avenue interminable, succession de buildings, de supérettes et de bagnoles garées devant. Sinistre et utilitaire. Des silhouettes de passants qui marchaient sous leur parapluie. Des boutiques illuminées et vides. Le Brico se planquait derrière une immense station-service. Pas facile à voir. Heureusement la couleur jaune pétante se découpait sur le ciel gris.

– On n’a presque plus d’essence, a dit Jérémy en jetant un coup d’œil à la jauge. Je vais en profiter pour faire le plein.

– Pas de problème, je vois nos clients et on se retrouve à la voiture.

– Tu veux que je vienne avec toi ?

– Non, ça ira vite.

J’ai montré ma carte bleu-blanc-rouge à la dame de l’accueil, une blonde décolorée, trop maquillée et assez speed qui m’a indiqué le bureau de monsieur Gilles Le Pecq. Le directeur du magasin était un brave quinquagénaire à bedaine. Lui au moins ne faisait pas semblant : il était réellement peiné. Enfin, c’est ce qui m’a semblé sur le coup.

– Fazia travaillait au rayon quincaillerie, m’a informé Le Pecq. C’était une employée modèle. Jamais un mot plus haut que l’autre. Toujours disponible pour les clients, toujours serviable.

– Il n’y avait pas de signe suspect dans son comportement ? De la nervosité ? Une dispute avec un autre employé ?

– Non, elle était très appréciée de ses collègues.

– Des problèmes d’argent ?

– Non plus. Je vous l’ai dit, c’était une jeune femme sans histoire. Tout le monde est sous le choc.

Il m’a montré la photo de sa fiche personnelle. Une fille aux traits réguliers, pas vraiment jolie ni laide. Un physique ordinaire, mais avec suffisamment de charme pour plaire à des hommes.

Je lui ai rendu la fiche.

– Elle a peut-être fait une mauvaise rencontre.

– C’est ce que je crois. Pourtant, elle n’était pas du genre à traîner n’importe où.

– Vous la connaissiez bien ? Je veux dire… en-dehors du travail.

Il a paru un peu embêté.

– Non. Je prends soin de garder mes distances avec le personnel. Question de principe. Il faut séparer la vie professionnelle et le reste. Je suis un homme marié, monsieur l’officier.

– Je n’ai pas de doute à ce sujet. C’est juste que vous auriez pu l’apercevoir avec quelqu’un à la sortie du boulot…

– Comme je vous l’ai dit au téléphone, vous devriez plutôt interroger sa meilleure amie, Alexandra Veuille. Elle, elle sait peut-être des choses…

Il a décroché son téléphone et a échangé quelques mots brefs avec la dame de l’accueil. Peu après, un appel au haut-parleur informait tout le magasin qu’Alexandra était demandée au premier étage.

J’ai vu entrer une jeune femme d’une vingtaine d’années, les cheveux bruns mi-longs. Plutôt petite, légèrement enrobée et tout à fait paumée dans sa chasuble jaune de vendeuse. Une bonne tête, des fossettes aux joues, la rigolote de service à coup sûr. Pour le coup, elle n’avait pas le cœur à rire. On voyait à ses yeux qu’elle avait beaucoup pleuré. Elle m’a observé avec appréhension. Je lui ai souri, manière de la mettre dans de bonnes dispositions d’esprit.

– J’ai quelques questions à vous poser, mademoiselle Veuille. Ne craignez rien, je n’en ai que pour quelques minutes. Monsieur le directeur m’a dit que vous étiez proche de Fazia.

Elle a hoché la tête affirmativement. Incapable de prononcer un mot. J’ai repris mes questions habituelles, quelque chose de suspect, une dispute, problème d’argent, une mauvaise rencontre. Chaque fois, elle faisait non de la tête, mais sans prononcer une parole. J’ai deviné d’où venait le problème. Je me suis tourné vers le directeur.

– Monsieur Le Pecq, vous voulez bien attendre deux minutes dans le couloir, s’il vous plaît ?

Le dirlo a paru un peu étonné de se faire jeter de son propre bureau, mais il a obtempéré. Plus vite j’aurais parlé avec Alexandra, plus vite nous en aurions tous fini avec cette histoire.

– Mademoiselle Veuille, est-ce qu’il s’est passé quelque chose de bizarre ces derniers temps ?

Elle a haussé les épaules.

– Bizarre, je ne sais pas, a-t-elle fait d’une petite voix timide. Fazia m’avait dit qu’elle avait un rendez-vous. Avec quelqu’un.

– Et elle vous a dit comment s’appelait ce garçon ?

– Non. Elle n’était même pas sûre de le rejoindre. Elle en avait très envie, mais… il y a quelque chose qui la faisait hésiter.

– Elle n’a pas dit quoi ?

– Non. C’était récent, leur rencontre. Je ne sais pas s’il s’était déjà passé quelque chose entre eux. Peut-être que ça n’a aucun rapport avec… la suite.

– Nous ne devons exclure aucune piste.

– Elle m’en a parlé l’autre jour, comme ça, très rapidement. Elle en avait rencontré plusieurs, des garçons, mais ça n’allait jamais très loin.

– Pourquoi n’osez-vous pas dire tout cela devant le directeur ?

Elle a de nouveau haussé les épaules.

– Je ne sais pas si… il aurait aimé le savoir.

– Vous croyez que lui… et Fazia…

– Non, certainement pas. La dame qui est à l’accueil, c’est la femme de monsieur Le Pecq. Il ne peut pas se permettre de faire ce genre de choses, même si à mon avis il ne dirait pas non. Il aime bien reluquer ses vendeuses.

– C’est quoi, le problème ?

Troisième haussement d’épaules.

– Il nous demande de ne pas avoir de rendez-vous devant le magasin. Ça donne une mauvaise image à l’entreprise, d’après lui. Ou d’après sa femme. C’est kif kif.

– Et Fazia avait donné rendez-vous malgré tout ?

– C’est le garçon qui lui a donné rendez-vous. Il a dit qu’il passerait la prendre en voiture à sa sortie du boulot. Elle ne voulait pas mais, si j’ai bien compris, il ne lui a pas trop laissé le choix.

– Vous avez vu la voiture ?

– Non. Elle est partie un peu plus tôt ce soir-là. Et très discrètement, pour que la patronne ne remarque rien. Elle ne voulait pas qu’on lui fasse des réflexions. Vous savez, les gens aiment bien se mêler de ce qui ne les regarde pas…

J’ai hoché la tête à mon tour. Elle venait de donner la définition d’un assassin : c’est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas.

– Merci, mademoiselle, ai-je dit en lui tendant ma carte de visite. Je vais vous demander de passer dans nos locaux pour faire votre déposition et signer le procès-verbal. D’ici demain, si possible.

Elle a empoché mon bristol et s’est dépêchée de quitter le bureau. Le Pecq est réapparu. J’ai gribouillé deux ou trois notes dans mon carnet.

– Vous n’avez rien remarqué d’insolite le jour de la disparition de Fazia ? ai-je demandé.

– Par exemple ?

– Une voiture qui attendait dehors.

– Vous savez, des voitures, ce n’est pas ce qui manque dans le coin… Entre le parking du magasin et la station-service… Il faudrait plutôt demander à ma femme, elle est à l’accueil, elle a peut-être vu quelque chose.

– Je lui en toucherai un mot en partant.

Je lui ai tendu ma carte, même topo, passage au bureau dans les plus brefs délais, déposition et procès-verbal. On s’est serré la main.

– J’espère qu’on retrouvera celui qui a fait le coup, a dit le directeur, mollement convaincant.

Je lui ai adressé mon plus beau sourire.

– Moi aussi, monsieur Le Pecq. Je suis même payé pour ça.

Il a souri à son tour. Mon pote, ai-je pensé, toi tu me caches des choses.

Je suis descendu dans le magasin. Par acquit de conscience, je suis passé au rayon Quincaillerie, désert à cette heure. Des marteaux, des clés anglaises, des tournevis et des scies. Agrégats de plastique et d’acier alignés à perte de vue et d’une inertie inquiétante. Ça m’a toujours étonné qu’une femme puisse s’intéresser à ce genre d’objets. Peut-être que Fazia n’avait pas eu le choix, elle avait vendu ce qu’on lui avait demandé de vendre. Après, par la force des choses, elle s’y était intéressée un minimum. C’est du moins comme ça que j’imaginais sa vie, de mon point de vue de flic pas manuel pour un sou. En matière de bricolage, j’ai deux mains gauches. Je sais à peine me servir d’une perceuse.

J’ai fini ma petite inspection par l’accueil. Madame Le Pecq, visiblement à cran, a hoché la tête en se forçant à sourire. Non, elle n’avait rien noté de suspect. Pas de voiture devant le magasin, personne n’était venu demander après Fazia, rien du tout. Bien. Carte de visite, déposition, procès-verbal. J’ai remercié et je suis sorti.

Jérémy m’attendait dans la bagnole, qu’il avait garée sur le parking. Il avait mis la radio. Du jazz-rock en fond sonore. Ibrahim Maalouf.

– Alors, a-t-il dit en battant la mesure sur le volant, ça a donné quelque chose ?

– Rien de concluant. Mais le directeur me paraît un peu cachottier.

– Je le cuisinerai quand il passera au bureau. Bon, tu ne crois pas que tu as mérité ton apéro ?

– Mais en vitesse alors.

– C’est parti.

Le parking était saturé de bagnoles qui tournaient à la recherche d’une place. Le bazar. Dans ce cas-là, il y a l’arme fatale : le ventilateur. Jérémy a mis le pimpon, tout le monde s’est écarté et la voiture s’est faufilée en souplesse entre les bagnoles stationnées devant les pompes. Brillante manœuvre.

– Tu penses à quoi ? a demandé Jérémy.

– À cette fille, Fazia. C’est quand même moche.

– T’inquiète. Le tueur a sûrement laissé des traces ADN. On le trouvera les mains dans les poches.

– J’aimerais te croire.

On a foncé vers Paris. La pluie tombait dru à présent. Les essuie-glaces allaient et venaient énergiquement. Autour de nous, tout était terne et sali par la pollution. Je me demandais comment les gens faisaient pour tenir dans une telle bouillasse.

LUC FIVET, 2019