Philip KERR – Hôtel Adlon

1993. Un nouveau personnage apparaît dans la galaxie du polar : Bernie Gunther. Prototype du détective cynique et désabusé mais malgré tout humain, Gunther a la particularité d’être à la fois officier de police dans l’Allemagne du Troisième Reich et antinazi convaincu. Coup de génie de l’auteur écossais Philip Kerr que de nous offrir sur un plateau un héros de littérature qui a le mérite de nous rappeler une évidence : rien n’est tout blanc ni tour noir, chaque époque a ses paradoxes et chaque être humain ses zones d’ombre.

1934. Bernie Gunther, ex-flic viré de la police criminelle avec l’arrivée au pouvoir des Nazis, est détective dans un des plus grands hôtels de Berlin, l’Adlon. Son boulot, c’est d’enquêter sur les vols commis dans l’enceinte de l’établissement et de dissuader les prostituées de luxe de s’afficher trop ostensiblement dans les couloirs. Pas de quoi être fier, surtout quand on a été l’un des meilleurs limiers de la Kripo, la police criminelle de Berlin. Mais voilà, Bernie a une grande gueule et il a toujours professé un mépris absolu pour le parti nazi, une bande de pourceaux gueulards emballés dans des uniformes bruns ou noirs. Très lucide sur les vertus de cette nouvelle Allemagne qui s’annonce à grand renfort de parades militaires et de pogroms, il a préféré démissionner, juste pour leur ôter le plaisir de décréter son éviction. Mais il faut bien vivre… Voilà donc ce bon vieux Bernie chargé de faire régner l’ordre dans un palace.  

Bien entendu, sa quiétude est bouleversée par l’arrivée d’événements indésirables. Le premier, c’est une rixe qui l’oppose à un policier de la Gestapo, lequel lui reproche de ne pas avoir fait preuve de suffisamment de zèle au passage d’un défilé à croix gammée. Gunther règle la question à sa façon : un direct dans l’estomac. Pas recommandé, surtout lorsque le coup est tellement violent qu’il envoie le flic ad patres. Le deuxième, c’est le à l’hôtel d’un étrange homme d’affaires américain, Max Reles, une espèce de nouveau riche arrogant qui signale la disparition d’une antiquité chinoise de grande valeur dont il vient de faire l’acquisition. Le troisième, et non le moindre, c’est le décès brutal d’un autre client, un certain Heinrich Rubusch, dans des circonstances qui ne laissent pas d’intriguer – la visite d’une poule de luxe ne semble pas étrangère à l’affaire.

Mais dans cette vie tumultueuse, Gunther a quand même quelques avantages. D’abord, il a gardé des contacts avec d’ex-collègues de la Kripo qui acceptent de lui refiler l’un ou l’autre tuyau. Même s’ils sont nazis jusqu’au bout des orteils, ils ont encore de la sympathie pour celui qui fut l’un des meilleurs enquêteurs de leur service. En outre, ses investigations l’amènent à rencontrer de jolies femmes. Notamment une Américains répondant au doux nom de Noreen Charalambides, jeune femme ravissante « qui passait aussi inaperçue qu’une nudiste jouant du trombone » et qui est en visite à Berlin pour enquêter sur la politique de discrimination raciale professée par le grand Reich. Persécutions antisémites dont le régime cache les manifestations les plus visibles en vue de l’organisation des Jeux olympiques prévus en 1936 – Hitler savait jouer profil bas quand c’était nécessaire. Noreen espère encore persuader le représentant des Etats-Unis de boycotter ces Jeux de la honte. C’était se faire bien des illusions… Pour la petite histoire, le représentant américain en question, Avery Brundage, finira président du CIO.

Des illusions, Bernie Gunther n’en a plus. « En tant que détective de l’Adlon, remarque-t-il avec son habituel esprit caustique et son usage très personnel de la litote, j’étais censé interdire l’accès de l’hôtel aux voyous et aux assassins. Ce qui pouvait se révéler épineux quand les voyous et les assassins en question étaient des responsables du Parti Nazi. » Rescapé de la Première guerre mondiale, il voit d’un œil navré le nazisme s’insinuer dans les esprits comme un virus malfaisant. « Le slogan Allemagne réveille-toi était sur toutes les lèvres, mais j’avais le sentiment que nous nous acheminions lentement mais sûrement, tels des somnambules, vers quelque désastre terrible bien qu’encore indéterminé. Ce qui ne signifiait pas que j’étais assez stupide pour le crier sur la place publique. Certainement pas quand des inconnus écoutaient. J’avais des principes, c’est sûr, mais j’avais aussi toutes mes dents. » Il assiste aux triomphes des salopards et des opportunistes. C’est que pour lui, les Nazis sont des fanatiques doublés de forbans : s’ils ont toujours l’invective à la bouche, ils n’oublient jamais de se remplir les poches. Tout ce que Bernie Gunther peut faire face à cette union du vice et du crime, c’est sauver sa peau en essayant vaille que vaille de ne pas vendre son âme.

Chaque aventure de Bernie Gunther est menée tambour battant – c’est le cas de le dire dans ce contexte de fanfare militaire. On ne sait ce qu’il faut admirer le plus chez Philip Kerr : son sens de l’intrigue tout à fait exceptionnel, sa capacité à faire revivre une époque ambiguë et à maints égards épouvantable, ou son maniement d’un humour féroce, typiquement britannique. Chaque page recèle sa petite remarque pertinente ou fielleuse qui provoque souvent l’hilarité. Gunther n’est jamais avare de confidences, et elles valent le détour. « Le secret, dans ma profession, c’est d’avoir des réponses toutes prêtes aux questions auxquelles les autres n’ont même pas songé. Un air d’omniscience constitue un atout fort utile pour un dieu, ou, de fait, pour un détective. Bien sûr, dans le cas d’un détective, l’omniscience n’est qu’une illusion. Ce qu’avait compris Platon. Et ce qui fait de lui un meilleur écrivain que Sir Arthur Conan Doyle. » « J’ai été flic. J’ai travaillé aux Homicides pendant près de dix ans, jusqu’à ce que mon allégeance à la vieille république et aux principes fondamentaux de la justice me fasse considérer comme excédant les nouveaux besoins. » « Dieu serait allemand que je n’en serais pas du tout surpris en ce qui me concerne. Apparemment, il se plaît à être vénéré, à délivrer aux gens dix commandements à la fois, et il a même écrit son propre bouquin illisible. »

Quelquefois, les remarques de Bernie Gunther ont la grâce de giclées d’acide : « Les dictatures semblent toujours séduisantes, jusqu’au jour où quelqu’un se met à vous faire la dictée. » Il n’oublie pas non plus de souligner la cruauté d’une société hantée par l’innommable : « Etre juif à l’été 34 faisait un peu l’effet d’un conte de Grimm dans lequel deux enfants abandonnés se retrouvent au milieu d’une forêt infestée de loups affamés. » Ce qui reste en définitive, c’est la lâcheté d’une société qui se résigne à assister à des parades de cliques défilant au pas de l’oie. Car il faut le souligner, une dictature ne se fait pas en un jour. L’auteur nous rappelle que l’avènement de ce carnaval sinistre qu’était le nazisme s’est fait progressivement, pas à pas, renoncement après renoncement. De quoi nous faire réfléchir en ces temps de nostalgie brunâtre…

Pourquoi donc Bernie Gunther est-il si attachant ? C’est qu’en dépit de son cynisme et de son manque apparent d’empathie, il reste profondément humain. Même s’il ne cesse de ricaner, il ne se résigne pas au triomphe du fort contre le bouc émissaire. Pour lui, la raison du troupeau n’est pas la meilleure, ce qui le pousse souvent à se porter au secours de la veuve et de l’orphelin, fussent-ils pauvres, communistes ou juifs. Non pas qu’il se perçoive comme un homme bon : c’est pour lui une question de logique. Quoi qu’en dise la propagande officielle, aucun homme n’est meilleur qu’un autre par nature. Et c’est ce qu’il s’applique à démontrer, livre après livre.

La mort prématurée de Philip Kerr, début 2018, a définitivement clos le cycle Bernie Gunther. Le lecteur peut découvrir ses aventures dans l’ordre de leur parution, c’est-à-dire en commençant par la « Trilogie berlinoise », recueil de trois romans qui allait apporter une reconnaissance aussi rapide que méritée à son auteur. Une autre option est de suivre le cheminement de ce sacré Bernie par ordre chronologique. Le mieux est alors de commencer par « Hôtel Adlon ». Peu importe, en fait : comme une galaxie, l’odyssée de Bernie Gunther ne cesse de s’étendre, explorant à la fois ses développements futurs et revenant à ses origines. En cela, elle n’est pas sans offrir quelque similitude avec l’histoire de l’humanité, qui s’applique sans cesse à découvrir jusqu’à quel degré d’obscurité et de néant elle peut aboutir.

Le Masque, 2012.