par Luc Fivet

Emma LOCATELLI – Les haines pures

Le problème, quand on est un gros lecteur, c’est qu’on est souvent déçu. Histoires et personnages ayant un air de déjà-vu, et style sacrifiant aux règles du storytelling à l’américaine avec empilement de détails qui sont censés faire vrai, et font juste indigeste. Pour dire les choses clairement, quand il apparaît au bout d’une trentaine de pages que le roman ne se distinguera en rien du gros de la production, on le referme et on passe au suivant.

L’auteur de ces lignes avoue qu’il avait certains préjugés lorsque des amis lui ont offert « Les Haines pures ». La faute au titre, qui sonnait un peu trop best seller made in USA ? Qu’importe, un vrai lecteur n’a pas à avoir d’a priori, il juge sur pièce. Cette volonté d’aller y voir réserve parfois de beaux moments de lecture. Et, une fois par an en moyenne, une sensation de ravissement. Ce fut le cas avec « Les Haines pures ». Disons-le tout net : c’est un chef-d’œuvre du roman noir.

Dès l’incipit, l’auteure vous cueille d’un direct à l’estomac : « Nous sommes nées d’un père absent et d’une mère acariâtre. D’un coup de vent sur un roncier malade. Il en est tombé deux fragiles épines : Louise et moi. » Le ton est donné, on a affaire à une vraie romancière, quelqu’un qui a du style. Reste à voir si la narration sera à la hauteur. Autant le dire de suite : Emma Locatelli mène son intrigue de main de maître. 

Tout commence le 2 juillet 1945 dans un hameau provençal écrasé par le soleil. La fournaise de l’été assoupit les esprits, jusqu’à faire oublier la récente libération de la ville voisine par les troupes américaines. Après six ans d’absence, une jeune femme de 26 ans, Gabrielle Magne, regagne la ferme familiale. Elle y retrouve sa mère, une sorte de vieille bique au cœur sec, croisement d’une pierre et d’un couteau. Elle découvre aussi son frère aîné, Jean. Une balle reçue en pleine tête pendant un accrochage avec les troupes allemandes a endommagé irrémédiablement son cerveau. Il est devenu simple d’esprit. Mais un brave, affirme la mère. Un résistant qui n’a pas eu la récompense qu’il méritait. Seul motif de joie dans cet univers aride, Gabrielle retrouve sa sœur chérie, Louise. Six années plus tôt, elle avait quitté une adolescente timide. La voilà face à une superbe jeune femme de 19 ans avide de croquer la vie, et les garçons qui vont avec. L’appétit de vie de sa sœur, c’est la seule consolation de Gabrielle.

Car la question qui se pose à cette jeune femme réservée est très simple : que va-t-elle faire de sa vie, elle qui a tout perdu ? On apprend peu à peu qu’elle a vécu de terribles drames pendant la guerre. Il est question d’un fiancé tué au début des combats, et d’un enfant qui n’aurait pas survécu au conflit. Si elle revient chez sa mère, ce n’est pas par plaisir, loin de là. C’est juste parce qu’elle ne sait plus où aller.

Cette guerre, qui revient sans cesse en toile de fond, n’a pas bouleversé que la vie de Gabrielle. Elle a détruit bien des existences, à commencer par celles des Roccetti, une famille de fermiers italiens, voisins des Magne. Un jour d’août 44, alors que la populace fêtait la Libération à grand renfort de pinard et de flonflons patriotiques tout en tondant quelques femmes un peu trop portées sur le vert-de-gris, les Italiens ont été retrouvés assassinés. Le père et ses trois enfants. La mère, elle, a sombré dans la folie avant de se donner la mort. Officiellement, c’est le père qui a tué ses gosses avant de se tirer une balle dans la tête. Mais quelque chose cloche. Quelques détails dans la scène de crime qui ne cadrent pas. C’est ce que lui apprend le nouvel occupant de la ferme des Roccetti, un certain Paul Morand, géologue de son état. Un homme aussi mystérieux que séduisant, et qui ne laisse pas Louise indifférente.

Gabrielle n’a rien d’une héroïne. C’est une femme ordinaire, qu’on remarque à peine. Mais elle décide de faire la lumière sur ces meurtres, au risque de réveiller bien des cauchemars. Ce n’est pas une question de courage, plutôt d’honnêteté vis-à-vis des Roccetti. Car les vraies vérités, celles qu’on s’est empressé de dissimuler sitôt la guerre finie, sont là. Tapies dans l’ombre. Malheureusement, Gabrielle elle-même a ses propres secrets, remisés au fond de sa mémoire…

Le récit déroule sa trame, suffocant et implacable comme une tragédie grecque. Gabrielle progresse dans le labyrinthe des souvenirs, des demi-vérités et des mensonges. Telle une Pénélope tissant la toile du malheur, elle rassemble les preuves, recueille les confidences, reconstitue les événements. Ce qui lie tous les destins de cette histoire, c’est la Haine. Un fourre-tout de colères, de rancoeurs, de désirs de vengeance, de dégoûts qu’on garde pour soi par crainte des représailles. Loin des images d’Epinal, Emma Locatelli restitue avec un talent magistral l’atmosphère de l’immédiat après-guerre, ce moment où l’ivresse de la liberté retrouvée s’accompagne d’une terrible gueule de bois, souvenir de toutes les bassesses qui ont peuplé ces cinq années d’épreuves. Il y a eu des collabos, bien sûr, les traîtres absolus. Mais que dire des résistants de la vingt-cinquième heure, ceux-là même qui ont paradé en armes quand tout était fini et ont tabassé quelques jeunes femmes amoureuses de la langue de Goethe ? Durant ces années de guerre, nous rappelle l’auteure, il ne faut pas oublier cette masse de gens qui ont vécu au jour le jour, s’efforçant de dénicher de quoi se nourrir, quitte à crier « Vive Pétain » en 40 et « Vive De Gaulle » en 44. C’est parmi eux qu’on débusque la médiocrité la plus banale, l’opportunisme le plus nauséabond, la rancœur la plus stupide mais aussi l’humanité la plus étonnante. Le problème, découvrira Gabrielle, c’est qu’on ne sait jamais d’avance qui est bon et qui est mauvais. Qui est sincère et qui ment. Qui cherche la vérité et qui la dissimule. Mais elle, a-t-elle le droit de faire la leçon aux autres ? Son maintien si modeste ne cache-t-il pas une faute ?

On sait, depuis le film « Le chagrin et la pitié », que contrairement à ce qu’a longtemps affirmé la légende gaullienne tout ne fut pas blanc ou noir à cette époque. C’est même ce qu’il y a de fascinant dans ce morceau d’histoire. Les bons d’un jour devenaient les mauvais du lendemain, les héros qui paradaient étaient en réalité de sinistres fanfarons et les vrais braves se taisaient, par prudence ou par honte de ce qu’ils avaient parfois commis au nom de la justice. Durant certaines périodes, très rares et très intenses, les repères se brouillent, les vraies natures se révèlent. Comme l’illustre Emma Locatelli dans ce récit d’une densité d’étouffoir et au style qui écorche comme un buisson d’épineux, c’est bien dans ce bouillonnement de grandeurs et de lâchetés que la Haine prend sa source – cette Haine qui comme un serpent attend son heure, lovée dans le noir. Elle irrigue les esprits de son venin, aiguise l’esprit de vengeance, et finit par entrer en action, causant des dégâts irréparables. Mais que sont ces quelques morts face à l’Histoire ? La guerre emporte tout dans son tumulte, bons et méchants, ordures et innocents. Une vie humaine, ce n’est pas grand-chose. Il suffit de ne pas se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Et de faire le vide dans ses souvenirs, et dans son cœur aussi de préférence. Les remords, ce n’est jamais bon, Gabrielle Magne le découvrira suffisamment tôt… Ceux qui s’en sortent sont simplement les chançards ou les êtres les moins scrupuleux. La guerre, au fond, n’est qu’une grande entreprise de nivellement par le bas.

Des livres qui mettent en scène la France des années 40, il y en a un paquet. Mais on compte sur les doigts d’une main ceux qui rendent à ce point ce sentiment de gloire factice, et cette suffocation devant l’énormité des mensonges. Oui, « Les Haines pures » porte bien son nom : on n’avait peut-être jamais aussi bien décrit ce processus alchimique par lequel l’humanité sécrète son propre poison, cette vilenie portée à un degré de perfection. Mais Emma Locatelli n’oublie jamais de nous rappeler une évidence : dans la famille de Gabrielle Magne comme dans le reste de l’univers, la Haine des autres trouve toujours son origine dans le dégoût de soi-même. Pourquoi l’Homme l’oublie-t-il avec une telle constance ? Telle est l’énigme à laquelle tente de répondre l’Histoire.

« Les Haines pures », roman d’une noire splendeur, est aussi un livre rare. Un de ceux dont on ne sort pas intact.

Albin Michel, 2013.        

Philip KERR – Hôtel Adlon

1993. Un nouveau personnage apparaît dans la galaxie du polar : Bernie Gunther. Prototype du détective cynique et désabusé mais malgré tout humain, Gunther a la particularité d’être à la fois officier de police dans l’Allemagne du Troisième Reich et antinazi convaincu. Coup de génie de l’auteur écossais Philip Kerr que de nous offrir sur un plateau un héros de littérature qui a le mérite de nous rappeler une évidence : rien n’est tout blanc ni tour noir, chaque époque a ses paradoxes et chaque être humain ses zones d’ombre.

1934. Bernie Gunther, ex-flic viré de la police criminelle avec l’arrivée au pouvoir des Nazis, est détective dans un des plus grands hôtels de Berlin, l’Adlon. Son boulot, c’est d’enquêter sur les vols commis dans l’enceinte de l’établissement et de dissuader les prostituées de luxe de s’afficher trop ostensiblement dans les couloirs. Pas de quoi être fier, surtout quand on a été l’un des meilleurs limiers de la Kripo, la police criminelle de Berlin. Mais voilà, Bernie a une grande gueule et il a toujours professé un mépris absolu pour le parti nazi, une bande de pourceaux gueulards emballés dans des uniformes bruns ou noirs. Très lucide sur les vertus de cette nouvelle Allemagne qui s’annonce à grand renfort de parades militaires et de pogroms, il a préféré démissionner, juste pour leur ôter le plaisir de décréter son éviction. Mais il faut bien vivre… Voilà donc ce bon vieux Bernie chargé de faire régner l’ordre dans un palace.  

Bien entendu, sa quiétude est bouleversée par l’arrivée d’événements indésirables. Le premier, c’est une rixe qui l’oppose à un policier de la Gestapo, lequel lui reproche de ne pas avoir fait preuve de suffisamment de zèle au passage d’un défilé à croix gammée. Gunther règle la question à sa façon : un direct dans l’estomac. Pas recommandé, surtout lorsque le coup est tellement violent qu’il envoie le flic ad patres. Le deuxième, c’est le à l’hôtel d’un étrange homme d’affaires américain, Max Reles, une espèce de nouveau riche arrogant qui signale la disparition d’une antiquité chinoise de grande valeur dont il vient de faire l’acquisition. Le troisième, et non le moindre, c’est le décès brutal d’un autre client, un certain Heinrich Rubusch, dans des circonstances qui ne laissent pas d’intriguer – la visite d’une poule de luxe ne semble pas étrangère à l’affaire.

Mais dans cette vie tumultueuse, Gunther a quand même quelques avantages. D’abord, il a gardé des contacts avec d’ex-collègues de la Kripo qui acceptent de lui refiler l’un ou l’autre tuyau. Même s’ils sont nazis jusqu’au bout des orteils, ils ont encore de la sympathie pour celui qui fut l’un des meilleurs enquêteurs de leur service. En outre, ses investigations l’amènent à rencontrer de jolies femmes. Notamment une Américains répondant au doux nom de Noreen Charalambides, jeune femme ravissante « qui passait aussi inaperçue qu’une nudiste jouant du trombone » et qui est en visite à Berlin pour enquêter sur la politique de discrimination raciale professée par le grand Reich. Persécutions antisémites dont le régime cache les manifestations les plus visibles en vue de l’organisation des Jeux olympiques prévus en 1936 – Hitler savait jouer profil bas quand c’était nécessaire. Noreen espère encore persuader le représentant des Etats-Unis de boycotter ces Jeux de la honte. C’était se faire bien des illusions… Pour la petite histoire, le représentant américain en question, Avery Brundage, finira président du CIO.

Des illusions, Bernie Gunther n’en a plus. « En tant que détective de l’Adlon, remarque-t-il avec son habituel esprit caustique et son usage très personnel de la litote, j’étais censé interdire l’accès de l’hôtel aux voyous et aux assassins. Ce qui pouvait se révéler épineux quand les voyous et les assassins en question étaient des responsables du Parti Nazi. » Rescapé de la Première guerre mondiale, il voit d’un œil navré le nazisme s’insinuer dans les esprits comme un virus malfaisant. « Le slogan Allemagne réveille-toi était sur toutes les lèvres, mais j’avais le sentiment que nous nous acheminions lentement mais sûrement, tels des somnambules, vers quelque désastre terrible bien qu’encore indéterminé. Ce qui ne signifiait pas que j’étais assez stupide pour le crier sur la place publique. Certainement pas quand des inconnus écoutaient. J’avais des principes, c’est sûr, mais j’avais aussi toutes mes dents. » Il assiste aux triomphes des salopards et des opportunistes. C’est que pour lui, les Nazis sont des fanatiques doublés de forbans : s’ils ont toujours l’invective à la bouche, ils n’oublient jamais de se remplir les poches. Tout ce que Bernie Gunther peut faire face à cette union du vice et du crime, c’est sauver sa peau en essayant vaille que vaille de ne pas vendre son âme.

Chaque aventure de Bernie Gunther est menée tambour battant – c’est le cas de le dire dans ce contexte de fanfare militaire. On ne sait ce qu’il faut admirer le plus chez Philip Kerr : son sens de l’intrigue tout à fait exceptionnel, sa capacité à faire revivre une époque ambiguë et à maints égards épouvantable, ou son maniement d’un humour féroce, typiquement britannique. Chaque page recèle sa petite remarque pertinente ou fielleuse qui provoque souvent l’hilarité. Gunther n’est jamais avare de confidences, et elles valent le détour. « Le secret, dans ma profession, c’est d’avoir des réponses toutes prêtes aux questions auxquelles les autres n’ont même pas songé. Un air d’omniscience constitue un atout fort utile pour un dieu, ou, de fait, pour un détective. Bien sûr, dans le cas d’un détective, l’omniscience n’est qu’une illusion. Ce qu’avait compris Platon. Et ce qui fait de lui un meilleur écrivain que Sir Arthur Conan Doyle. » « J’ai été flic. J’ai travaillé aux Homicides pendant près de dix ans, jusqu’à ce que mon allégeance à la vieille république et aux principes fondamentaux de la justice me fasse considérer comme excédant les nouveaux besoins. » « Dieu serait allemand que je n’en serais pas du tout surpris en ce qui me concerne. Apparemment, il se plaît à être vénéré, à délivrer aux gens dix commandements à la fois, et il a même écrit son propre bouquin illisible. »

Quelquefois, les remarques de Bernie Gunther ont la grâce de giclées d’acide : « Les dictatures semblent toujours séduisantes, jusqu’au jour où quelqu’un se met à vous faire la dictée. » Il n’oublie pas non plus de souligner la cruauté d’une société hantée par l’innommable : « Etre juif à l’été 34 faisait un peu l’effet d’un conte de Grimm dans lequel deux enfants abandonnés se retrouvent au milieu d’une forêt infestée de loups affamés. » Ce qui reste en définitive, c’est la lâcheté d’une société qui se résigne à assister à des parades de cliques défilant au pas de l’oie. Car il faut le souligner, une dictature ne se fait pas en un jour. L’auteur nous rappelle que l’avènement de ce carnaval sinistre qu’était le nazisme s’est fait progressivement, pas à pas, renoncement après renoncement. De quoi nous faire réfléchir en ces temps de nostalgie brunâtre…

Pourquoi donc Bernie Gunther est-il si attachant ? C’est qu’en dépit de son cynisme et de son manque apparent d’empathie, il reste profondément humain. Même s’il ne cesse de ricaner, il ne se résigne pas au triomphe du fort contre le bouc émissaire. Pour lui, la raison du troupeau n’est pas la meilleure, ce qui le pousse souvent à se porter au secours de la veuve et de l’orphelin, fussent-ils pauvres, communistes ou juifs. Non pas qu’il se perçoive comme un homme bon : c’est pour lui une question de logique. Quoi qu’en dise la propagande officielle, aucun homme n’est meilleur qu’un autre par nature. Et c’est ce qu’il s’applique à démontrer, livre après livre.

La mort prématurée de Philip Kerr, début 2018, a définitivement clos le cycle Bernie Gunther. Le lecteur peut découvrir ses aventures dans l’ordre de leur parution, c’est-à-dire en commençant par la « Trilogie berlinoise », recueil de trois romans qui allait apporter une reconnaissance aussi rapide que méritée à son auteur. Une autre option est de suivre le cheminement de ce sacré Bernie par ordre chronologique. Le mieux est alors de commencer par « Hôtel Adlon ». Peu importe, en fait : comme une galaxie, l’odyssée de Bernie Gunther ne cesse de s’étendre, explorant à la fois ses développements futurs et revenant à ses origines. En cela, elle n’est pas sans offrir quelque similitude avec l’histoire de l’humanité, qui s’applique sans cesse à découvrir jusqu’à quel degré d’obscurité et de néant elle peut aboutir.

Le Masque, 2012.

Eric YUNG – La tentation de l’ombre

Dans la production pléthorique du roman noir, deux sous-genres un peu particuliers se distinguent : les récits d’anciens taulards et les récits d’anciens flics. A priori, tout devrait les opposer, les uns et les autres ayant choisi de se situer de part et d’autre de la barrière de la Loi. Ils ont en réalité beaucoup de points communs : leurs pratiques professionnelles les ont amenés à flirter avec des limites légales, qu’ils ont plus ou moins allègrement franchies lorsque le besoin s’en faisait sentir. Admettons-le, les récits des truands ont souvent plus de corps et de souffle que ceux de leurs homologues et frères ennemis flicards. C’est que les policiers ont souvent tendance à jouer des mécaniques tout en se donnant le beau rôle. Et surtout ils prennent soin de taire les compromissions inhérentes au travail de terrain. Depuis Fouché, on sait que le métier de policier n’est pas toujours très ragoûtant et que le recours à certains expédients immoraux est le plus sûr moyen de voir triompher les gentils sur les méchants, en admettant que ce distinguo ait encore un sens.

Une exception se détache, et quelle exception.

Dans « La tentation de l’ombre », Eric Yung nous livre une certaine vision du travail à la BRI, la Brigade de recherche et d’intervention, aussi nommée l’Antigang. Ce service de police, spécialisé dans l’interpellation en flag de braqueurs et autres défourailleurs, se compose d’agents qui n’ont pas froid aux yeux. La fréquentation du vice et de la duplicité fait partie de leur quotidien. Est-il possible d’en sortir indemne ? Pas toujours. Ce que ce livre nous montre de façon magistrale, c’est comment un policier en vient à se confondre avec le milieu qu’il est censé combattre et à s’y mouvoir comme un poisson dans l’eau… au risque de se noyer. Paradoxal ? Absolument pas.

Petite précision : le Flic – appelons-le ainsi puisque l’auteur, qui raconte sa propre histoire, écrit sous pseudonyme – le Flic donc intègre les rangs de la police au début des années 1970. Nous plongeons dans une autre époque, imprégnée d’autres mœurs, tant au niveau de la pratique policière que de l’atmosphère politique. L’air sent la poudre, à tous points de vue. Manifestations gauchistes, règlements de comptes entre familles mafieuses et braqueurs sans scrupules se disputent les unes des journaux. Les usages policiers sont à l’avenant : il ne faisait pas bon séjourner dans les commissariats, fût-ce pour une garde à vue. On en sortait souvent avec le souvenir cuisant d’une claque dans la gueule.

Le jeune Flic, lui, se coule dans cet univers avec délectation. Fasciné par la noirceur du monde qu’il doit dénoncer, avide de découvrir la part d’ombre que recèle cette société apparemment si vertueuse et prospère, il entame un véritable parcours initiatique. Un périple qui ne l’élèvera pas vers la lumière, bien au contraire. Et cela, le Flic le sait parfaitement. Mieux encore : il le souhaite. L’ombre, c’est là où s’éteint la lumière et où commence la réalité la plus crue. Là où on touche à une vérité fondamentale.

Tout policier qui se respecte se doit de frayer avec des personnages peu recommandables, les indics en premier lieu, ces balances sans lesquelles aucune enquête ne peut progresser. Eric Yung nous renvoie à une époque où les relevés d’ADN et l’étude des connexions internet n’existait pas. On privilégiait le contact d’homme à homme. Les règles sont beaucoup plus simples, les comportements infiniment plus troubles. Règle numéro 1 : rien n’est gratuit, tout est intéressé, chacun manipule l’autre en échange d’un tuyau ou d’un conseil. Les serments, les codes d’honneur, l’amitié, tout cela est factice. On ne peut faire confiance à personne. Pas même à ses collègues.

Pour tenir dans ce monde de boîtes de nuit, de bordels, de troquets de voyous et de restaurants tape-à-l’œil où se côtoient personnalités de la télévision, de la politique et de la truande, il n’y a pas trente-six solutions. Le Flic gobe des amphétamines et sniffe de la coke – aucun problème d’approvisionnement, les dealers sont ses amis. Sans oublier des hectolitres de picole pour se maintenir à flot. Soucieux d’explorer l’envers du décor, un pied dans la lumière et l’autre dans l’ombre, le Flic se perd dans des compromis de plus en plus louches, que d’autres appelleront compromission le moment venu. Son travail se mue en un long souper à la table du Diable – dans ce cas-là, comme on le sait, la précaution élémentaire est de se munir d’une longue cuillère. Le Flic s’apercevra bientôt que la sienne est trop courte. Et que, comble de déveine, le Diable a aussi table ouverte dans son propre camp.

Il faut dire qu’à partir du moment où le Flic intègre la BRI, l’Antigang devient LE service dont tout le monde parle, aidé en cela par la faconde et l’autosatisfaction de son très médiatique commissionnaire divisionnaire. La vie du Flic prend des perspectives de plus en plus paradoxales : l’excitation qui préside à l’intervention sur le terrain est précédée d’un travail monotone, planques et paperasses, qui ne comblent pas son besoin d’adrénaline. La fête, la défonce, le flirt avec les limites, voilà l’oxygène du Flic. En fin de compte, il n’a rejoint la police que pour ça, identifier ce moment où les ténèbres l’emportent sur la lumière, où l’ombre devient le repère, jamais tangible, toujours fuyant, mais de plus en plus désirable. Il faut dire que le Flic est mêlé à des enquêtes qui aujourd’hui encore font écho dans l’inconscient collectif : la traque de Mesrine, l’affaire Empain, et surtout le meurtre du député Jean de Broglie. Le texte, d’une grande qualité littéraire, était déjà captivant. Mais avec la restitution de l’affaire Jean de Broglie, renommé Charles-Henri de Châtillon pour des raisons de pudeur légale, il accède à une autre dimension, quasi surréaliste.

On l’a peut-être oublié mais au cœur des années 1970, il se produisait des événements tout à fait singuliers dans les sphères du pouvoir. Il arrivait par exemple que des ministres très haut placés se suicident dans trente centimètres d’eau. Un authentique exploit. Dans le même ordre d’idée, il arrivait qu’un dignitaire du gaullisme, ex-ministre et député au moment des faits, se fasse dessouder comme un vulgaire malfrat à la sortie du domicile de son conseiller fiscal. De façon troublante, le ministre de l’Intérieur n’a même pas attendu le début de l’enquête pour désigner nommément les coupables. De mémoire de flic, on n’avait jamais vu ça : un ministre qui passe par-dessus la tête d’un juge d’instruction et organise une conférence de presse au siège de la police judiciaire pour accuser quelques individus, des lampistes de toute évidence. Les commanditaires ? Laissés dans l’ombre, comme il se doit.

Précision intéressante, pour ceux que l’affaire intéresse : Jean de Broglie était l’ancien trésorier des Républicains indépendants, le parti du président de la République alors en exercice. Et il s’apprêtait à rejoindre avec armes et bagages le Rassemblement pour la République, le nouveau parti créé par un jeune loup plein d’avenir, Jacques Chirac. Ultime précision, et non des moindres : les autorités policières étaient au courant qu’un assassinat visant ce brave homme était en préparation. Et elles ont été instamment priées de regarder ailleurs et de fermer leur clapet, comme lors de la fameuse conférence de presse.

C’est cette lâcheté que ne supportera pas le Flic. Il menacera son supérieur de tout cracher à la presse – il a gardé des preuves, qu’il a mises à l’abri dans des coffres de banque. Quelques jours plus tard, il est arrêté et jeté en prison pour d’étranges motifs. On ne s’oppose pas impunément à la hiérarchie : c’est ce que lui rappelle le fameux commissaire, qui possède une si belle réputation dans les médias. Et tient absolument à ce qu’elle demeure intacte.

Cette suite d’aventures, tellement ahurissantes qu’elles paraissent inventées, pourrait n’être qu’un simple récit pittoresque. Mais Eric Yung, qui est devenu journaliste après ces événements, a gardé de sa précédente vocation la poigne et le souffle. Bref, il a du style. En véritable écrivain, il a l’art du détail révélateur, celui qui permet au lecteur de le suivre dans une course-poursuite avec les ravisseurs du baron Empain, ou dans l’appartement d’un célèbre présentateur de Journal télévisé soufflé par une bombe – ben oui, ça aussi il l’a vécu. On ne peut que coller aux basques du Flic qui s’enfonce de plus en plus dans sa quête de l’ombre, cette ligne impalpable séparant non le bien et le mal, qui n’existent pas, mais la vie et la mort, qui sont les dernières réalités que son cerveau survolté parvient encore à percevoir. Il s’en est fallu de très peu qu’il ne bascule dans l’obscurité définitive. Au dernier moment, il a choisi la lumière.

« La tentation de l’ombre » est l’histoire, tout à fait exceptionnelle, de cette descente aux enfers et de cette résurrection.

Le Cherche Midi, 1999.

Donald WESTLAKE – Le couperet

Certains polars, très rares, ont des grâces de sphère. Ce sont des univers d’une cohérence parfaite. Ils se suffisent à eux-mêmes et à peine a-t-on pris connaissance de l’argument central qu’on se dit « C’est totalement génial ». D’un autre côté, l’histoire particulière qu’ils mettent en lumière éclaire l’esprit d’une époque : ils font office de révélateurs. A travers une anecdote, c’est une conception du monde qui nous apparaît dans toute son évidence et, souvent, sa cruauté. « Le couperet » est l’un de ces romans, et de surcroît l’un des meilleurs.

L’idée de départ ? Comme toutes les idées géniales, elle est d’une simplicité absolue. Burke Devore, 49 ans, est cadre dans l’industrie papetière. C’est le cadre moyen générique : marié, deux enfants à l’université et une maison achetée à crédit. Mais son secteur ne marche pas très fort et son entreprise décide de délocaliser sa production. Comme bien d’autres cadres de sa génération, Burke Devore se retrouve dans la charrette des laissés-pour-compte du système. Rien de personnel, bien sûr. Il faut juste qu’il débarrasse le plancher. Tout se fait dans les règles : une prime de licenciement équivalant à deux ans de salaire et un an et demi de couverture maladie pour sa famille et lui. On se saurait être plus généreux.

Pendant 18 mois, Burke va connaître le parcours classique du cadre moyen en recherche d’emploi : lecture des petites annonces, envoi de CV, quelques entretiens d’embauche. Résultat : zéro. Burke est trop spécialisé, trop âgé, trop peu sympathique. Bref, Burke est professionnellement mort. Le problème, c’est que les échéances se rapprochent : bientôt plus d’aide sociale, plus de couverture maladie, plus de revenus. Il sera obligé de vendre sa maison, ses enfants ne pourront plus continuer leurs études, il n’aura plus la moindre chance de trouver un boulot dans sa branche. La déchéance finale. Le couperet.

Mais Burke Devore ne baisse pas les bras. C’est un battant. Il veut continuer à vivre. Donc à travailler. A tout prix. En outre, c’est un acteur économique rationnel. Il sait cerner les problèmes et trouver les bonnes solutions. Et de fait, le problème est très simple : il doit trouver un poste qui convient à sa spécialité, les papiers spéciaux avec polymère. Il a justement repéré une boîte qui fabrique ce type de papier dans sa région. Donc il faut supprimer le type qui occupe ce poste. Pas le choix. L’autre problème, c’est que d’autres cadres au chômage risquent de passer avant lui. Ils ont un meilleur CV. Conséquence, eux aussi doivent disparaître.  

Comment faire ? C’est ici que Burke va prouver qu’il est le pur produit d’une logique rationnelle et efficace. Il va publier une fausse annonce de travail dans un journal spécialisé. Les personnes intéressées pourront répondre via une boîte postale, qu’il a pris le soin d’ouvrir sous un faux nom, et dans une ville située à trente kilomètres de chez lui pour ne pas éveiller les soupçons. Sur la masse des CV qu’il va recevoir, il sélectionnera les postulants qui risquent le plus de lui faire de l’ombre. Et il les supprimera les uns après les autres. Imparable.

Mais le vrai problème qui se pose à Burke Devore, c’est qu’il n’a rien d’un tueur. C’est un homme de 51 ans tout à fait ordinaire. Il n’a aucune violence en lui et ne s’est jamais servi d’une arme. Mais les faits sont têtus : il doit éliminer la concurrence potentielle. Et l’autre fait têtu, c’est qu’il possède un Luger, que son père a ramené en trophée lors de la Seconde guerre mondiale et qui dort dans une malle, au fond de sa cave. Et Burke, en bon cadre responsable, va réunir ses talents et ses atouts pour atteindre ses objectifs, à savoir buter ses concurrents. Mais il réalisera très vite que ce projet se heurte à un obstacle de taille : le facteur humain. Car ceux qu’il s’apprête à supprimer sont des types comme lui. Des pauvres bougres qui eux aussi ont une épouse, des enfants et une vie personnelle où l’on tente de maintenir quelques lueurs d’espoir. Les résidus d’un système qui broie les êtres humains quand ils ont le malheur de finir dans la colonne « Passif » d’un bilan comptable…

On ne lâche pas un roman comme « Le couperet ». On tourne les pages, captivé par le déroulement implacable de l’intrigue, impressionné malgré soi par les qualités d’organisation de Burke Devore, sa capacité à anticiper les moindres problèmes et sa faculté d’adaptation aux inévitables écueils qui se dresseront sur sa route – car ses cibles ne vont pas se laisser faire. Cette logique impitoyable qui le pousse à commettre de véritables atrocités laisse le lecteur à la fois écoeuré et fasciné. Burke Devore, ce monstre de chair et de sang, est l’incarnation aboutie de la dialectique victime-bourreau : il ne fait que son travail, en somme. Et pour celui qui s’estime victime d’une injustice, tous les moyens sont bons pour s’en sortir.

C’est là où le roman touche à une dimension profondément, viscéralement humaine. Le protagoniste principal est un homme sensible. Ses meurtres le révulsent, il a de la pitié pour ses victimes, chacun de ses meurtres l’anéantit. Il vit dans une pression terrifiante : il a conscience que le moindre faux pas peut l’amener à la chaise électrique. Il ne doit jamais rien laisser paraître. Son épouse Marjorie, à qui il cache bien évidemment son horrible besogne, sent que quelque chose le mine, qu’il se replie sur lui-même. Elle tente de l’aider. Rien à faire : Burke Devore est un homme responsable, il endosse seul le poids de sa mission. La culpabilité qui le ronge jour après jour, il l’affronte face à face. Il ne peut s’offrir le luxe de l’auto-apitoiement : les échéances approchent, le couperet peut tomber d’un moment à l’autre.

Bien sûr, il sait qu’il se comporte comme un salaud définitif : ses victimes avaient juste le tort d’être des concurrents. Il est totalement lucide sur le système dans lequel il vit : « L’ennemi, ce sont les patrons d’entreprise. L’ennemi, ce sont les actionnaires. Ce sont toutes des sociétés anonymes, et c’est le besoin de rendement des actionnaires qui les pousse, toutes autant qu’elles sont. Pas le produit, pas la compétence, certainement pas la réputation de l’entreprise. Les actionnaires ne s’intéressent à rien d’autre que le rendement, et cela les conduit à soutenir des cadres de direction formés à leur image, des hommes (et des femmes aussi, dernièrement) qui gèrent des entreprises dont ils se moquent éperdument, dirigent des effectifs dont la réalité humaine ne leur vient jamais à l’esprit, prennent des décisions non pas en fonction de ce qui est bon pour la compagnie, le personnel, le produit ou encore (ah !) le client, ni même pour le bien de la société de façon plus générale, mais seulement en fonction du bénéfice apporté aux actionnaires. La démocratie dans son état le plus dévoyé ; on ne soutient des chefs qu’à la condition qu’ils assouvissent son avidité. Le mamelon omniprésent. C’est pourquoi des firmes saines, largement bénéficiaires, riches en dividendes pour leurs actionnaires, licencient néanmoins des ouvriers par milliers : pour extirper juste quelques gouttes de plus, pour paraître juste un peu mieux aux yeux de cette bête à mille bouches qui maintient les cadres de direction au pouvoir, avec leurs indemnités à un million de dollars, dix millions de dollars, vingt millions de dollars. »

Mais le processus est enclenché, et sa décision est prise, il ne reviendra jamais en arrière. Toute sa volonté, toutes ses compétences – et on voit qu’elles sont nombreuses –, il les mettra au service de sa mission : imposer coûte que coûte sa candidature. Burke Devore, c’est l’homo economicus plus que parfait, une forme d’aboutissement de la société capitaliste.

Donald Westlake avait déjà une centaine de romans et nouvelles au compteur, publiés sous son nom et une bonne dizaine de pseudos, lorsqu’il a publié « Le couperet », sorti en 1997 aux Etats-Unis et en 1998 dans sa traduction française. Il est heureux de constater qu’un écrivain de 64 ans, vieux briscard de l’édition qui n’a plus rien à prouver, trouve encore suffisamment de révolte et de rage en lui pour écrire un roman d’une telle vigueur, à l’écriture effilée comme une lame de rasoir et à l’intrigue agencée à la perfection. « Le couperet », c’est LE roman des années 1990. C’est l’époque des grandes restructurations. Les multinationales s’aperçoivent qu’elles peuvent générer des profits faramineux en délocalisant leur production dans des pays où la main-d’œuvre est payée une misère. Bingo ! Va pour les usines à esclaves en Chine et au Bangladesh. Quant aux employés américains ou européens, tant pis pour eux… Pertes et profit. La collectivité n’a qu’à se débrouiller pour leur dénicher encore un peu d’employabilité, pour reprendre un de ces termes apparemment anodins qui sont apparus, tels des monstres de Frankenstein, dans les cerveaux malades de responsables des ressources humaines. Encore quelques années et certaines de ces entreprises iront jusqu’à systématiser le harcèlement moral pour pousser des employés à la démission, moins cher à financer qu’un licenciement en bonne et due forme. Logique. Le problème, c’est que certains d’entre eux iront jusqu’au suicide. Comme disent toujours les dirigeants dans ces cas-là : on n’aurait jamais imaginé une chose pareille. A voir… Les lecteurs de Donald Westlake, eux, savaient. Oui, la raison économique peut pousser certains individus à faire choses terrifiantes. Comme dans toute logique totalitaire, elle révèle ce qu’il y a de pire chez certains êtres humains : la lâcheté au nom de l’orthodoxie budgétaire, le sadisme déguisé en management, l’indifférence face aux colonnes de chiffres. Je n’étais qu’un maillon de la chaîne, responsable mais pas coupable… On connaît les arguments, ils ont encore de beaux jours devant eux.

Ce que nous montre en définitive le génial Westlake, c’est la figure ordinaire de la barbarie : quand la logique de fonctionnement d’un système prime sur le facteur humain, c’est toute la société, toute l’humanité qui est niée. Et c’est à cette prouesse infiniment rationnelle que le système économique néo-libéral, qui ne conçoit le monde qu’en termes de coûts et de bénéfices, est arrivée. Le constat est clairement établi, il n’y a rien à espérer de cette organisation du monde. La richesse promise n’est qu’un mirage qui ne profite qu’à une poignée de privilégiés et de tueurs en attaché-case. Au lecteur de décider s’il accepte de continuer à vivre sous la menace du couperet, ou s’il veut bâtir un autre monde à l’écart de cette rationalité délirante.

Donald Westlake est mort le 31 décembre 2008, comme s’il n’avait pas envie de voir ce que nous réservait la énième crise économique, celle des subprimes qui allait justifier de nouvelles coupes claires dans les effectifs et une multitude de discours affirmant paradoxalement que l’avenir radieux de l’homme réside dans le marché. A condition de ne pas croiser la route d’un Burke Devore… Westlake a été victime d’une crise cardiaque : son cœur, qui était immense, avait trop servi.

Rivages, 1998.

Arkadi et Gueorgui VAÏNER – L’Evangile du bourreau

Evangile du bourreauJe signe mes livres au salon du polar du Havre par un doux après-midi de juin. Mon voisin de table n’est autre que Patrick Raynal, l’ancien boss de la Série noire. Une idée me traverse l’esprit : « Quel est le plus grand livre que tu aies publié ? » Sans l’ombre d’une hésitation, il me répond : « L’Evangile du bourreau », des frères Vaïner. Coïncidence : deux semaines plus tôt, mon frangin, grand dévoreur de bouquins devant l’éternel, m’avait hurlé son enthousiasme pour ce roman. Ni une ni deux, je m’en procure un exemplaire. Et reçois l’une des plus grandes déflagrations de ma vie de lecteur – une gifle, un poing dans la gueule, une commotion. Je le lis d’une traite, le referme et m’avoue vaincu par KO technique. Je viens tout simplement de lire le « Voyage au bout de la nuit » de la littérature russe.

Moscou, 1979. Pavel Khvatkine, 55 ans, professeur de droit à l’université de Moscou, se réveille un beau matin d’hiver à côté d’une inconnue, au fin fond d’une sordide banlieue moscovite. Comment a-t-il échoué là ? Mystère. Il se souvient juste que la veille au soir, il a participé à une beuverie au restaurant de la Maison des cinéastes. Lidia, une poétesse alcoolique, lui a confié son besoin de sexe masculin, elle qui préfère pourtant les femmes : « J’ai peur de me réveiller toute seule. Je suis en dépression. Et cet animal-là, quand il se met à me machiner le matin, j’ai les os qui craquent. Je sens que je vis encore… » Et puis ? Visiblement, il a fini la nuit avec une autre fille. Il se souvient aussi qu’un étrange Machiniste s’est incrusté dans son petit groupe de fêtards et qu’à mots couverts, il lui a rappelé son passé d’agent du MGB – l’ancien nom du KGB, de sinistre mémoire pour tout Russe ayant connu l’URSS des années 1946-1954. Mais était-il tout à fait humain, ce diable de Machiniste-là ?

Les ennuis ne venant jamais seuls, sa jeune épouse Marina l’attend de pied ferme au domicile familial. Lasse de ses infidélités, elle lui lance une série d’invectives dignes d’un Louis-Ferdinand Céline au meilleur de sa forme : « Que tes putains te donnent à bouffer de leur chatte, espèce de cabot en chaleur, charogne dévergondée ! Tu vas voir ce que tu vas bouffer, cent bites dans la gueule, reptile puant, raclure de bidet ! Porc ! Gueule de bandit ! » C’est sans importance : après quelques jours de bouderie, elle ira s’acheter une robe ou un manteau dans un magasin réservé à la nomenklatura soviétique et il aura la paix pour un certain temps. Non, le véritable souci, c’est la visite de sa fille Maïka, née d’une première union à la fin des années 1940, lorsqu’il était un jeune et fringant officier des Opérations spéciales – le département-action du MGB. Or Maïka a une sacrée nouvelle à lui annoncer : elle va se marier avec un étranger, un Allemand. Cela indifférerait au plus au point Pavel Khvatkine qui a l’esprit large et le portefeuille encore plus béant, si le futur gendre ne s’appelait pas Magnus Borovitz. Un Juif. Maïka étant citoyenne soviétique, donc assignée à résidence dans sa patrie, le mariage ne peut s’obtenir sans le consentement du père. Malheureusement, il est impossible pour Pavel Khvatkine, honorable professeur de droit et bon citoyen russe, d’accorder la main de sa fille à un israélite, fût-il professeur de philosophie. Dans le but d’infléchir sa position, Magnus, délicatement rebaptisé la Mangouste par notre éminent juriste, donne rendez-vous dans un restaurant à son futur beau-père. Il apparaît qu’il en sait long sur l’ancien officier du MGB. Le voyage dans les souvenirs peut commencer…

Ou plutôt devrait-on parler de voyage au bout de l’abjection. Car l’ancien lieutenant-colonel Pavel Khvatkine incarne ce que le système soviétique a fabriqué de pire : un bourreau appointé par le Parti communiste, un de ces êtres dépourvus de conscience qui eurent pour seule fonction de supprimer ceux que leur supérieur demandait de supprimer. Il va de soi que la question de leur culpabilité était accessoire : Khvatkine était un criminel ordinaire, un carriériste qui jouait sa place dans le grand échiquier de la terreur, en équilibre entre cynisme, cruauté et évaluation de ses intérêts bien compris. Khvatkine arrêtait, interrogeait, torturait et assassinait sur ordre, sans états d’âme, et même avec une pointe de concupiscence car rien ne fait plus jouir un certain type d’homme que la souffrance de ses congénères. C’est même cet appétence pour le malheur des autres qui lui faisait désirer certaines femmes, comme par hasard celles qu’il devait statutairement détester le plus. Le système stalinien, cet immense train qui s’enfonçait dans une steppe d’ossements et de ténèbres, a réussi le prodige de couper toutes les têtes bien faites pour porter au pouvoir une élite de jeunes brutes incultes, sadiques et cupides – la servilité faite hommes. Ils se foutaient pas mal du prolétariat ou des paysans, ces ministres, sous-ministres, officiers supérieurs et moins supérieurs de la police politique : ivres de puissance, de rage et d’alcools forts, ils purgeaient là où on leur disait de purger.

Pavel Khvatkine constituait une sorte d’aboutissement dans le genre : bel homme, intelligent, rusé, brutal, insensible et très ambitieux. L’homme de fer dans toute sa splendeur, qui ne se différenciait du tueur psychotique que par sa carte de service estampillée de la faucille et du marteau. Sa première compagne, Rimma ? Une jeune femme dont il venait d’arrêter le père, un éminent chirurgien moscovite qui avait le tort d’être juif. Il la viole en lui promettant en échange la vie sauve pour le pauvre homme. Promesse de soudard : il sait pertinemment que le vieux a déjà été exécuté. De cette saillie naîtra une fille, Maïka – cette même Maïka qui a maintenant le toupet de vouloir épouser un Juif. Ses collègues de bureau ? Des flics cruels, bornés et bien décidés à monter dans la hiérarchie, faisant preuve pour cela d’une docilité à toute épreuve et d’une incroyable inventivité dans l’art d’extorquer les aveux les plus imaginaires. Que dire de ce Rioumine, qui frappait les prévenus à l’aide d’une statue de bronze ? Et de cet autre qui coinçait les testicules des détenus dans la porte pour leur arracher des aveux à défaut d’autre chose ? Et de cet autre qui se contentait de pinces pour extraire les ongles ? Tous serviteurs zélés et consciencieux de la barbarie. Et tout cet acharnement maniaque pour quoi ? Pour se faire bien voir de leur chef, qu’ils n’hésiteront évidemment pas à arrêter, torturer et exécuter s’ils en reçoivent l’ordre avant d’aller se soûler d’abondance puis de copuler avec la première femelle qui leur tombera sous la main. Bienvenue au carnaval de l’immonde, de la bêtise triomphante, de la cruauté joyeuse. Bienvenue dans la nouvelle religion, la religion de la purge prolétarienne. Bienvenue chez les nouveaux prêtres, les bourreaux de Staline.

Que nous apprend la discussion avec Magnus ? Que Khvatkine, qui était mouillé jusqu’au cou dans les pires agissements de cette clique de pourceaux galonnés, n’a sauvé sa peau qu’au prix de mille trahisons, d’autant de dénonciations et d’une absence d’humanité qu’on ne rencontre que rarement, y compris chez les tueurs professionnels. C’est qu’à la mort du Saint Patron, comme Khvatkine surnommait Staline, la course au pouvoir était lancée. Les clans se dévoilaient, les ambitieux sortaient du bois, les alliances devenaient moins opaques. Bien que liés par le pacte du sang, ce fleuve de sang versé par le peuple soviétique au nom d’une révolution qui n’était déjà plus qu’un mot dans les manuels scolaires, tous ces hiérarques se détestaient. Certes, tous étaient coupables à des degrés divers, mais l’important était d’éliminer l’adversaire avant que celui-ci n’ait le temps de sortir un dossier compromettant, une preuve plus ou moins crédible pour un futur procès, à charge et expéditif comme il se doit. Et ce qui devait arriver arriva : voilà qu’Abakoumov, tout-puissant patron du MGB, sort un dossier contre Khvatkine – le passé ne meurt jamais dans les Organes de sécurité. Pour sauver sa peau, celui-ci comprend qu’il doit sacrifier Rioumine, son partenaire en massacre depuis dix ans, une authentique bête féroce mais d’un total dévouement pour son maître. Abakoumov est intouchable, il est protégé par Lavrenti Beria, l’âme damnée de Staline et son probable successeur à la tête du Parti. Beria, « cobra roux de la taille d’un gros cochon », devant lequel tout le monde tremble. Beria qui sait tout sur tout le monde et pour qui, à l’instar de son ancien maître, la vie humaine n’a strictement aucune valeur. Divine surprise, Beria a décidé de lâcher Abakoumov, devenu trop influent. Mais où s’arrêtera-t-il, ce porcelet à lorgnon ? Ne faudra-t-il pas le liquider aussi, l’équarisseur en chef ? Khrouchtchev et Malenkov se concertent… Immense jeu de poker menteur, la valse des purges se déchaîne. Khvatkine est entraîné dans la danse, sans savoir s’il survivra lui-même à un nouveau jour…

Car il cache un secret honteux, Pavel Khvatkine. Cette Juive qu’il aimée, ou plutôt qu’il a possédée, étant entendu que pour un bourreau seule la force est digne de respect. Il faut se souvenir qu’en cette période noire, le Parti communiste d’URSS déclencha une immense campagne antisémite. Pourquoi ? Tout simplement parce que, pour unir le bon peuple et le distraire de ses souffrances quotidiennes, rien de tel que d’attiser sa haine contre un ennemi héréditaire. Et qui fera mieux l’affaire que le Juif, par définition avide et calculateur ? La vérité est là, nauséeuse, sans appel : même au pays de la fraternité ouvrière, l’antisémitisme trouvait un écho très favorable dans les couches populaires. C’est donc avec la bénédiction du peuple que Staline et sa horde de bureaucrates décidèrent de lancer la chasse aux Juifs, au sein de la hiérarchie du Parti comme dans les sphères aisées de la société soviétique. Le célèbre complot des « Blouses blanches », ces médecins juifs qui rêvaient soi-disant d’empoisonner Staline, fut ainsi monté de toutes pièces. Le discours antisémite se déversa par louches entières dans cette marmite infernale et une nouvelle purge s’enclencha, confortant Staline dans son omnipotence.

C’est alors que « L’Evangile du bourreau » monte encore d’un cran dans l’exploration de l’ignominie humaine, et il est conseillé au lecteur d’avoir l’estomac bien accroché – car voici qu’entre en scène l’autre Céline, le répugnant. Tout est bon aux tortionnaires du MGB pour assouvir leur haine du youpin : ils vomissent le Juif, lui hurlent leur haine dans la figure, se gargarisent de cette malédiction. Les frères Vaïner, dont il n’est pas neutre de préciser qu’ils sont eux-mêmes de confession israélite, ne nous épargnent pas grand-chose de ces insultes, de ces crachats, de cet étalement d’horreur et de haine, de cet avilissement de l’esprit. Il est vrai qu’un rien sépare l’homme de la bête : il lui suffit souvent d’un uniforme et d’un discours mobilisateur. Le lyrisme du style allume des incendies, et l’on se rappelle soudain cette poignée de mains de 1939 entre Molotov et Von Ribbentrop. Simple alliance de circonstance ? Ou, plus fondamentalement, accolade du Diable avec le Diable ? Les systèmes totalitaires ont ceci de commun qu’ils procèdent par épurations successives pour instiller la terreur et conforter le pouvoir de leur élite nécrophage. Le nazisme pratiqua la chose en grand, de façon systématique et organisée, avec l’épouvantable efficacité qu’on connaît. Le pogrom soviétique fut plus artisanal, plus bon enfant dira-t-on, mais s’avéra non moins rapace. Par chance, la mort de Staline mit brutalement fin à ce qui menaçait de se transformer en second Holocauste. Les assassins, toute honte bue, firent comme si de rien n’était. Ils regagnèrent la vie civile et la respectabilité. Les bourreaux totalitaires sont de simples fonctionnaires, c’est bien connu.

Litanie des meurtres, bureaucratie des complots, épiphanie de la suspicion érigée en système de gouvernement… C’est bien une clique mafieuse qu’on découvre dans « L’Evangile du bourreau », un troupeau de gradés jaloux de leurs prérogatives et soucieux de conserver la mainmise sur leurs prébendes. Il n’y a plus de lumière dans ce monde, hormis celle de la lampe de bureau braquée sur la gueule du prévenu, ou plutôt du condamné – la suspicion valant arrêt de mort. Le seul objectif du Parti, au bout du compte, est de se survivre à lui-même malgré ces saignées délirantes et cette paranoïa du complot intérieur. Le peuple ? Il est singulièrement absent dans cette chronique de coups tordus. On compte sur lui pour travailler. Et, en ce qui concerne les plus lâches, pour moucharder.

Beria liquidé par ses propres collègues du Politburo, l’Union soviétique allait recouvrer un minimum de raison. On relâcha les prisonniers du goulag, et Khrouchtchev entrouvrit même une parenthèse libérale dans laquelle allaient s’engouffrer quelques géants littéraires. Le plus grand de tous, Alexandre Soljenitsyne, allait par le truchement de livres définitifs saper les forces vives du rêve communiste. Longue dérive sur une mer de vodka, la période brejnévienne, dont l’atmosphère est remarquablement rendue dans « L’Evangile du bourreau », allait gentiment conduire l’URSS vers les récifs de la réalité économique pour un finale grand-guignolesque.

« L’Evangile du bourreau » est non seulement un grand roman noir : c’est un chef-d’œuvre de la littérature, qui convoque aussi bien la fantaisie d’un Boulgakov que la précision glacée d’un Artur London. Son style, lyrique et viscéral à la fois, a des flamboyances de hauts-fourneaux dans la nuit. Il sonde les chairs et les âmes avec des ténacités de scalpel. Ainsi Khvatkine, sur le modus operandi en dictature : « La véritable peur ne peut être provoquée et soutenue que par l’ignorance. L’ignorance et l’incohérence de la punition. On autorise quatre personnes à sortir et on l’interdit à la cinquième. Sans aucune raison ni explication. Il n’y a qu’une règle dans ce jeu : l’absence de règles. » Et sur sa charmante épouse : « Marina était très belle et ressemblait à un gros écureuil roux auquel un plaisantin aurait coupé la queue. C’est ainsi qu’elle devint rat. » Quant à la nature réelle du régime, personne ne la résume mieux que la douce Maïka : « Je voudrais te dire que notre patriotisme soviétique, c’est le sentiment naturel poussé jusqu’à l’absurde des liens de l’homme avec ses origines. C’est comme une sorte de complexe d’Œdipe, mais en beaucoup plus dangereux, parce que Œdipe, une fois qu’il a appris la triste nouvelle, s’est crevé les yeux. Tandis que vous, au contraire, vous crevez les yeux de tous ceux qui voient l’infâme vérité. Tout ça n’est qu’une perversion qui s’est muée en orgueil stupide et vulgaire. » Inutile de préciser que ce livre, écrit entre 1976 et 1980, ne fut publié qu’en 1990, à la chute de l’URSS. Et qu’il accéda immédiatement au statut d’œuvre culte : les frères Vaïner venaient de clouer le cercueil du Saint Patron et, avec lui, de toute l’arnaque communiste.

Bien sûr, tout cela paraît aujourd’hui assez lointain. Les Russes ont la nausée rien qu’à entendre le mot Communisme, une vieillerie réservée aux incurables nostalgiques de temps glorieux. La course aux armements a cédé la place à la course aux profits. Néanmoins, une lecture attentive du roman des frères Vaïner nous révèle quelque chose de fondamental sur le monde en général, et sur la Russie contemporaine en particulier. En ces temps de barbarie où l’on égorge des innocents par fidélité à une doctrine dévoyée, ce roman nous rappelle que les bourreaux sont toujours là, parmi nous, prêts à agir. Et qu’un mot d’ordre leur suffit pour détruire l’humanité en riant aux éclats. Il dévoile aussi la logique d’un monde en proie au chaos, réduit à la violence et adepte de la débrouille. Tandis que les fanatiques massacrent à tire-larigot, on assiste bras ballants au triomphe discret des astucieux, des cyniques, des affairistes sans scrupules. Est-ce le destin des empires de se terminer en farce sanglante ? C’est ce que semble rappeler le Machiniste, cette figure inquiétante et grotesque qui vient hanter la conscience avinée de Pavel Khvatkine.

Louis-Ferdinand Céline affirmait que l’Histoire ne repassait pas les plats. Voire… A la lecture de « L’Evangile du bourreau », on s’aperçoit que l’Union soviétique brejnévienne annonce déjà, dans son titubement alcoolisé, la Russie poutinienne, cet hybride de grandeur, d’âpreté au gain et d’aveuglement féroce. Des petits fonctionnaires à l’âme en forme de casier métallique ont pris le pouvoir : ce sont eux, les nouveaux maîtres. Ils sont certes moins paranoïaques que le Saint Patron, mais saignent le peuple avec la même régularité et une jouissance identique. Sans cesser un instant d’amuser la galerie au moyen de grands slogans patriotiques, ils s’enrichissent de façon indécente, abandonnant leur pays à la misère et au chaos. Mais sans oublier de supprimer les gêneurs, qu’ils se nomment Anna Politkovskaïa, Alexandre Litvinenko ou Boris Nemtsov.

Oui, Céline avait tort : l’ogre ne semble jamais repu de la chair de ses enfants.

 

Gallimard, 1990.

Nick TOSCHES – La religion des ratés

La religion des ratésL’Amérique est bonne mère. Elle a engendré le polar, l’a vu grandir, se perdre parfois dans la facilité, mais elle a toujours encouragé ses fils, même les plus turbulents, à découvrir de nouvelles voies. Elle les a tous aimés, quelle que soit leur manière : James Ellroy l’obsessionnel, Edward Bunker le vicieux, Harry Crews le foutraque, James Crumley le dur à cuire, Marc Behm le déjanté… Dans cette galerie de portraits, une silhouette se détache lentement, sans se presser. Haute stature légèrement voûtée, allure de dandy, sourire las, regard foudroyant. Voici que s’avance Nick Tosches, l’un des plus grands stylistes du genre.

« La religion des ratés » est son premier roman. Inutile de tourner autour du pot : coup d’essai, coup de maître, coup d’éclat, coup de poing dans la gueule. Rares sont les auteurs qui imposent d’emblée leur atmosphère. Celle de Tosches oscille entre résignation et bouillonnement tripal, complainte et hurlement – Nick Tosches ou l’élégance du désespoir.

New York, début des années 80. Luigi, dit Louie, est un petit truand sans envergure, un usurier à la manque qui court après son argent. Agé d’une bonne trentaine d’années, il entretient une relation orageuse avec Donna Lou, une jeune et belle dessinatrice. Son QG, c’est le bar de nuit du vieux Giacomo. Là-dedans végète une faune d’alcoolos, de mythomanes, de camés et de vieux mafieux comme Frank « Il Capraio » Scarpia, ou son homme de main, le sinistre Joe Brusher qui tue comme d’autres se mouchent. Et bien sûr, bourdonnant par-dessus tout ça, les bookmakers.

Le jeu. Voilà la grande affaire. Tout le monde parie à peu près sur tout. Et perd, parfois beaucoup. C’est alors qu’arrive Louie, le compagnon de la débine, la providence des poissards. Il prête de l’argent, à un taux prohibitif évidemment. Louis n’a que mépris pour les joueurs, ces pauvres types qui se sont trompés de rêve : la chance, c’est la religion des ratés. Et l’usure, « l’arithmétique de l’inutile », selon ses propres termes. Comme il vit de leur faiblesse, il s’épanouit sur leur dèche. C’est sa chance et sa malédiction à la fois : il a choisi ce mode de vie parce que, fondamentalement, il est comme eux, un pauvre type tiraillé entre son intelligence – quand il est question de taux d’intérêt et d’échéancier, Louie devient un véritable ordinateur ambulant – et ses instincts les plus médiocres.

Louie a toujours gravité dans le petit monde des books. Il a de qui tenir : son oncle, Giovanni Brunellesches, a été le créateur des loteries clandestines à la fin des années 1920. Grâce à cet attrape-gogos, il aurait pu se faire des montagnes de fric. Mais, faiblesse ou imprévoyance, c’est surtout son rival, Frank « Il Capraio » Scarpia, qui a tiré les marrons du feu. Il ne fallait pas faire confiance… L’oncle Giovanni a continué son petit bonhomme de chemin dans la pègre, vaille que vaille. Le voilà au crépuscule de sa vie et il rêve de finir ses jours dans son village natal, Casalvecchio, un bled paumé au fin fond de la botte de l’Italie. Perspective plutôt étrange pour quelqu’un qui n’a pour ainsi dire jamais quitté le quartier de Little Italy à Manhattan. Autre bizarrerie, le vieux Giovanni a déjà son passeport tout prêt. Et voilà même qu’il se fait installer le téléphone… Tant d’extravagance a de quoi surprendre Louie et son solide bon sens de truand. A moins qu’il n’y ait anguille sous roche. Il apparaît bientôt qu’il sera, à son insu, mêlé à une étrange affaire… Car dans ce petit monde, la vie est un livre de comptes qu’on ne ferme que lorsque toutes les dettes sont apurées.

« La religion des ratés » vaut tant par l’ambiance qui s’en dégage que par l’intrigue proprement dite. Nick Tosches ressuscite un New York oublié, à cheval entre les années 70 et 80. Lorsqu’on se balade aujourd’hui entre les boutiques de luxe et les restaurants végétariens, il est difficile d’imaginer qu’en ces années-là certains quartiers de Soho et de Tribeca étaient laissés à l’abandon. Entrepôts désaffectés, immeubles borgnes, impasses jonchées de débris, autant de lieux propices aux règlements de comptes. On est à des années-lumière du New York brillant et raffiné de Woody Allen. D’ailleurs, les personnages de Tosches font pâle figure dans le casting… Entre les poivrots, les tenanciers de sex-shops, les yuppies accros à la coke, les belles de nuit prêtes à s’ouvrir le cœur pour le premier crétin venu ou les vieux capos mafieux racornis dans leurs souvenirs et leurs rancoeurs, il y a peu de place pour la lumière. Louie a toutes les cartes en main pour sortir du lot : il est intelligent, perspicace et bien plus cultivé que la moyenne. Mais comme tous les joueurs, il ne résiste pas à ses tendances autodestructrices. Il suffit qu’il gagne un peu de fric pour qu’il le claque dans des paris débiles. Il boit un verre ? Il ne dessoûle plus pendant une semaine. Il aime Donna Lou ? Il fait tout pour saboter leur relation. Louie ne vaut pas mieux que ces épaves dont il pressure le portefeuille : il a un vrai potentiel, mais il éprouve une authentique jouissance à torpiller ses chances. Parce qu’à ses yeux de petite frappe, la vie ne vaut le coup que dans le défi sans cesse relevé de la chute et de la renaissance… Et tant pis si ces calculs le ramènent sans cesse à son point de départ : Louie le tocard fauché.

Louie a pourtant un atout majeur dans sa manche : une lucidité à toute épreuve. Il ne se fait d’illusions sur rien ni personne – et surtout pas sur lui-même. Il sait que dans son petit monde, on ne respecte que la force. Peu importe qu’on soit un fieffé connard tant qu’on a du pouvoir. Frank Scarpia a un beau costard et un larbin qui lui ouvre la portière de sa Buick ? Bravo. Joe Brusher est un tueur sans âme qui décimerait une famille entière pour quelques billets de cent dollars ? Rien à dire. Son oncle Giovanni a vécu toute sa vie sur la crédulité de ses semblables ? Il est arrivé jusqu’à l’âge de 70 ans, c’est un exploit digne d’être salué. Il n’y a pas d’amour possible dans ce monde-là, juste du respect. Du moins tant que les comptes sont à l’équilibre. Car l’humanité se partage en deux catégories : ceux à qui on doit quelque chose, que l’on craint, et ceux qui nous doivent quelque chose, que l’on méprise. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, qu’on peut espérer s’en sortir tout en grappillant les quelques billets qui permettront de se soûler ou de se taper une gonzesse. Proies et prédateurs : tels sont les deux genres d’hommes que fréquente Louie.

Pourtant, au fil de l’histoire, il sent que quelque chose est en train de se fissurer. Ce vieux monde est emporté par la modernité. Le téléphone chez son oncle, bien sûr – lui qui a passé toute sa vie à rencontrer les gens pour les rançonner ou partager un verre. Mais aussi ces jeunes Noirs et leur ghettoblaster. Et les Twin Towers, au bout de Manhattan, dressées comme deux pierres tombales sur leur petit milieu d’usuriers, de trafics de drogue et de costumes tape-à-l’œil. Un monde étroit, géographiquement et, plus encore, intellectuellement. Et immobile, comme ces vieux truands qui passent leur journée assis au café ou dans leur appartement poussiéreux, attendant que l’argent leur tombe dans les fouilles pour se taper une pute. On est loin des flamboyances du Parrain ou de la verve des Sopranos : Tosches nous montre des petits bourgeois du crime accrochés à leurs rentes, et qui voient leurs heures de gloire s’éloigner lentement dans un crépuscule sans gloire ni illusions. Ces gens n’ont jamais voulu aller au-delà d’eux-mêmes, ni de leurs désirs primaires qu’ils assouvissaient d’un verre de whisky, d’une balle dans la tête ou d’un coup de queue. Arrivés au bout du chemin, ils restent là, figés dans leurs traditions et leur méfiance intrinsèque à l’égard de tout ce qui ressemble à un autre être humain – car faire confiance, c’est se condamner à la trahison. Proie ou prédateur, choisis ton camp.

Louie connaît lui aussi ce dilemme : peut-il prendre le risque d’aimer Donna Lou, dont il est fou amoureux ? Ou doit-il la traiter comme les autres, par la défiance et la moquerie ? Aimer, c’est un risque à prendre : un risque beaucoup trop élevé pour un homme de son acabit, un petit voyou qui ne doit jamais faire preuve de faiblesse – usurier jusque dans l’âme. Un minable ? Oui, Louie est minable. Sauf que lui, contrairement à ses collègues en truande, en a parfaitement conscience. Et qu’il lui appartient de changer s’il en a la volonté.

Le futur sera-t-il meilleur pour autant ? Comme une menace, les tours jumelles du World Trade Center étendent leur ombre lugubre sur l’horizon. Tosches, et ce n’est pas là son moindre trait de génie, pressent que l’avenir ne sera pas exempt de périls. Et que la nouvelle Amérique, celle des financiers arrogants et des traders sous coke, n’aura rien à envier en cupidité à sa devancière, tranquillement assise devant son scotch de contrebande et son croc de boucher. Il l’a si bien compris qu’à la fin du livre, on le voit expliquer à Donna Lou, enfin reconquise, les multiples placements boursiers qu’il vient d’effectuer. Pour la même débine finale ? Les récents errements de l’économie mondialisée laissent à penser que bon nombre d’investisseurs ont, eux aussi, fini par communier à la religion des ratés – les grandes théories économiques en prime.

Par-dessus ces petits désastres, on voit planer le visage désabusé de Nick Tosches, son regard revenu de tout et sa bouche tirée par l’amertume. A-t-il fréquenté de près ce monde interlope, celui des paris jetés au vent, du whisky de six heures du matin et de la fille traînée de bar en bar jusqu’au plumard ou n’importe quel support digne de présider à un coït expéditif ? On peut le penser tant son œil est précis et son langage imagé. « L’autre jour, grogne le tueur Joe Brusher, je regardais la télé. Y avait un type, une espèce de tapette, qui descend un autre type, avec de la musique en arrière-fond, et ensuite, on voit le type qui a buté l’autre sur une terrasse, à siroter du châteauneuf-de-mes-deux avec une gonzesse qui se lèche les babines en le dévorant des yeux comme si c’était le Christ en train de bander. Putain ! Moi, la dernière fois que j’ai tiré mon coup, ça m’a coûté cent dollars. » Louie est un philosophe à sa manière, brutale et sans fioritures, mais non sans justesse : « Prends l’exemple des Kennedy, ou des gens comme ça. Ils nous disent qu’on est tous égaux. Mais jamais tu verras un négro à Hyannis Port, à moins qu’il porte un plateau en argent avec des gants blancs. Les chiens le dépèceraient. En morceaux égaux, évidemment. Ce qu’ils veulent dire, en fait, c’est qu’on est tous égaux, mais après eux. C’est eux, les Kennedy et les Kennedy noirs, les Jesse Jackson, qui parlent sans cesse des Blancs et des Noirs. Ils veulent pas que les gens s’aperçoivent – peut-être qu’ils s’en aperçoivent pas eux non plus – qu’en fait il y a les Blancs, les Noirs et eux. C’est leur pognon que tout le monde caresse pendant dix minutes les jours de paie. » Et quand il se regarde en face, Louie n’a pas de mots assez durs pour signifier ce qu’il pense de lui-même – et cet examen de conscience est magnifique. « Son mauvais œil ne remarquait que les imperfections. Son mauvais œil ne cherchait que les motifs de grief. Il espionnait perfidement dans tous les coins. En lui interdisant toute confiance, son mauvais œil lui avait évité d’être victime de la trahison. Mais il l’avait éloigné également de cette providence intérieure, cette lumière humaine qu’on appelle la sagesse, sans laquelle la méfiance était tout aussi désastreuse que la confiance elle-même, et aussi aveugle que pouvait l’être la confiance. Son mauvais œil, ainsi qu’il commençait à le redouter, l’avait privé des quelques bienfaits qui accompagnent parfois le mal, et avait nourri en lui une chose plus redoutable que tout ce qui le menaçait à l’extérieur. »

Nick Tosches est un immense écrivain, l’un des plus doués du roman noir. Trop doué ? Peut-être. Sa production romanesque s’est limitée à quatre titres, à la qualité inégale. « La Main de Dante », par exemple, est très en-deçà de la « Religion des ratés ». Le narrateur, un écrivain revenu de tout, ressemble comme un frère à Nick Tosches, à croire que l’auteur a été rattrapé par ses doubles de papier. Pourtant, le génie est encore là, lorsqu’il évoque en quelques pages fulgurantes la vocation de l’écrivain et son combat, perdu d’avance, contre les forces maléfiques de l’édition – ce commerce du papier imprimé qui asservit la créativité.

En-dehors de ça, il a consacré pas mal de temps à écrire la biographie de personnalités qui, à l’instar de Louie, se sont appliquées à passer gentiment à côté d’une belle destinée. Le boxeur Sonny Liston, par exemple, qui avait préféré se coucher devant Cassius Clay moyennant une bonne somme d’argent plutôt que défendre son titre de champion du monde des poids lourds. Ou le lymphatique crooner Dean Martin, dont le portrait doux-amer doit autant à Louie l’usurier qu’à Nick Tosches himself – même don exceptionnel en partie gâché par une même indolence, qui est l’autre nom de la peur. Il n’en reste pas moins que « La religion des ratés » est une réussite absolue, l’un des plus grands romans noirs de ces cinquante dernières années. Œuvre habitée et à maints égards prophétique, œuvre d’un écrivain trop grand pour ses personnages peut-être, ou trop semblable à eux, allez savoir…

Gallimard, 1988.

 

Gillian FLYNN – Les apparences

Les apparencesNick et Amy Dunne ont tout pour être heureux. Ils sont jeunes, la trentaine. Ils sont beaux. Ils sont libres, pas d’enfant à charge. Ils ont la vie devant eux. Sauf que… Comme tant d’autres, Nick a perdu son boulot dans le journal new-yorkais où il bossait depuis dix ans. Amy a elle aussi perdu son job. Pour elle, c’est moins grave : ses parents sont les auteurs très riches et très célèbres d’une fameuse collection de livres pour enfants : « L’épatante Amy ». Ils lui ont laissé une importante somme d’argent sur un compte en banque. Pas de problèmes financiers. Sauf que… La mère de Nick tombe malade – cancer. Son père sombre lentement dans l’Alzheimer. Sa soeur Margo appelle au secours depuis leur Missouri natal. Et Nick-le-looser décide que le temps du retour aux sources est venu. Il emprunte de l’argent à Amy – elle a dû restituer la plus grosse partie de sa fortune à ses parents, qui ont tout perdu dans le krach financier de 2007 – et ouvre un bar. En parallèle, il donne des cours de journalisme à la fac locale. La belle Amy, la New-yorkaise générique, s’ennuie dans cette vie provinciale. Les liens se distendent, le couple se fissure. Nick se comporte de plus en plus en connard égoïste et arrogant. Les disputes deviennent si fréquentes qu’Amy commence à craindre pour sa vie. Un beau matin, elle disparaît. Traces de lutte dans le salon, sang maladroitement épongé dans la cuisine… Effraction ? Enlèvement ? La police penche pour cette hypothèse. Sauf que… On trouve des cartes de crédit au nom de Nick Dunne. D’énormes dépenses ont été effectuées sur ces comptes. On s’aperçoit aussi que le plafond de l’assurance-vie d’Amy a été relevé peu de temps avant le drame. Et Nick ne semble pas plus affecté que cela par la disparition de sa femme. Il reçoit des appels mystérieux sur un second téléphone portable. On retrouve le journal intime d’Amy. Il révèle le désenchantement d’une femme amoureuse et peu à peu délaissée par un mari irascible, je m’en-foutiste et parfois violent. Bref, un meurtrier en puissance. Sauf que…

On ne dévoilera pas ici les ressorts de l’intrigue. Ils sont tellement bien agencés, tellement surprenants qu’on en reste bluffé longtemps après avoir tourné la dernière page. Rarement on aura aussi bien pénétré les arcanes du psychisme humain. Qui dit vrai ? Qui ment ? A peine a-t-on trouvé une conclusion plausible qu’un nouvel événement vient bouleverser toutes les perspectives. Les rebondissements sont tellement bien amenés qu’on ne peut plus arrêter la lecture. Comment Nick va-t-il pouvoir sé défendre ? Peut-il même se défendre encore ? Qui peut l’écouter ? Qui peut accorder sa confiance à un type pareil ? Car Nick Dunne n’est pas sympathique. Avouons-le : il a eu tellement de chance dans la vie qu’on se félicite secrètement de ce qui lui arrive. Les médias se ruent sur l’occasion : voilà l’homme que vous aimerez détester. Puis que vous aimerez quand même. Puis que vous détesterez encore plus. Toutes les apparences sont contre lui. Sauf que…

C’est bien le sujet du livre, dissimulé en filigrane dans chaque page du récit. Dans un monde connecté, ultramédiatisé, surveillé, dans un monde où chacun peut à tout moment se voir projeté dans la lumière aveuglante de la suspicion, on ne voit que la surface, on ne juge que la vraisemblance. Ce monde est sans pitié pour les dilettantes, les faibles, les spécialistes de l’à-peu-près. Il faut toujours être sur le qui-vive. Se protéger. Anticiper. Garder à l’esprit que le pire est possible. Et se résigner à l’idée que les gens ne demandent qu’une chose : passer leurs frustrations sur un coupable idéal. Surtout si les apparences sont contre lui.

Dans ce petit chef-d’oeuvre de mise en scène – Gillian Flynn a été scénariste – chaque élément occupe une place bien déterminée. Tout s’enchaîne sans à-coup. Une anecdote ? Voilà qui change l’image qu’on avait d’un des personnages. Un rebondissement ? On le redoutait, sans le croire possible. Un accident ? Mais peut-être était-il prévu… Chaque détail est pensé, soupesé, agencé minutieusement. Tous les protagonistes semblent entraînés dans les rouages d’une fatalité qui broie les êtres sous le couvert du papier glacé. La finesse du décortiquage psychique a des grâces d’autopsie. Oui, nous sommes bien à Carthage, une petite ville du Missouri. C’est l’été, il fait beau, et tout a été pulvérisé par la crise économique. Les pavillons de banlieue restent inhabités, les centres commerciaux abandonnés sont occupés par des SDF et les rues sont désertes… « Les apparences », c’est aussi l’Amérique d’aujourd’hui, une réalité qui se veut triomphante et qui n’est qu’un spectacle sinistre et drôle, parfois obscène lorsque la télévision s’en mêle, parfois cruel lorsque vos meilleurs amis finissent par douter de vous. Le spectacle de la désintégration, que seules contiennent la peur et la paranoïa. Chacun s’illusionne sur lui-même, chacun fait semblant, chacun triche, et la somme de tous ces mensonges fait l’Amérique. C’est superbe, haletant et désespérant. Sauf que…

Sonatine, 2012

 

 

Heinrich STEINFEST – Requins d’eau douce

Requins d'eau douceOn a toujours raison d’ouvrir ses horizons. Qui, de ce côté-ci du Rhin, connaissait Heinrich Steinfest avant la sortie en Folio de « Requins d’eau douce » ? Convenons-en, pas grand monde, y compris parmi les aficionados du roman noir. Pourtant, cet auteur d’origine autrichienne est considéré comme une véritable pointure du polar en Allemagne. La lecture de « Requins d’eau douce » nous permet de mesurer l’abîme qui sépare la tradition française du roman policier-noir-social et la culture germanique, mélange détonant de pragmatisme et d’hallucinations maîtrisées.

« Requins d’eau douce », dont l’intrigue débute à Vienne, met en scène un enquêteur pour le moins atypique, l’inspecteur principal Richard Lukastik. Sortons des clichés du flic endurci au grand cœur ou du limier hanté par d’inavouables cauchemars. Ce policier se caractérise par une banalité relative. Doté d’un physique ordinaire pour un homme de 47 ans, il possède un sens de l’observation plutôt correct, des facultés de déduction raisonnables pour un officier de police judiciaire et des capacités physiques qui se heurtent aux limites d’un début d’embonpoint. De toute façon, Richard Lukastik ne goûte ni l’action ni la violence. Tout ce qu’il aime, c’est mener ses enquêtes à son rythme, avec la pondération intellectuelle qui s’impose. Même quand les circonstances semblent inouïes.

En l’occurrence, le meurtre qui est proposé à sa sagacité appartient à la catégorie des meurtres inouïs. Le cadavre d’un homme partiellement dévoré par un requin est retrouvé dans une piscine, sur le toit d’un immeuble viennois. Une prothèse auditive est découverte sur la scène de crime. L’inspecteur Richard Lukastik se met en devoir de découvrir le meurtrier. Non pas le requin, mais celui ou celle qui a poussé la victime dans les mâchoires du méchant poisson. Voilà en gros à quoi se résume l’intrigue de « Requins d’eau douce ».

Pas de quoi en faire un polar ? Tout dépend du narrateur, et Heinrich Steinfest s’y entend pour conduire les évolutions de son enquêteur avec l’indolence pensive qui est le propre des héros pittoresques. Un héros, Lukastik ? Pas le moins du monde. Mis à part le fait qu’il couchait avec sa sœur quand il avait 22 ans et l’autre fait, à peine moins étrange, qu’il roule à tombeau ouvert dans une Ford Mustang dorée ayant échappé à l’anéantissement programmé d’une performance d’art contemporain, rien ne le distingue de ses semblables. Certes, il confesse une admiration raisonnée pour le philosophe Ludwig Wittgenstein et pour un musicien dodécaphonique passablement abscons, Josef Matthias Hauer, mais cela ne doit pas suffire à le classer dans la catégorie des anormaux. Son parcours, en revanche, peut être considéré comme relativement hors normes. Après avoir entamé des études de musicologie, il s’est réorienté vers la criminalistique. Conséquence de ses relations incestueuses avec sa sœur ? Libre au lecteur de le penser. Quoi qu’il en soit, sa mère en a conçu un vif désappointement : un musicologue, cela vous a quand même plus de classe qu’un flic. Mais Lukastik pouvait-il agir autrement ? Là encore, rien n’est moins sûr. Par conséquent, on ne sera pas surpris d’apprendre qu’à 45 ans, Lukastik est retourné vivre chez ses parents qui, bien sûr, se détestent avec une constance glacée. Et auprès de sa sœur qui, après un mariage raté, est rentrée elle aussi au bercail familial. Drame oedipien ? On n’en saura pas davantage. Lukastik ayant une affaire à résoudre, l’analyse de la chronique familiale sera renvoyée à des jours meilleurs.

A l’instar de ses réminiscences, l’enquête de Lukastik procède par glissements successifs. L’originalité de ce personnage de policier est qu’il porte autant d’attention au contexte qu’aux faits. Certes le docteur Paul est un médecin légiste reconnu mais ce qui en fait un être d’exception, c’est qu’il a épousé une femme superbe et bien plus jeune que lui. Ses avis ont donc valeur d’oracle. Quant au spécialiste des requins, Slatin, il n’a d’intérêt pour Lukastik que dans la mesure où il est devenu expert par hasard, par contrebande serait-on tenté d’écrire. Seul l’intéresse le commerce des lithographies anciennes mais comme il avait imaginé dans le cadre d’un travail universitaire l’existence d’une nouvelle variété de requin et que cette hypothèse s’est accidentellement vérifiée, il est obligé d’assumer un rôle de spécialiste qui l’indiffère complètement. Tout ce que l’on peut conclure de cette histoire, c’est que le poisson qui a tué l’inconnu appartient à la famille des Swan River Whaler. Un requin d’eau douce, soulignerait l’amateur d’oxymores.

L’enquête suit son cours vaguement expressionniste, entre auberge typique et station-service ultramoderne perdue au milieu des bois. Rien ne surprend Lukastik, ce riverain de l’absurde. Ainsi, son bureau est encombré d’œuvres d’art pour la bonne raison que les locaux de la PJ ont été répartis entre les services de police et une annexe de musée. L’opulente patronne de la station-service sert des bières en habits de cow-boy. Un éminent coiffeur vit dans une petite chambre d’hôtel au bout du monde. Ces événements ont beau paraître singuliers, ce qui est intéresse vraiment Lukastik, c’est de comprendre pourquoi une jeune femme paraît avoir dix-huit ans alors qu’elle en a vingt-cinq. Ou l’inverse. Et pourquoi les romans policiers s’appliquent à mettre du suspense là où une véritable investigation consiste en un jeu d’essais et d’erreurs, d’approximations plus ou moins raisonnées qui aboutissent en règle générale à l’arrestation du coupable. Lukastik, c’est l’anti-Sherlock Holmes. Un philosophe perdu au milieu des cadavres.

On comprendra aisément que les amateurs de polars formatés seront déçus avec Heinrich Steinfest. Dans ses livres, on ne croise ni serial killer, ni secrets ésotériques cachés dans quelque manuscrit surgi du fond des âges. En somme, il n’y a pas de mystère. Juste des télescopages de faits qui débouchent sur un crime, dont la résolution ne peut s’effectuer que par une analyse logique des événements – voilà pourquoi Lukastik se réfère sans cesse à la philosophie wittgensteinienne. Quant à Wittgenstein lui-même et ses consternantes lubies, il n’inspire au policier qu’un soupir de résignation et un hochement de tête navré. Il ne faut pas en déduire pour autant que Richard Lukastik est un flic aigri ou désabusé. En aucune manière. Il se fait un point d’honneur à élucider chaque dossier qui lui est confié. Mais ce n’est pas par scrupule moral, ni pour asseoir une quelconque primauté du bien sur le mal. Il s’agirait plutôt d’une question de correction vis-à-vis de la réalité. Une volonté de démystification. Un scrupule esthétique, en quelque sorte.

On conçoit que ce genre de personnage n’a pas le don de déclencher les passions. Il est si peu attachant, et il se soucie si peu de l’être, que l’identification semble quasi impossible. Et pourtant, les romans de Heinrich Steinfest dégagent une atmosphère unique, envoûtante, qui ne sont pas sans rappeler les histoires biscornues d’un autre écrivain autrichien, le sulfureux et génial Thomas Bernhard. Comme son illustre prédécesseur, Heinrich Steinfest maîtrise à merveille l’art de la digression qui fait déraper son récit de la banalité la plus triviale à la singularité absolue, mais dénuée de lyrisme au point que les circonstances, pour exceptionnelles qu’elles apparaissent, perdent aussitôt de leur poids symbolique pour devenir des faits, de simples faits. Des circonstances qui appellent la méditation correspondante. Car on ne voit vraiment pas pourquoi la découverte d’un cadavre déchiqueté dans une piscine juchée au sommet d’un immeuble viennois serait plus stupéfiante que la rage du père de Lukastik à préparer de la soupe tous les soirs.

Quand on y regarde bien, nous rappelle sans relâche l’inquiétant inspecteur principal Richard Lukastik, la vie n’est que le résultat d’une suite de circonstances extravagantes. Autant la considérer avec un maximum d’objectivité. Le délire s’invitera bien tout seul.

Carnets Noirs, 2011.

Roger SIMON – Le clown blanc

Le clown blancLe hasard fait parfois bien les choses. Ainsi, l’auteur de ces lignes a-t-il découvert « Le clown blanc » traînant dans un hall d’immeuble. De prime abord, rien de bien affolant. Titre neutre, auteur inconnu, couverture quelconque. Et… le coup de foudre. Une merveille de polar. Rythme, sens de l’observation, vision du monde acérée, humour cinglant, personnages inoubliables, tout y était. Il est des moments de lecture, des moments de grâce serait-on tenté d’écrire, qui justifient un bon paquet de romans indigents ou convenus.

Hollywood, 1986. Sacrifiant à une convention bien établie parmi la classe moyenne américaine, le détective Moses Wine entame une psychanalyse. Il a le profil-type du dépressif : père divorcé de deux grands adolescents, il vient de perdre son boulot de directeur de la sécurité dans une compagnie d’ordinateurs et vit assez mal la mort de son propre père, ancien avocat d’affaires en vue à New York que, en bon rejeton des sixties, il s’est toujours appliqué à décevoir. Figure archétypale du mâle dominant américain, Wine est partagé entre angoisse et culpabilité : est-il opportun d’ouvrir une agence de détective privé alors que tout devrait l’inciter à trouver un boulot plus respectable ? Son psy, le docteur Nathanson, s’applique à le renvoyer à ses questions en l’initiant à la Gestalt thérapie, laquelle consiste en simagrées plus ou moins signifiantes. Mais un jour, Nathanson évoque une de ses patientes, Emily Ptak. Celle-ci vient de perdre son mari, Mike Ptak, un comique télévisuel de seconde zone qui, détail troublant, vient de faire le saut de l’ange depuis le sommet de l’Albergo Picasso, un hôtel de luxe dont il occupait la suite au 15ème étage. Contrairement à ce qu’affirme la police, qui plaide pour la thèse du suicide, la veuve est persuadée qu’il s’agit d’un meurtre. Tout accuse l’ex-partenaire de Mike Ptak, l’émulsif Otis King, qui vient de mettre fin à leur duo d’amuseurs pour s’en aller tourner des films à Hollywood. Emily Ptak charge Moses Wine de l’enquête. La paie est bonne, il accepte.

Doté d’un culot à toute épreuve, Wine ne tarde pas à rentrer en contact avec les quelques personnes qui ont côtoyé le rigolo avant le grand plongeon. Il fait ainsi la connaissance d’une jolie jeune femme, Chantal Barrault, qui s’essaie à une carrière de comique dans le club situé en contrebas de l’hôtel, le Fun Zone. La perspective de se reconvertir dans l’enquête privée séduit la donzelle, d’autant que ses sketches n’intéressent absolument personne. Leurs investigations les conduiront à rencontrer une belle brochette d’artistes de télévision, de dealers et de psychanalystes qui rivalisent de dinguerie. Quelques-uns resteront sur le tapis. Le dénouement surprendra par son cynisme. Bienvenue à Los Angeles, la ville du cauchemar climatisé.

A priori, rien ne distingue « Le clown blanc » d’une tripotée d’autres thrillers mettant en scène un détective privé – on songe à Chandler, Hammett ou Ross Mac Donald. Mais Roger Simon possède un ton, une ironie, une finesse d’observation qui emportent tout sur leur passage. On écarquille les yeux, on réfléchit, on encaisse des coups, on se marre franchement avec Moses Wine, croisement de Dick Tracy et de Woody Allen.

En un mot, Simon maîtrise quelque chose de suffisamment rare dans le monde du roman noir pour être souligné : un style. Qu’on en juge : « Le projet de la psychothérapie est le lavage de cerveaux de gens, dans le but de leur faire accepter la société telle qu’elle est, et de les adapter à ses disfonctionnements, de telle manière qu’ils s’y sentent à l’aise et ne désirent plus y changer quoi que ce soit. » « Un type trapu à la tête rasée et donc le corps truité semblait bâti de couches sédimentaires alternées de muscle et de graisse, s’est matérialisé instantanément de derrière un pilier. Un crucifix dansait à son cou et son haleine exhalait une faible senteur d’ail, ce qui lui conférait, en dépit de son obligatoire vareuse « Période Bleue », l’allure d’un homme évadé de la photo de groupe de quelque championnat de lutte gréco-romaine. » « Vous avez déjà parlé avec un ado moyen d’aujourd’hui ? Ils ne savent même pas s’ils sont mâles, ou femelles, ou kangourous. » Roger Simon, ou la métaphore au karcher.

On aura compris que sous ses airs de polar, « Le clown blanc » constitue un impitoyable réquisitoire contre l’Amérique des yuppies, société hédoniste, immergée dans le culte du moi et de la performance. Il cible en priorité ses adjuvants les plus caricaturaux, les psys et les comiques, aspirines de l’homme moderne : le psy calme les angoisses, le comique fait diversion. Los Angeles, cité clinquante et repue, crève de saturation : trop d’argent facile, de cocaïne, d’ego. La célébrité ? Une drogue comme une autre, qui enferme l’artiste dans une logique de performance absolument écrasante. La séance chez le psy ? Une sorte de cérémonie païenne, oasis de sérénité passagère lourdement facturée. Le gala de bienfaisance ? La meilleure façon de gérer une culpabilité taraudante.

Moses Wine est l’Américain générique des années 80. Parti de très haut sur l’échelle de l’ambition existentielle comme bon nombre de hippies, il a dégringolé les échelons un à un, au fil de ses désillusions. Aujourd’hui, on le qualifierait de bobo : s’il conduit une BMW de bonne cylindrée, c’est avec un joint entre les doigts. Pas question de sacrifier une miette de plaisir, ni de laisser aux jeunes générations le monopole de la coolitude. En bon libéral-libertaire, Moses Wine excipe de son passé de révolutionnaire pour justifier tous ses renoncements. Les grands rêves pacifistes ont cédé la place à une société dorée sur tranche, mais où la compétition s’annonce impitoyable. Reste la culpabilité, et un persistant sentiment de vide. En se penchant un peu, on voit déjà pointer le bout du nez des jeunes traders en costume Armani, amateurs de nourriture macrobiotique, de vins fins et de coke. La suite logique, ce sera « American psycho » du génial Bret Easton Ellis.

Tous les personnages valent le détour, tant ils envahissent le récit de leur énergie et de leur esprit mordant. Moses Wine mêle un sens de l’autodérision typiquement juif à une sagacité psychologique d’une grande acuité, de celle qui permet de jauger les hommes en un seul regard. Ses démêlés hilarants avec ses deux ados de fils le replacent devant ses propres contradictions, entre volonté d’en imposer et crainte de vieillir. Chantal Barrault n’est pas en reste, jeune trentenaire en quête d’elle-même, capable aussi bien de pondre une thèse sur Freud que de cuisiner de bons petits plats, de changer la roue d’un camion ou de conduire une filature avec l’aplomb d’un détective chevronné. Mais le pompon revient à Otis King, le jeune comique qui monte et dont Mike Ptak n’était que le faire-valoir. Avec un sens prodigieux sens du détail, Simon campe une sorte d’Eddie Murphy perfusé au sexe et à la cocaïne, capable de balancer dix vannes de cul à la seconde puis de susciter l’attendrissement des demoiselles. Irresponsable jusqu’au délire, il n’est qu’égotisme pré-pubère et besoin éperdu de reconnaissance. A-t-il des circonstances atténuantes ? Ecoutons son manager : « La propre mère d’Otis était une pute, morte d’overdose quand il avait quatre ans. Son père s’est envoyé une peine de dix à vingt ans à Riker’s Island, pour avoir poignardé un type dans le dos. Otis était lui-même à la rue dès ses neuf ans. A onze, il écopait de sa première condamnation pour vol, et il a passé ses années douze à quinze en maison de correction. S’il n’avait pas été capable de faire marrer les gens, il y a de fortes chances pour que ce soit presque toute sa vie qu’il aurait passée en prison. Parce que ç’aurait été sa seule façon de survivre. Sa seule chance de manger, parce que ce bâtard ne sait pas lire, pas même épeler. Il aurait du mal à compter jusqu’à vingt. Il n’est en rien différent de ces trous du cul qui passent leur vie dans la rue à se repeindre l’intérieur des artères au blanc de Chine, parce que c’est la seule façon de passer la journée sans s’entretuer. Et si vous croyez que c’est les gens de mon monde qui viennent foutre leur merde dans le vôtre, c’est que vous êtes frappé. C’est exactement le contraire qui se passe ! » Sans coup férir, Roger Simon annonce l’émergence d’une nouvelle culture urbaine, celle du ghetto avec ses tags, ses dealers-hommes d’affaires et ses rappeurs armés comme des porte-avions.

Le personnage le plus pathétique en définitive, c’est bien celui qu’on ne verra jamais mais dont la présence en creux irrigue le roman d’une atmosphère douce-amère. Qui était vraiment ce Mike Ptak dont la mort semble laisser tout le monde indifférent ? Un drogué ordinaire ? Un maître-chanteur ? Simple second rôle voué à la gloire d’Otis King, il n’était doté d’aucun talent particulier et n’avait pas pour destinée de laisser la moindre trace dans l’histoire du show business – clown blanc sacrifié sur l’autel des vanités. Ce n’était pas un saint, mais ce n’était certainement pas un salaud intégral. Il se peut même que sa seule tentative pour regarder ailleurs qu’au fond de son nombril lui ait coûté la vie. Constat implacable : l’Amérique est une jolie piscine où croisent des requins dopés à l’autosatisfaction. Malheur à celui qui baissera la garde…

Il ne fait aucun doute que « Le clown blanc » se situe dans une veine réaliste. Le style est rapide, le vocabulaire cru, les descriptions sans complaisance – la question raciale est omniprésente. Néanmoins, on y apprend des choses qui peuvent se révéler utiles comme la confection du speedball – deux doses de neige, trois doses de bourrin –, la gestion d’une vedette sur-vitaminée ou la manière la plus efficace d’échapper à un tueur à gages dans une arrière-cour du Bronx. Oubliez les détectives suédois qui mettent trois cent pages à faire une déduction qu’un enfant de cinq ans a faite en trois minutes : le récit est précis, percutant, sans temps mort. On songe à ces séries américaines gonflées à l’adrénaline, les Oz, Sopranos ou Breaking Bad. Action, tension, humour : un cocktail détonant, qui vous parcourt l’échine comme un rail de blanche. Et, à la fin, une vérité, provisoire comme toutes les vérités.

Bien plus qu’un grand polar, « Le clown blanc » constitue une formidable, une grandiose, une exceptionnelle plongée dans l’esprit de l’Amérique.

Rivages, 1989.