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Emma LOCATELLI – Les haines pures

Le problème, quand on est un gros lecteur, c’est qu’on est souvent déçu. Histoires et personnages ayant un air de déjà-vu, et style sacrifiant aux règles du storytelling à l’américaine avec empilement de détails qui sont censés faire vrai, et font juste indigeste. Pour dire les choses clairement, quand il apparaît au bout d’une trentaine de pages que le roman ne se distinguera en rien du gros de la production, on le referme et on passe au suivant.

L’auteur de ces lignes avoue qu’il avait certains préjugés lorsque des amis lui ont offert « Les Haines pures ». La faute au titre, qui sonnait un peu trop best seller made in USA ? Qu’importe, un vrai lecteur n’a pas à avoir d’a priori, il juge sur pièce. Cette volonté d’aller y voir réserve parfois de beaux moments de lecture. Et, une fois par an en moyenne, une sensation de ravissement. Ce fut le cas avec « Les Haines pures ». Disons-le tout net : c’est un chef-d’œuvre du roman noir.

Dès l’incipit, l’auteure vous cueille d’un direct à l’estomac : « Nous sommes nées d’un père absent et d’une mère acariâtre. D’un coup de vent sur un roncier malade. Il en est tombé deux fragiles épines : Louise et moi. » Le ton est donné, on a affaire à une vraie romancière, quelqu’un qui a du style. Reste à voir si la narration sera à la hauteur. Autant le dire de suite : Emma Locatelli mène son intrigue de main de maître. 

Tout commence le 2 juillet 1945 dans un hameau provençal écrasé par le soleil. La fournaise de l’été assoupit les esprits, jusqu’à faire oublier la récente libération de la ville voisine par les troupes américaines. Après six ans d’absence, une jeune femme de 26 ans, Gabrielle Magne, regagne la ferme familiale. Elle y retrouve sa mère, une sorte de vieille bique au cœur sec, croisement d’une pierre et d’un couteau. Elle découvre aussi son frère aîné, Jean. Une balle reçue en pleine tête pendant un accrochage avec les troupes allemandes a endommagé irrémédiablement son cerveau. Il est devenu simple d’esprit. Mais un brave, affirme la mère. Un résistant qui n’a pas eu la récompense qu’il méritait. Seul motif de joie dans cet univers aride, Gabrielle retrouve sa sœur chérie, Louise. Six années plus tôt, elle avait quitté une adolescente timide. La voilà face à une superbe jeune femme de 19 ans avide de croquer la vie, et les garçons qui vont avec. L’appétit de vie de sa sœur, c’est la seule consolation de Gabrielle.

Car la question qui se pose à cette jeune femme réservée est très simple : que va-t-elle faire de sa vie, elle qui a tout perdu ? On apprend peu à peu qu’elle a vécu de terribles drames pendant la guerre. Il est question d’un fiancé tué au début des combats, et d’un enfant qui n’aurait pas survécu au conflit. Si elle revient chez sa mère, ce n’est pas par plaisir, loin de là. C’est juste parce qu’elle ne sait plus où aller.

Cette guerre, qui revient sans cesse en toile de fond, n’a pas bouleversé que la vie de Gabrielle. Elle a détruit bien des existences, à commencer par celles des Roccetti, une famille de fermiers italiens, voisins des Magne. Un jour d’août 44, alors que la populace fêtait la Libération à grand renfort de pinard et de flonflons patriotiques tout en tondant quelques femmes un peu trop portées sur le vert-de-gris, les Italiens ont été retrouvés assassinés. Le père et ses trois enfants. La mère, elle, a sombré dans la folie avant de se donner la mort. Officiellement, c’est le père qui a tué ses gosses avant de se tirer une balle dans la tête. Mais quelque chose cloche. Quelques détails dans la scène de crime qui ne cadrent pas. C’est ce que lui apprend le nouvel occupant de la ferme des Roccetti, un certain Paul Morand, géologue de son état. Un homme aussi mystérieux que séduisant, et qui ne laisse pas Louise indifférente.

Gabrielle n’a rien d’une héroïne. C’est une femme ordinaire, qu’on remarque à peine. Mais elle décide de faire la lumière sur ces meurtres, au risque de réveiller bien des cauchemars. Ce n’est pas une question de courage, plutôt d’honnêteté vis-à-vis des Roccetti. Car les vraies vérités, celles qu’on s’est empressé de dissimuler sitôt la guerre finie, sont là. Tapies dans l’ombre. Malheureusement, Gabrielle elle-même a ses propres secrets, remisés au fond de sa mémoire…

Le récit déroule sa trame, suffocant et implacable comme une tragédie grecque. Gabrielle progresse dans le labyrinthe des souvenirs, des demi-vérités et des mensonges. Telle une Pénélope tissant la toile du malheur, elle rassemble les preuves, recueille les confidences, reconstitue les événements. Ce qui lie tous les destins de cette histoire, c’est la Haine. Un fourre-tout de colères, de rancoeurs, de désirs de vengeance, de dégoûts qu’on garde pour soi par crainte des représailles. Loin des images d’Epinal, Emma Locatelli restitue avec un talent magistral l’atmosphère de l’immédiat après-guerre, ce moment où l’ivresse de la liberté retrouvée s’accompagne d’une terrible gueule de bois, souvenir de toutes les bassesses qui ont peuplé ces cinq années d’épreuves. Il y a eu des collabos, bien sûr, les traîtres absolus. Mais que dire des résistants de la vingt-cinquième heure, ceux-là même qui ont paradé en armes quand tout était fini et ont tabassé quelques jeunes femmes amoureuses de la langue de Goethe ? Durant ces années de guerre, nous rappelle l’auteure, il ne faut pas oublier cette masse de gens qui ont vécu au jour le jour, s’efforçant de dénicher de quoi se nourrir, quitte à crier « Vive Pétain » en 40 et « Vive De Gaulle » en 44. C’est parmi eux qu’on débusque la médiocrité la plus banale, l’opportunisme le plus nauséabond, la rancœur la plus stupide mais aussi l’humanité la plus étonnante. Le problème, découvrira Gabrielle, c’est qu’on ne sait jamais d’avance qui est bon et qui est mauvais. Qui est sincère et qui ment. Qui cherche la vérité et qui la dissimule. Mais elle, a-t-elle le droit de faire la leçon aux autres ? Son maintien si modeste ne cache-t-il pas une faute ?

On sait, depuis le film « Le chagrin et la pitié », que contrairement à ce qu’a longtemps affirmé la légende gaullienne tout ne fut pas blanc ou noir à cette époque. C’est même ce qu’il y a de fascinant dans ce morceau d’histoire. Les bons d’un jour devenaient les mauvais du lendemain, les héros qui paradaient étaient en réalité de sinistres fanfarons et les vrais braves se taisaient, par prudence ou par honte de ce qu’ils avaient parfois commis au nom de la justice. Durant certaines périodes, très rares et très intenses, les repères se brouillent, les vraies natures se révèlent. Comme l’illustre Emma Locatelli dans ce récit d’une densité d’étouffoir et au style qui écorche comme un buisson d’épineux, c’est bien dans ce bouillonnement de grandeurs et de lâchetés que la Haine prend sa source – cette Haine qui comme un serpent attend son heure, lovée dans le noir. Elle irrigue les esprits de son venin, aiguise l’esprit de vengeance, et finit par entrer en action, causant des dégâts irréparables. Mais que sont ces quelques morts face à l’Histoire ? La guerre emporte tout dans son tumulte, bons et méchants, ordures et innocents. Une vie humaine, ce n’est pas grand-chose. Il suffit de ne pas se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Et de faire le vide dans ses souvenirs, et dans son cœur aussi de préférence. Les remords, ce n’est jamais bon, Gabrielle Magne le découvrira suffisamment tôt… Ceux qui s’en sortent sont simplement les chançards ou les êtres les moins scrupuleux. La guerre, au fond, n’est qu’une grande entreprise de nivellement par le bas.

Des livres qui mettent en scène la France des années 40, il y en a un paquet. Mais on compte sur les doigts d’une main ceux qui rendent à ce point ce sentiment de gloire factice, et cette suffocation devant l’énormité des mensonges. Oui, « Les Haines pures » porte bien son nom : on n’avait peut-être jamais aussi bien décrit ce processus alchimique par lequel l’humanité sécrète son propre poison, cette vilenie portée à un degré de perfection. Mais Emma Locatelli n’oublie jamais de nous rappeler une évidence : dans la famille de Gabrielle Magne comme dans le reste de l’univers, la Haine des autres trouve toujours son origine dans le dégoût de soi-même. Pourquoi l’Homme l’oublie-t-il avec une telle constance ? Telle est l’énigme à laquelle tente de répondre l’Histoire.

« Les Haines pures », roman d’une noire splendeur, est aussi un livre rare. Un de ceux dont on ne sort pas intact.

Albin Michel, 2013.        

Philip KERR – Hôtel Adlon

1993. Un nouveau personnage apparaît dans la galaxie du polar : Bernie Gunther. Prototype du détective cynique et désabusé mais malgré tout humain, Gunther a la particularité d’être à la fois officier de police dans l’Allemagne du Troisième Reich et antinazi convaincu. Coup de génie de l’auteur écossais Philip Kerr que de nous offrir sur un plateau un héros de littérature qui a le mérite de nous rappeler une évidence : rien n’est tout blanc ni tour noir, chaque époque a ses paradoxes et chaque être humain ses zones d’ombre.

1934. Bernie Gunther, ex-flic viré de la police criminelle avec l’arrivée au pouvoir des Nazis, est détective dans un des plus grands hôtels de Berlin, l’Adlon. Son boulot, c’est d’enquêter sur les vols commis dans l’enceinte de l’établissement et de dissuader les prostituées de luxe de s’afficher trop ostensiblement dans les couloirs. Pas de quoi être fier, surtout quand on a été l’un des meilleurs limiers de la Kripo, la police criminelle de Berlin. Mais voilà, Bernie a une grande gueule et il a toujours professé un mépris absolu pour le parti nazi, une bande de pourceaux gueulards emballés dans des uniformes bruns ou noirs. Très lucide sur les vertus de cette nouvelle Allemagne qui s’annonce à grand renfort de parades militaires et de pogroms, il a préféré démissionner, juste pour leur ôter le plaisir de décréter son éviction. Mais il faut bien vivre… Voilà donc ce bon vieux Bernie chargé de faire régner l’ordre dans un palace.  

Bien entendu, sa quiétude est bouleversée par l’arrivée d’événements indésirables. Le premier, c’est une rixe qui l’oppose à un policier de la Gestapo, lequel lui reproche de ne pas avoir fait preuve de suffisamment de zèle au passage d’un défilé à croix gammée. Gunther règle la question à sa façon : un direct dans l’estomac. Pas recommandé, surtout lorsque le coup est tellement violent qu’il envoie le flic ad patres. Le deuxième, c’est le à l’hôtel d’un étrange homme d’affaires américain, Max Reles, une espèce de nouveau riche arrogant qui signale la disparition d’une antiquité chinoise de grande valeur dont il vient de faire l’acquisition. Le troisième, et non le moindre, c’est le décès brutal d’un autre client, un certain Heinrich Rubusch, dans des circonstances qui ne laissent pas d’intriguer – la visite d’une poule de luxe ne semble pas étrangère à l’affaire.

Mais dans cette vie tumultueuse, Gunther a quand même quelques avantages. D’abord, il a gardé des contacts avec d’ex-collègues de la Kripo qui acceptent de lui refiler l’un ou l’autre tuyau. Même s’ils sont nazis jusqu’au bout des orteils, ils ont encore de la sympathie pour celui qui fut l’un des meilleurs enquêteurs de leur service. En outre, ses investigations l’amènent à rencontrer de jolies femmes. Notamment une Américains répondant au doux nom de Noreen Charalambides, jeune femme ravissante « qui passait aussi inaperçue qu’une nudiste jouant du trombone » et qui est en visite à Berlin pour enquêter sur la politique de discrimination raciale professée par le grand Reich. Persécutions antisémites dont le régime cache les manifestations les plus visibles en vue de l’organisation des Jeux olympiques prévus en 1936 – Hitler savait jouer profil bas quand c’était nécessaire. Noreen espère encore persuader le représentant des Etats-Unis de boycotter ces Jeux de la honte. C’était se faire bien des illusions… Pour la petite histoire, le représentant américain en question, Avery Brundage, finira président du CIO.

Des illusions, Bernie Gunther n’en a plus. « En tant que détective de l’Adlon, remarque-t-il avec son habituel esprit caustique et son usage très personnel de la litote, j’étais censé interdire l’accès de l’hôtel aux voyous et aux assassins. Ce qui pouvait se révéler épineux quand les voyous et les assassins en question étaient des responsables du Parti Nazi. » Rescapé de la Première guerre mondiale, il voit d’un œil navré le nazisme s’insinuer dans les esprits comme un virus malfaisant. « Le slogan Allemagne réveille-toi était sur toutes les lèvres, mais j’avais le sentiment que nous nous acheminions lentement mais sûrement, tels des somnambules, vers quelque désastre terrible bien qu’encore indéterminé. Ce qui ne signifiait pas que j’étais assez stupide pour le crier sur la place publique. Certainement pas quand des inconnus écoutaient. J’avais des principes, c’est sûr, mais j’avais aussi toutes mes dents. » Il assiste aux triomphes des salopards et des opportunistes. C’est que pour lui, les Nazis sont des fanatiques doublés de forbans : s’ils ont toujours l’invective à la bouche, ils n’oublient jamais de se remplir les poches. Tout ce que Bernie Gunther peut faire face à cette union du vice et du crime, c’est sauver sa peau en essayant vaille que vaille de ne pas vendre son âme.

Chaque aventure de Bernie Gunther est menée tambour battant – c’est le cas de le dire dans ce contexte de fanfare militaire. On ne sait ce qu’il faut admirer le plus chez Philip Kerr : son sens de l’intrigue tout à fait exceptionnel, sa capacité à faire revivre une époque ambiguë et à maints égards épouvantable, ou son maniement d’un humour féroce, typiquement britannique. Chaque page recèle sa petite remarque pertinente ou fielleuse qui provoque souvent l’hilarité. Gunther n’est jamais avare de confidences, et elles valent le détour. « Le secret, dans ma profession, c’est d’avoir des réponses toutes prêtes aux questions auxquelles les autres n’ont même pas songé. Un air d’omniscience constitue un atout fort utile pour un dieu, ou, de fait, pour un détective. Bien sûr, dans le cas d’un détective, l’omniscience n’est qu’une illusion. Ce qu’avait compris Platon. Et ce qui fait de lui un meilleur écrivain que Sir Arthur Conan Doyle. » « J’ai été flic. J’ai travaillé aux Homicides pendant près de dix ans, jusqu’à ce que mon allégeance à la vieille république et aux principes fondamentaux de la justice me fasse considérer comme excédant les nouveaux besoins. » « Dieu serait allemand que je n’en serais pas du tout surpris en ce qui me concerne. Apparemment, il se plaît à être vénéré, à délivrer aux gens dix commandements à la fois, et il a même écrit son propre bouquin illisible. »

Quelquefois, les remarques de Bernie Gunther ont la grâce de giclées d’acide : « Les dictatures semblent toujours séduisantes, jusqu’au jour où quelqu’un se met à vous faire la dictée. » Il n’oublie pas non plus de souligner la cruauté d’une société hantée par l’innommable : « Etre juif à l’été 34 faisait un peu l’effet d’un conte de Grimm dans lequel deux enfants abandonnés se retrouvent au milieu d’une forêt infestée de loups affamés. » Ce qui reste en définitive, c’est la lâcheté d’une société qui se résigne à assister à des parades de cliques défilant au pas de l’oie. Car il faut le souligner, une dictature ne se fait pas en un jour. L’auteur nous rappelle que l’avènement de ce carnaval sinistre qu’était le nazisme s’est fait progressivement, pas à pas, renoncement après renoncement. De quoi nous faire réfléchir en ces temps de nostalgie brunâtre…

Pourquoi donc Bernie Gunther est-il si attachant ? C’est qu’en dépit de son cynisme et de son manque apparent d’empathie, il reste profondément humain. Même s’il ne cesse de ricaner, il ne se résigne pas au triomphe du fort contre le bouc émissaire. Pour lui, la raison du troupeau n’est pas la meilleure, ce qui le pousse souvent à se porter au secours de la veuve et de l’orphelin, fussent-ils pauvres, communistes ou juifs. Non pas qu’il se perçoive comme un homme bon : c’est pour lui une question de logique. Quoi qu’en dise la propagande officielle, aucun homme n’est meilleur qu’un autre par nature. Et c’est ce qu’il s’applique à démontrer, livre après livre.

La mort prématurée de Philip Kerr, début 2018, a définitivement clos le cycle Bernie Gunther. Le lecteur peut découvrir ses aventures dans l’ordre de leur parution, c’est-à-dire en commençant par la « Trilogie berlinoise », recueil de trois romans qui allait apporter une reconnaissance aussi rapide que méritée à son auteur. Une autre option est de suivre le cheminement de ce sacré Bernie par ordre chronologique. Le mieux est alors de commencer par « Hôtel Adlon ». Peu importe, en fait : comme une galaxie, l’odyssée de Bernie Gunther ne cesse de s’étendre, explorant à la fois ses développements futurs et revenant à ses origines. En cela, elle n’est pas sans offrir quelque similitude avec l’histoire de l’humanité, qui s’applique sans cesse à découvrir jusqu’à quel degré d’obscurité et de néant elle peut aboutir.

Le Masque, 2012.

Eric YUNG – La tentation de l’ombre

Dans la production pléthorique du roman noir, deux sous-genres un peu particuliers se distinguent : les récits d’anciens taulards et les récits d’anciens flics. A priori, tout devrait les opposer, les uns et les autres ayant choisi de se situer de part et d’autre de la barrière de la Loi. Ils ont en réalité beaucoup de points communs : leurs pratiques professionnelles les ont amenés à flirter avec des limites légales, qu’ils ont plus ou moins allègrement franchies lorsque le besoin s’en faisait sentir. Admettons-le, les récits des truands ont souvent plus de corps et de souffle que ceux de leurs homologues et frères ennemis flicards. C’est que les policiers ont souvent tendance à jouer des mécaniques tout en se donnant le beau rôle. Et surtout ils prennent soin de taire les compromissions inhérentes au travail de terrain. Depuis Fouché, on sait que le métier de policier n’est pas toujours très ragoûtant et que le recours à certains expédients immoraux est le plus sûr moyen de voir triompher les gentils sur les méchants, en admettant que ce distinguo ait encore un sens.

Une exception se détache, et quelle exception.

Dans « La tentation de l’ombre », Eric Yung nous livre une certaine vision du travail à la BRI, la Brigade de recherche et d’intervention, aussi nommée l’Antigang. Ce service de police, spécialisé dans l’interpellation en flag de braqueurs et autres défourailleurs, se compose d’agents qui n’ont pas froid aux yeux. La fréquentation du vice et de la duplicité fait partie de leur quotidien. Est-il possible d’en sortir indemne ? Pas toujours. Ce que ce livre nous montre de façon magistrale, c’est comment un policier en vient à se confondre avec le milieu qu’il est censé combattre et à s’y mouvoir comme un poisson dans l’eau… au risque de se noyer. Paradoxal ? Absolument pas.

Petite précision : le Flic – appelons-le ainsi puisque l’auteur, qui raconte sa propre histoire, écrit sous pseudonyme – le Flic donc intègre les rangs de la police au début des années 1970. Nous plongeons dans une autre époque, imprégnée d’autres mœurs, tant au niveau de la pratique policière que de l’atmosphère politique. L’air sent la poudre, à tous points de vue. Manifestations gauchistes, règlements de comptes entre familles mafieuses et braqueurs sans scrupules se disputent les unes des journaux. Les usages policiers sont à l’avenant : il ne faisait pas bon séjourner dans les commissariats, fût-ce pour une garde à vue. On en sortait souvent avec le souvenir cuisant d’une claque dans la gueule.

Le jeune Flic, lui, se coule dans cet univers avec délectation. Fasciné par la noirceur du monde qu’il doit dénoncer, avide de découvrir la part d’ombre que recèle cette société apparemment si vertueuse et prospère, il entame un véritable parcours initiatique. Un périple qui ne l’élèvera pas vers la lumière, bien au contraire. Et cela, le Flic le sait parfaitement. Mieux encore : il le souhaite. L’ombre, c’est là où s’éteint la lumière et où commence la réalité la plus crue. Là où on touche à une vérité fondamentale.

Tout policier qui se respecte se doit de frayer avec des personnages peu recommandables, les indics en premier lieu, ces balances sans lesquelles aucune enquête ne peut progresser. Eric Yung nous renvoie à une époque où les relevés d’ADN et l’étude des connexions internet n’existait pas. On privilégiait le contact d’homme à homme. Les règles sont beaucoup plus simples, les comportements infiniment plus troubles. Règle numéro 1 : rien n’est gratuit, tout est intéressé, chacun manipule l’autre en échange d’un tuyau ou d’un conseil. Les serments, les codes d’honneur, l’amitié, tout cela est factice. On ne peut faire confiance à personne. Pas même à ses collègues.

Pour tenir dans ce monde de boîtes de nuit, de bordels, de troquets de voyous et de restaurants tape-à-l’œil où se côtoient personnalités de la télévision, de la politique et de la truande, il n’y a pas trente-six solutions. Le Flic gobe des amphétamines et sniffe de la coke – aucun problème d’approvisionnement, les dealers sont ses amis. Sans oublier des hectolitres de picole pour se maintenir à flot. Soucieux d’explorer l’envers du décor, un pied dans la lumière et l’autre dans l’ombre, le Flic se perd dans des compromis de plus en plus louches, que d’autres appelleront compromission le moment venu. Son travail se mue en un long souper à la table du Diable – dans ce cas-là, comme on le sait, la précaution élémentaire est de se munir d’une longue cuillère. Le Flic s’apercevra bientôt que la sienne est trop courte. Et que, comble de déveine, le Diable a aussi table ouverte dans son propre camp.

Il faut dire qu’à partir du moment où le Flic intègre la BRI, l’Antigang devient LE service dont tout le monde parle, aidé en cela par la faconde et l’autosatisfaction de son très médiatique commissionnaire divisionnaire. La vie du Flic prend des perspectives de plus en plus paradoxales : l’excitation qui préside à l’intervention sur le terrain est précédée d’un travail monotone, planques et paperasses, qui ne comblent pas son besoin d’adrénaline. La fête, la défonce, le flirt avec les limites, voilà l’oxygène du Flic. En fin de compte, il n’a rejoint la police que pour ça, identifier ce moment où les ténèbres l’emportent sur la lumière, où l’ombre devient le repère, jamais tangible, toujours fuyant, mais de plus en plus désirable. Il faut dire que le Flic est mêlé à des enquêtes qui aujourd’hui encore font écho dans l’inconscient collectif : la traque de Mesrine, l’affaire Empain, et surtout le meurtre du député Jean de Broglie. Le texte, d’une grande qualité littéraire, était déjà captivant. Mais avec la restitution de l’affaire Jean de Broglie, renommé Charles-Henri de Châtillon pour des raisons de pudeur légale, il accède à une autre dimension, quasi surréaliste.

On l’a peut-être oublié mais au cœur des années 1970, il se produisait des événements tout à fait singuliers dans les sphères du pouvoir. Il arrivait par exemple que des ministres très haut placés se suicident dans trente centimètres d’eau. Un authentique exploit. Dans le même ordre d’idée, il arrivait qu’un dignitaire du gaullisme, ex-ministre et député au moment des faits, se fasse dessouder comme un vulgaire malfrat à la sortie du domicile de son conseiller fiscal. De façon troublante, le ministre de l’Intérieur n’a même pas attendu le début de l’enquête pour désigner nommément les coupables. De mémoire de flic, on n’avait jamais vu ça : un ministre qui passe par-dessus la tête d’un juge d’instruction et organise une conférence de presse au siège de la police judiciaire pour accuser quelques individus, des lampistes de toute évidence. Les commanditaires ? Laissés dans l’ombre, comme il se doit.

Précision intéressante, pour ceux que l’affaire intéresse : Jean de Broglie était l’ancien trésorier des Républicains indépendants, le parti du président de la République alors en exercice. Et il s’apprêtait à rejoindre avec armes et bagages le Rassemblement pour la République, le nouveau parti créé par un jeune loup plein d’avenir, Jacques Chirac. Ultime précision, et non des moindres : les autorités policières étaient au courant qu’un assassinat visant ce brave homme était en préparation. Et elles ont été instamment priées de regarder ailleurs et de fermer leur clapet, comme lors de la fameuse conférence de presse.

C’est cette lâcheté que ne supportera pas le Flic. Il menacera son supérieur de tout cracher à la presse – il a gardé des preuves, qu’il a mises à l’abri dans des coffres de banque. Quelques jours plus tard, il est arrêté et jeté en prison pour d’étranges motifs. On ne s’oppose pas impunément à la hiérarchie : c’est ce que lui rappelle le fameux commissaire, qui possède une si belle réputation dans les médias. Et tient absolument à ce qu’elle demeure intacte.

Cette suite d’aventures, tellement ahurissantes qu’elles paraissent inventées, pourrait n’être qu’un simple récit pittoresque. Mais Eric Yung, qui est devenu journaliste après ces événements, a gardé de sa précédente vocation la poigne et le souffle. Bref, il a du style. En véritable écrivain, il a l’art du détail révélateur, celui qui permet au lecteur de le suivre dans une course-poursuite avec les ravisseurs du baron Empain, ou dans l’appartement d’un célèbre présentateur de Journal télévisé soufflé par une bombe – ben oui, ça aussi il l’a vécu. On ne peut que coller aux basques du Flic qui s’enfonce de plus en plus dans sa quête de l’ombre, cette ligne impalpable séparant non le bien et le mal, qui n’existent pas, mais la vie et la mort, qui sont les dernières réalités que son cerveau survolté parvient encore à percevoir. Il s’en est fallu de très peu qu’il ne bascule dans l’obscurité définitive. Au dernier moment, il a choisi la lumière.

« La tentation de l’ombre » est l’histoire, tout à fait exceptionnelle, de cette descente aux enfers et de cette résurrection.

Le Cherche Midi, 1999.

Donald WESTLAKE – Le couperet

Certains polars, très rares, ont des grâces de sphère. Ce sont des univers d’une cohérence parfaite. Ils se suffisent à eux-mêmes et à peine a-t-on pris connaissance de l’argument central qu’on se dit « C’est totalement génial ». D’un autre côté, l’histoire particulière qu’ils mettent en lumière éclaire l’esprit d’une époque : ils font office de révélateurs. A travers une anecdote, c’est une conception du monde qui nous apparaît dans toute son évidence et, souvent, sa cruauté. « Le couperet » est l’un de ces romans, et de surcroît l’un des meilleurs.

L’idée de départ ? Comme toutes les idées géniales, elle est d’une simplicité absolue. Burke Devore, 49 ans, est cadre dans l’industrie papetière. C’est le cadre moyen générique : marié, deux enfants à l’université et une maison achetée à crédit. Mais son secteur ne marche pas très fort et son entreprise décide de délocaliser sa production. Comme bien d’autres cadres de sa génération, Burke Devore se retrouve dans la charrette des laissés-pour-compte du système. Rien de personnel, bien sûr. Il faut juste qu’il débarrasse le plancher. Tout se fait dans les règles : une prime de licenciement équivalant à deux ans de salaire et un an et demi de couverture maladie pour sa famille et lui. On se saurait être plus généreux.

Pendant 18 mois, Burke va connaître le parcours classique du cadre moyen en recherche d’emploi : lecture des petites annonces, envoi de CV, quelques entretiens d’embauche. Résultat : zéro. Burke est trop spécialisé, trop âgé, trop peu sympathique. Bref, Burke est professionnellement mort. Le problème, c’est que les échéances se rapprochent : bientôt plus d’aide sociale, plus de couverture maladie, plus de revenus. Il sera obligé de vendre sa maison, ses enfants ne pourront plus continuer leurs études, il n’aura plus la moindre chance de trouver un boulot dans sa branche. La déchéance finale. Le couperet.

Mais Burke Devore ne baisse pas les bras. C’est un battant. Il veut continuer à vivre. Donc à travailler. A tout prix. En outre, c’est un acteur économique rationnel. Il sait cerner les problèmes et trouver les bonnes solutions. Et de fait, le problème est très simple : il doit trouver un poste qui convient à sa spécialité, les papiers spéciaux avec polymère. Il a justement repéré une boîte qui fabrique ce type de papier dans sa région. Donc il faut supprimer le type qui occupe ce poste. Pas le choix. L’autre problème, c’est que d’autres cadres au chômage risquent de passer avant lui. Ils ont un meilleur CV. Conséquence, eux aussi doivent disparaître.  

Comment faire ? C’est ici que Burke va prouver qu’il est le pur produit d’une logique rationnelle et efficace. Il va publier une fausse annonce de travail dans un journal spécialisé. Les personnes intéressées pourront répondre via une boîte postale, qu’il a pris le soin d’ouvrir sous un faux nom, et dans une ville située à trente kilomètres de chez lui pour ne pas éveiller les soupçons. Sur la masse des CV qu’il va recevoir, il sélectionnera les postulants qui risquent le plus de lui faire de l’ombre. Et il les supprimera les uns après les autres. Imparable.

Mais le vrai problème qui se pose à Burke Devore, c’est qu’il n’a rien d’un tueur. C’est un homme de 51 ans tout à fait ordinaire. Il n’a aucune violence en lui et ne s’est jamais servi d’une arme. Mais les faits sont têtus : il doit éliminer la concurrence potentielle. Et l’autre fait têtu, c’est qu’il possède un Luger, que son père a ramené en trophée lors de la Seconde guerre mondiale et qui dort dans une malle, au fond de sa cave. Et Burke, en bon cadre responsable, va réunir ses talents et ses atouts pour atteindre ses objectifs, à savoir buter ses concurrents. Mais il réalisera très vite que ce projet se heurte à un obstacle de taille : le facteur humain. Car ceux qu’il s’apprête à supprimer sont des types comme lui. Des pauvres bougres qui eux aussi ont une épouse, des enfants et une vie personnelle où l’on tente de maintenir quelques lueurs d’espoir. Les résidus d’un système qui broie les êtres humains quand ils ont le malheur de finir dans la colonne « Passif » d’un bilan comptable…

On ne lâche pas un roman comme « Le couperet ». On tourne les pages, captivé par le déroulement implacable de l’intrigue, impressionné malgré soi par les qualités d’organisation de Burke Devore, sa capacité à anticiper les moindres problèmes et sa faculté d’adaptation aux inévitables écueils qui se dresseront sur sa route – car ses cibles ne vont pas se laisser faire. Cette logique impitoyable qui le pousse à commettre de véritables atrocités laisse le lecteur à la fois écoeuré et fasciné. Burke Devore, ce monstre de chair et de sang, est l’incarnation aboutie de la dialectique victime-bourreau : il ne fait que son travail, en somme. Et pour celui qui s’estime victime d’une injustice, tous les moyens sont bons pour s’en sortir.

C’est là où le roman touche à une dimension profondément, viscéralement humaine. Le protagoniste principal est un homme sensible. Ses meurtres le révulsent, il a de la pitié pour ses victimes, chacun de ses meurtres l’anéantit. Il vit dans une pression terrifiante : il a conscience que le moindre faux pas peut l’amener à la chaise électrique. Il ne doit jamais rien laisser paraître. Son épouse Marjorie, à qui il cache bien évidemment son horrible besogne, sent que quelque chose le mine, qu’il se replie sur lui-même. Elle tente de l’aider. Rien à faire : Burke Devore est un homme responsable, il endosse seul le poids de sa mission. La culpabilité qui le ronge jour après jour, il l’affronte face à face. Il ne peut s’offrir le luxe de l’auto-apitoiement : les échéances approchent, le couperet peut tomber d’un moment à l’autre.

Bien sûr, il sait qu’il se comporte comme un salaud définitif : ses victimes avaient juste le tort d’être des concurrents. Il est totalement lucide sur le système dans lequel il vit : « L’ennemi, ce sont les patrons d’entreprise. L’ennemi, ce sont les actionnaires. Ce sont toutes des sociétés anonymes, et c’est le besoin de rendement des actionnaires qui les pousse, toutes autant qu’elles sont. Pas le produit, pas la compétence, certainement pas la réputation de l’entreprise. Les actionnaires ne s’intéressent à rien d’autre que le rendement, et cela les conduit à soutenir des cadres de direction formés à leur image, des hommes (et des femmes aussi, dernièrement) qui gèrent des entreprises dont ils se moquent éperdument, dirigent des effectifs dont la réalité humaine ne leur vient jamais à l’esprit, prennent des décisions non pas en fonction de ce qui est bon pour la compagnie, le personnel, le produit ou encore (ah !) le client, ni même pour le bien de la société de façon plus générale, mais seulement en fonction du bénéfice apporté aux actionnaires. La démocratie dans son état le plus dévoyé ; on ne soutient des chefs qu’à la condition qu’ils assouvissent son avidité. Le mamelon omniprésent. C’est pourquoi des firmes saines, largement bénéficiaires, riches en dividendes pour leurs actionnaires, licencient néanmoins des ouvriers par milliers : pour extirper juste quelques gouttes de plus, pour paraître juste un peu mieux aux yeux de cette bête à mille bouches qui maintient les cadres de direction au pouvoir, avec leurs indemnités à un million de dollars, dix millions de dollars, vingt millions de dollars. »

Mais le processus est enclenché, et sa décision est prise, il ne reviendra jamais en arrière. Toute sa volonté, toutes ses compétences – et on voit qu’elles sont nombreuses –, il les mettra au service de sa mission : imposer coûte que coûte sa candidature. Burke Devore, c’est l’homo economicus plus que parfait, une forme d’aboutissement de la société capitaliste.

Donald Westlake avait déjà une centaine de romans et nouvelles au compteur, publiés sous son nom et une bonne dizaine de pseudos, lorsqu’il a publié « Le couperet », sorti en 1997 aux Etats-Unis et en 1998 dans sa traduction française. Il est heureux de constater qu’un écrivain de 64 ans, vieux briscard de l’édition qui n’a plus rien à prouver, trouve encore suffisamment de révolte et de rage en lui pour écrire un roman d’une telle vigueur, à l’écriture effilée comme une lame de rasoir et à l’intrigue agencée à la perfection. « Le couperet », c’est LE roman des années 1990. C’est l’époque des grandes restructurations. Les multinationales s’aperçoivent qu’elles peuvent générer des profits faramineux en délocalisant leur production dans des pays où la main-d’œuvre est payée une misère. Bingo ! Va pour les usines à esclaves en Chine et au Bangladesh. Quant aux employés américains ou européens, tant pis pour eux… Pertes et profit. La collectivité n’a qu’à se débrouiller pour leur dénicher encore un peu d’employabilité, pour reprendre un de ces termes apparemment anodins qui sont apparus, tels des monstres de Frankenstein, dans les cerveaux malades de responsables des ressources humaines. Encore quelques années et certaines de ces entreprises iront jusqu’à systématiser le harcèlement moral pour pousser des employés à la démission, moins cher à financer qu’un licenciement en bonne et due forme. Logique. Le problème, c’est que certains d’entre eux iront jusqu’au suicide. Comme disent toujours les dirigeants dans ces cas-là : on n’aurait jamais imaginé une chose pareille. A voir… Les lecteurs de Donald Westlake, eux, savaient. Oui, la raison économique peut pousser certains individus à faire choses terrifiantes. Comme dans toute logique totalitaire, elle révèle ce qu’il y a de pire chez certains êtres humains : la lâcheté au nom de l’orthodoxie budgétaire, le sadisme déguisé en management, l’indifférence face aux colonnes de chiffres. Je n’étais qu’un maillon de la chaîne, responsable mais pas coupable… On connaît les arguments, ils ont encore de beaux jours devant eux.

Ce que nous montre en définitive le génial Westlake, c’est la figure ordinaire de la barbarie : quand la logique de fonctionnement d’un système prime sur le facteur humain, c’est toute la société, toute l’humanité qui est niée. Et c’est à cette prouesse infiniment rationnelle que le système économique néo-libéral, qui ne conçoit le monde qu’en termes de coûts et de bénéfices, est arrivée. Le constat est clairement établi, il n’y a rien à espérer de cette organisation du monde. La richesse promise n’est qu’un mirage qui ne profite qu’à une poignée de privilégiés et de tueurs en attaché-case. Au lecteur de décider s’il accepte de continuer à vivre sous la menace du couperet, ou s’il veut bâtir un autre monde à l’écart de cette rationalité délirante.

Donald Westlake est mort le 31 décembre 2008, comme s’il n’avait pas envie de voir ce que nous réservait la énième crise économique, celle des subprimes qui allait justifier de nouvelles coupes claires dans les effectifs et une multitude de discours affirmant paradoxalement que l’avenir radieux de l’homme réside dans le marché. A condition de ne pas croiser la route d’un Burke Devore… Westlake a été victime d’une crise cardiaque : son cœur, qui était immense, avait trop servi.

Rivages, 1998.

Jean-Hugues OPPEL – French tabloïds

French tabloidsSoit un Président en fin de mandat. Il traîne un certain nombre de casseroles judiciaires derrière lui, reliquats d’un vieux contentieux avec la Justice. Il aimerait avoir cinq années de sursis, histoire de faire jouer la prescription. Bref, il doit se faire réélire, coûte que coûte.

Il possède une arme : la peur. Non pas celle qu’il exerce personnellement – la France est une démocratie – mais celle qui s’insinue dans les esprits et fait voir l’ennemi à tous les coins de rue. Pour installer la peur, un vecteur : l’information. Et pour modeler l’information, des spécialistes : les communicants. Un long travail de persuasion commence auprès des journaux et des médias audiovisuels. Bientôt, radios, télés et rotatives vont cracher de l’insécurité, jusqu’à la nausée.

Pour parachever ce plan com’, il serait bon qu’un homme incarne la peur, lui donne un visage humain et effrayant. Ce sera le travail d’un autre spécialiste, expert dans le domaine de la manipulation mentale. Ce ne sont pas les tarés et les aigris qui manquent, encore faut-il en trouver un qui soit susceptible de passer à l’acte au moment opportun. Et qu’on puisse neutraliser juste avant l’issue fatale.

Jean-Hugues Oppel nous montre l’autre visage de la France. Tout y est malléable, les unes des journaux comme les esprits. Question de persévérance et surtout de dosage : l’important est que le scénario culmine à bon escient. Un mois avant les élections, par exemple. Et tout va très bien marcher. Les résultats dépasseront même les espérances de leurs concepteurs. Certes, un grain de sable se glisse dans les rouages du mécanisme. Un grain de sable qui va répandre le sang de quelques innocents. Heureusement, la raison d’Etat est là pour protéger les Présidents en quête de réélection.

Toute ressemblance avec des personnes ayant existé, etc.

C’est à la mise en œuvre d’une effroyable mécanique de précision que nous convie « French tabloïds » – clin d’œil à James Ellroy. Ce roman a le tranchant inéluctable des scies circulaires : il convoque la meule des gros titres de presse écrasant tout esprit critique, le moulin à prières du journal de 20 heures et les rotatives qui débitent de la peur au kilomètre. Comme tous les protagonistes du récit, on se retrouve happé dans cette logique implacable de destruction démocratique, rythmée par le défilement des dépêches et le claquement des balles. Avec une maîtrise glaçante, Oppel retrace le processus de fabrication de l’opinion publique et son inévitable corollaire : la destruction de tous ceux qui s’opposent aux vérités officielles. Grâce au travail des spécialistes, le hasard est réduit à la portion congrue.

« French taboïds » ne laisse pas une seconde de répit au lecteur : il ne peut se détacher de ses personnages, des gens ordinaires qu’on pourrait croiser en bas de chez soi, mais qui sont emportés dans une machination dont les enjeux les dépassent. C’est le contraste entre cette banalité quotidienne et l’énormité des événements en question qui fait la singularité de ce livre, et sa force de percussion. Dépouillée de ses communiqués officiels et de ses interviewes complaisantes, la politique s’y dévoile, nue et sans fard. Elle n’y paraît pas à son avantage.

Ce n’est d’ailleurs pas sans un profond malaise qu’on se replonge dans cette nuit tragique de mars 2002, où l’on vit un forcené armé d’un Glock 19 Compact abattre huit personnes pendant un conseil municipal, à Nanterre. Le lendemain, au cours de sa garde à vue, il se jetait d’une fenêtre du quai des Orfèvres. Un mois plus tard, Jacques Chirac se retrouvait au second tour de la présidentielle. Son challenger était Jean-Marie Le Pen. On connaît la suite.

Jean-Hugues Oppel tend un miroir à notre époque : celle d’une réalité déformée par une médiatisation effrénée, et dont le reflet coïncide avec nos pires hantises. A partir de cette peur primitive, nous enseigne-t-il, on peut créer de toutes pièces des dirigeants élus. Il suffit de faire preuve d’une technique de communication affûtée, sans mégoter sur le cynisme. Si dans cinquante ans on se demande à quoi ressemblait la France au début du XXIème siècle, il suffira de se replonger dans ce livre pour s’en faire une idée.

Un point a longtemps divisé les spécialistes : comment un meurtrier placé en garde à vue dans les locaux de la PJ parvient-il à surprendre la vigilance de ses gardiens au point de se défenestrer par un velux ? A cet incroyable exploit, « French tabloïds » nous apporte une réponse convaincante.

Rivages, 2005.